‹ Lettres de Scheffmacher a un gentilhomme et un magistrat protestant (volume 3)Chapitre 47 sur 87 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

de la barbarie des temps , et des troubles des empires. Cependant , en ces teaps malheureux , cette branche de la science ecclésiastique n'était pas, à beaucoup près, négligée : des hommes, à qui il n'a manqué, pour être estimés sans réserve de la postérité , que d'être nés plus tôt , ou plus tard, la cultivaient avec zèle. Hincmar, tranféré du cloître sur le siège de Rheims, et Réginon, abbé de Prom, Abbon de Fleuri , et Rathier, religieux de Lobbes, depuis évéquede Véronne; Bouchard, moine de Liège etévêque de Worms ; Pierre de Damien , saint Bernard, Ives, d'abord abbé de Saint- Quentin de Beauvais, évéque de Chartres par la suite; voilà les plus habiles canonistes qui ont veillé à l'observation de la discipline, et dont les compilations réunissent les canons des conciles anciens et nouveaux , les sentiments des Pères, les décrétâtes des papes, et plusieurs dispositions des capttulaires des empereurs.

Ce n'est pas un médiocre service rendu à l'Eglise , que d'avoir soigneusement recueilli tout ce qui, durant le cours des siècles , a intéressé, ou sa croyance , on sa discipline , ou les mœurs des chrétiens. Ses décisions, aes lois, ses progrès, ses pertes, les hommes qui l'ont illustrée ou par leur science ou par leur vertu, ceux qui ont déchiré son sein ou par l'hérésie ou par le schisme , la protection que lui ont accordée les souverains , les persécutions qu'elle a essuyées de la part de ses ennemis; tels sont les objets que nous ont transmis les religieux. Ils manquaient de trop de choses , pour qu'ils aient pu écrire leurs Histoires universelles avec [ordre et discernement. Celle des Eglises particulières, celle de leur temps, et la vie des Saints leurs contemporains , ou dont la mémoire était encore entière , méritent plus de confiance; cet sont aussi des décombres , si l'on veut ; mais on des temps plus heureux , des architectes habiles ont su en tirer des matériaux pour construire de beaux édifices. Qu'aurait fait Dssérius , Bollandus, Tillemont , Fleury, et les autres historiens ecclésiastiques , si , depuis Hugues, chanoine régulier de Saint-Victor, écrivain du douzième siècle, jusqu'au moine Pallade , qui vivait au cinquième , les monastères ne leur eussent offert une sut

406 DE L'ÉTAT BRLIGIBtJX»

cession de témoins qui attestent lés événements de leur Age P C'est à eux encore que nous devons les meilleurs Mai*? tyrolOges ; après celui d'Eusèbe, ceux de saint Jérôme de Bède, d'Usuard, sont les plus connus. En un mot, sans les moines, nous ignorerions ce qui s'est passé dans l'Eglise pendant sept à huit siècles.

Quand le goût de l'étude ne fut plus concentré dans les cloîtres , et que le clergé s'y consacra avec une ardeur aussi vive que générale, on vit les religieux parcourir encore avec distinction la carrière qu'ils ne fournissaient plus seuls. Pour suppléer à la rareté des livres et pour faciliter les études saintes, on composa, à ce premier réveil de l'esprit , des Sommes en tout genre. Pierre Lombard, évéque de Paris, publia son Maître des Sentences; Pierre Comestor, chancelier de la même église, son Histoire ecclésiastique , et le moine Çratien , sa Concorde des Canons. Avec ces trajs outrages, on croyait avoir un corps'de doctrine complet , et pouvoir devenir habile en théologie scholafltique et positive et en jurisprudence ecclésiastique. A peine les Universités furent elles établies , que les religieux s'y rendirent considérables. L'école de Saint-Victor , fondée pèfr Guillaume de Champeaux, eut, dès sa naissance, une grande célébrité , et fut la pépinière de savants et pieux théologiens (1). Quelles que fussent les études, « agissant , dit M. Fleury, avec des intentions pures, ne cherchant que la gloire de Dieu , ils réussissaient mieux que les antres étudiants. » Albert-le-Grand, Alexandre de Aies* saint Thomas, saint Bonaventure, etc. , passèrent pour les lumières de leur siècle. Nous ne saurions, à la vérité, justifier, d'après leurs ouvrages, les titres scientifiquement fastueux qu'on leur a indistinctement prodigués; mais en les déprisant entièrement, ne sommes-nous pas injustes? Sous ces bons moines, tant exaltés et tant rabaissés , l'état des sciences ecclésiastiques, il est vrai, était bien différent de ce qu'il avait été sous les Augustin , les Basile , les Cyprien ; on avait trop perdu , et on pouvait peu réparer : leur ap-

(1) Histoire de l'Université de Paris , Li*. 1 . , par M. l'allé Crevier.

