CHAPITRE QUATRIÈME
au rétablissement de -l'ordre : examinons ce que l'état de civilisation où nous sommes arrivés , a coûté de temps et d'efforts : observons quels individus , quelle classe de citoyens ont le plus contribué & cette heureuse révolution. Cette étude , digne d'un philosophe, aura le double mérite de nous faire mieux sentir notre bonheur, et de nous acquitter envers ceux qui l'ont préparé. Nous allons chercher ici quelle part les ordres religieux ont eue aux progrès de l'esprit humain et de la société en Europe;
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Les religieux défrichent
A l'époque de la fondation des plus fameuses abbayes, oh ne voyait que vastes forêts et marécages, que les religieux défrichèrent (1); et ces nouveaux établissements furent dotés avec des biens qui n'étaient d'aucun rapport. Pour s'éloigner encore plus du monde, la plupart des instituteurs des Ordres monastiques choisirent leur retraite au fond de vallées affreuses , ou sur des montagnes inaccessibles. Dans la nécessité de tirer leur subsistance de ces lieux incultes , obligés d'ailleurs par leur règle à travailler des mains , les moines tantôt desséchaient un marais malfaisant, afin d'en rendre le sol fécond; tantôt, défrichant des bruyères et portant de la terre sur les rochers , il les forçaient à devenir fertiles. Par les travaux d'une utile pénitence, ils ont exécuté ce que n'eût jamais tenté l'intérêt des particuliers ; et le voyageur s'étonne encore aujourd'hui de trouver des habitations en des endroits que la nature semblait avoir condamnés à une éternelle stérilité. Si Pline, ce sage naturaliste, a osé écrire que les champs d'Italie , fiers d'être cultivés par les mains triomphantes des généraux romains , se couvraient de plus abondantes moissons; ne serait-il pas permis de dire, qu'arrosée delà
(1) Véli, Histoire de France, tom. 1 , pag. 216.
418 DE l'état religieux.
sueur de ces pieux solitaires , là terre répondait avec complaisance & leurs vœux? Mais, sans avoir recours au langage de l'enthousiasme > il est aisé d'expliquer comment l'agriculture se perfectionna parmi les religieux. La fareur dont ils jouissaient, la continuité de leurs travaux , des expériences faites arec soin et transmises arec exactitude, voilà les moyens par lesquels ils parvinrent à changer des déserts arides qu'on leur avait donnés, en des campagnes riches et agréables^ De cette utilité particulière, résulta le bien public. Avertis par les établissements monastiques des avantages de l'agriculture, accoutumés à voir des hommes que leur vie rendait recommandables , cultiver la terre de leurs propres mains, nos pères^ qui n'estimaient que la force et la valeur , posant les armes de la discorde , prirent Jes paisibles instruments du labourage»
L'agriculture, ce premier dès arts, la source de tout commerce et de toute vraie richesse, doit être regardée comme la base de la société. Aussi les Grecs avaient-ils un temple consacré à Cérès législatrice» Avoir détruit, dans l'esprit de nos pères trop guerriers, le préjugé qu'ils avaient conçu contre l'agriculture , est donc un bienfait important dont l'Europe est redevable à Tordre monastique. Si l'influence n'en fut pas aussi active qu'elle aurait pu l'être, il faut en accuser une constitution politique qui s'opposait à toute espèce de civilisation.
Les religieux possédaient des domaines trop étendus pour suffire seuls à leur culture ; ils s'associèrent une foule de malheureux, qui trouvaient auprès d'eux une existence moins pénible et plus assurée. A plusieurs, ils distribuaient une partie de leurs terres à titre de ferme, et fournissaient à ces nouveaux colons les avances nécessaires pour les mettre en valeur. D'autres s'établissaient autour des monastères , attirés par la consommation abondante qui s'y faisait; et par lès arts qu'entretient l'agriculture. Tous , vivant à l'ombre de la protection qu'on accordait à leurs bienfaiteurs , s'enrichirent, se multiplièrent ; et les peuples étonnés virent les déserts qu'on avait cédés aux moines , couverts d'habitants heureux.