CHAflWE TBOUIiiBE. £0J

piicatian au travail n'en est pas iapins /t<«ma«t# ; ce n'est d'ailleurs que par l'emploi des secour.fi. qu'ils on* confervé , que Les études se {sont renouvelée*. Ce r,eri(uiy élément «tait-il possible ayant l'insentjon de l'jfapriwer ip P £e «plus grands moyens ont procuré .des avantages plus solides.

Avant de passer à des siècles plu s heureuf , nous d WW" distinguer deu* savants, qui se sonj élevés au-dessus des temps que nous venons 4e parcourjrj et qui auront toujours comptés parmi les honupes célèbres i saint Bernard , le dernier Père de l'Elise , et saint Thomas , &e premier docteur de l'école. Saint Bernard a écrit une multitude de lettres, où il donne la décision de plusieurs quesMon» de discipline fit de morale, et des avis sages et m*s.urés sur Jes affaires pour lesquelles on le .«oosulteife So» Trmlfi'dj? & Con*idëra<tiona adressé aji pape îugèpe Uj, s«h disciple , et le Livre d«» tfœurt et de* Devoir* de* it>M#M , renferment déportantes instructions pour ces pneniier» pasteurs. Ses différents t«uWs de pieté prouvent une grande connaissance de 1 'feçaune., et de ses isolations «veç son anleur et ses semblables, Ça sont les «ornions .sur le Cantique des Cantiques , qui font pnr^paiemeBt connaître le talent de saint Bernard : les pensées «orales , .nobles et profondes y abondent avec une fécondité prodigieuse : son éloquence a tous les tons , tau,tftt forte -et s>iy«, tantôt douce et pleine d'onction; et si .quelquefois sou style .est trop chargé d'qrttements , fl'est qu'il fallait payer le tribut à son siècle. Ajoutons que sa sainteté .et ,son «èle le Fendirent oracle de l'Eglise , l'Arbitre des affaires , et .qu'il semble avoir tenu les rênes de la .chrétienté.

Saint Thomas, moins distrait de l'étude ,que, saint Bernard, a laissé un plus grand nombre d'ouvrages; il* peuvent être divisés en philosophiques et tbéologiques , en commentaires sur l'Ecriture sainte . et opuscules ou divers traités, ^h .éclaitcissaut cinquante-deujt livres d'Aristote, il s'est proposé de .répondre aux sophistes qui, pour attaquer les .dogmes de la foi , abusaient de ^'autorité de c ancien philosophe «lors si respecté. .Çfuyc ,dc ses écrits théologiques les plus ..estimés sont, les Irmittj d, ' lue*

nation, des Vertus et des Vices, la Somme contre les gentils, où, à l'exemple de saint Augustin , il démontre l'existence et l'unité de Dieu, établit avec force toutes les vérités qu'enseigne la religion f combat toutes les superstitions païennes et toutes les hérésies ; et où l'auteur est toujours au niveau de son sujet par l'élévation de son génie et l'étendue de ses lumières; enfin, cette autre Somme qui contient l'exposition et la preuve de tous les dogmes et de presque toutes les questions qu'agitaient les écoles, ainsi que des maximes, des principes et des lois que suivent les ministres de l'Eglise et ceux de la justice; elle passe pour une bibliothèque entière, où l'on apprend ce qu'il fout croire et pratiquer. De tous ses commentaires sur divers livres de l'Ecriture, nous ne citerons que celui des quatre évangélistes d'après les Pères; le texte et le sens de 1 auteur sacré y sont expliqués par un enchaînement de passages de ces saints docteurs, de sorte que l'un parait continuer le discours de l'autre ou développer sa pensée. N'est-il pas bien étonnant que cet ouvrage , où toute l'antiquité est fondue , ait été composé dans un temps où les livres, comme l'on sait, étaient d'une rareté extrême? Nous avons encore de lui des sermons et de petits traités , soit contre les grecs, soit contre Averroès, philosophe arabe; une Théologie abrégée, où toute la doctrine chrétienne est réduite à la foi , l'espérance et la charité , etc. , etc.

a Saint Thomas, dit Fontenelle, dans un autre siècle et dans d'autres circonstances , aurait été Descartes. » La Théologie entière a été embrassée par saint Thomas ; il expose sa doctrine avec un ordre admirable. On ne peut être bon théologien sans l'avoir lu; mais, en le lisant , il faut passer plusieurs questions ou inutiles ou particulières à son temps. Tel est le jugement qu'en porte un des hommes les plus instruits de notre siècle.

A l'exemple et à la persuasion des moines, les religieuses cultivaient les sciences et les belles-lettres. Il y avait, dans leurs monastères, deux sortes d'écoles, une pour les jeunes filles qui y recevaient les instructions convenables à leur âge et à leur sexe; l'autre, pour les religieuses mêmes, à qui

CHAPITBB TROISIÈME. 409

Ton donnait les connaissances qu'exigeait leur état. Hildebert, parlant de l'Abbaye du Roncerai, à Angers, dit qu'on y envoyait les filles pour être plus solidement instruites , maturioris doetrinœ causa. Abeilard nous apprend quHéloïse , placée à Argenteuil dès son enfance , (y avait puisé cette ardeur de savoir qu'elle conserva toute sa vie. Au Paraclet, on y étudiait l'Ecriture sainte, les Pères, le plain-chant, la musique» la médecine, la chirurgie, l'hébreu , le grec et le latin. Sous l'inspection du bienheureux abbé Frédéric , prémontré , les religieuses de Bethléem , au diocèse d'Utrecht, embrassaient toute la littérature ; Emme, supérieure de Saint-Amand, de Rouen, écrivait en vers; Mathilde, abbesse de Fontevrault, entretenait des relations avec les savants ; et Cécile , fille de Guillaume-le- Conquérant, abbesse de la Trinité, de Caën, avait été l'élève d'Arnould . depuis patriarche de Jérusalem. Enfin , jusqu'au quatorzième siècle , on n'a reçu , à la profession religieuse , que les filles qui savaient le latin, quoique depuis environ deux cents ans, il eût cessé d'être la langue vulgaire (1).

Dans les deux derniers siècles , les savants de tous les Ordres » dominicains , franciscains , augustins, barnabites, jésuites, bénédictins, qu'il n'est plus possible de nommer parce qu'ils sont trop nombreux, ont concouru à faire rentrer l'Eglise en possession de ses anciennes richesses. Les recherches les plus rebutantes , les études les plus arides , les veilles si pénibles à l'homme, naturellement paresseux, rien n'a pu affaiblir leur zèle ppur l'utilité de l'Eglise. Toutes les sources découvertes, l'Ecriture étudiée dans les langues originales, entendue et traduite d'une manière

(1) C'est de quoi l'on ne peut raisonnablement douter, disent les auteurs de l'Histoire Littéraire de France , en voyant cette multitude de Lettres , de Poésies , de Traités même entiers en cette langue , qui leur 8ont adressés par les plus grands hommes de leur temps* Rien n'est plus commun dans les recueils des Œuvres de Baudri , de Marbode , de Geo* froi de Vendôme , de Pierre de Celle , etc. Hist. Litt. de la France , 1 & siècle, tom» 10*

410 P* htTAJ RHUGQLUX,

digne de mm auteur ; les Pères mieux connus ; la Théologie débarrassé de toutes ses entraves , réduite au dogme , à la morale» et rendue formidable aux hérétiques; les lois de l'Eglise recueillies ; ses vqeux, son but, observés à travers les changements de sa discipline; sa jurisprudence rétablie sur ses antiques fondements , et circonscrite en 4e justes bornes ; la liturgie présentée telle qu'elle est , vénérable sous tous les rapports; la vie des Saints, les histoires particulières, et l'histoire générale , éclairée par lp flambeau de la critique, écrites d'un style simple» noble et édifiant ; l'éloquence de la chaire entièrement régénérée; voilà les services qu'ils ont rendus à l'Eglise, Leurs doctes mains ont déchira une grande partie du voile qui avait caché si longtemps la majesté de la religion. Ils ou% si bien justifié et la certitude de ses dogmes et la sain-r teté de ses préceptes , que nous serions à jamais croyants et bons , si la vérité et la vertu noua servait de guide*

$. ni.

les religieux appliqués qu# différentes fonctions du

ministère.

Après avoir honoré la religion par leur piété , l'avoir vengée et perpétuée par leurs lumières , il fallait encore , pour mériter entièrement de l'Eglise , remplir la carrière de l'apostolat et les fonctions du ministère ecclésiastique ; c'est ce que les religieux ont fait avec succès. Quoique leur principale destination ait été , comme nous l'avons dit, de se sanctifier loin du monde, ils sont néanmoins sortis de leur désert , pour rendre témoignage à la foi , que combat-, talent les hérétiques, et pour Fannoncer aux nations idolâtres. Antoine, qui avait encouragé constamment les maiv tyrs pendant la persécution de Maximin , confond l'audace des ariens, qui , afin 4 -accréditer leur erreur, la lui attribuaient. « Les disciples 4e saint Basile , dit M. Fleurv , servirent très utilement l'Eglise contre les hérésies d'Eunomius et d'Apollinaire ; les peuples ne voulaient pas

Page 1