‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 11 sur 103 · AH · texte numérisé non relu

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la famille fussiez inquiets, comme il arrive toujours quand vous êtes longtemps sans recevoir de mes nouvelles, lorsque voici aujourd'hui votre très-chère dernière qui me console en me confirmant que vous vous portez tous bien. Les 200 livres italiennes (au sujet desquelles je ne me serai pas bien expliqué dans ma précédente lettre et dont vous me demandez compte) je les ai reçues, et j'en renouvellerais tous mes remercîments à mon excellent Luigi, si je ne craignais qu'il ne se fâchât. Je me contente donc de Fembrasser de tout mon cœur, après avoir d'une égale tendresse embrassé mon angélique père et mon adorable mère. Pour finir, mais avec une extrême tendresse, j'embrasse mon bon François et mes bonnes sœurs Qu'ils se portent bien, c'est ce que je fais; qu'ils prennent patience, c'est ce que je fais; qu'ils espèrent pour un proche avenir de jours plus heureux, c'est ce que je fais encore.

A M. ONORATO PELLICO.

Venise, 23 février 1822.

Mon très-cher père.

Tous les maux me sont devenus légers depuis que j'ai acquis ici le premier des biens, la religion que le tourbillon du monde m'avait presque ravie. Quoique privé encore de la consolation de pouvoir dédommager mes chers parents de ce qu'ils ont souffert pour moi, toutefois, même dans les moments où je dois m'éloigner d'eux plus encore, je ne me sens pas malheureux, et je ne le suis pas, parce que la religion

m'assure quo mes tendres parents préfèrent me savoir loin d'eux^ mais chrétien, que de m'avoir au milieu des apparentes prospérités de ce monde^, mais prive de la grâce, c'est-à-dire le cœur épris des attaches terrestres. La clémence souveraine qui a tempéré i)Our moi la rigueur des lois ne m'inspire pas seulement de la reconnaissance pour ce bienfait, mais me console pour l'avenir; et je conserve le vif pressentiment que j'obtiendrai au bout de quelque temps une atténuation de peine qui me renverra au sein de ma chère famille avant l'heure maintenant fixée. La solitude (bienfait inappréciable que j'ai toujours aimé et appelé de mes vœux dans les ennuyeux bruits du monde ! ) la solitude et la réflexion m'ont fait comprendre de quel danger sont pour la société humaine les idées exaltées de patriotisme auxquelles je me suis associé dans l'innocence de mon cœur, mais dont la prudence aurait dû me tenir éloigné. Je respecte le pouvoir qui me fait sentir mon erreur. La bonté avec laquelle j'ai été traité dans le cours de ma dernière détention et qui, je le vois, provenait de deux causes importantes, de la magnanimité des personnes de qui je dépendais et de la générosité avec laquelle le gouvernement a pour système d'adoucir le sort de ceux qu'il croit dignes de châtiment, cette bonté me laisse la consolante assurance que dans la citadelle du Spielberg où je suis conduit, aucune rigueur ne me rendra l'existence pénible. J'en ai déjà une preuve dans la ^r mission qui m'est accordée d'emporter d'ici des livres pour continuer mes études et employer utilement les loisirs de mon nouvel ermitage. Il sut-

lit d'ouvrir riiistoire et de comparer les siècles pour bénir Dieu d'être né dans celui-ci, où les législations, même quand elles croient devoir user de sévères mesures de précaution, ne se départent pas de Thumanité. Je voudrais ajouter beaucoup de choses à l'adresse de mes chers parents, pour les amener à voir ce qui m'arrive sous son véritable aspect, c'est-à-dire sans perdre le calme religieux de leur âme, et afin qu'ils comprennent combien il est probable que notre séparation sera beaucoup moins longue qu'ils ne le croient. Mais leur esprit est trop clairvoyant pour qu'il soit besoin que je leur suggère les réflexions propres à les tranquilliser... Il est dit expressément dans l'arrêt que le terme de ma détention au Spielberg sera de quinze années; j'insiste encore une fois pour que vous vous abandonniez à quelque espérance. Pour vous donner un témoignage des bontés qu'on a pour moi et des ressources qu'y puise mon intelligence, je vous adresse les deux tragédies que j'ai composées ici, que je vous ai déjà annoncées et que je remettrai à M. le consul de Sardaigne, s'il veut bien vous les faire parvenir. J'y joins un autre travail de moi : les Chants du troubadour. Le peu de mérite de ces compositions n'empêchera pas certainement qu'elles ne soient agréables à ma tendre et indulgente famille; elles attestent du moins que mon esprit n'est pas abattu, et qu'il cherche un soulagement dans ses études favorites. Aussi continuerai-je s'il plaît à Dieu. Accoutumé à discerner dans tout événement une bienfaisante intention de la Providence , j'aime à voir dans l'avenir non-seulement quelque profit mo-

rai pour mon âme, mais encore ce progrès de culture littéraire auquel j'ai toujours aspiré et que les affaires m'empêchaient d'atteindre. Si mon ardeur pour Tétude doit faire uu jour quelque honneur à mon pays et à mon nom, il était peut-être nécessaire que je fusse frappé d'une catastrophe qui m'enlevât pour un temps à toute distraction. Je voudrais ne pas devoir ces douceurs de la vie méditative à un malheur qui afflige mes chers parents; mais puisque cette épreuve m'est échue en partage, veuillez, je vous prie, considérer non-seulement les mauvais mais aussi les bons côtés qu'entraîne avec soi la destinée qui m'est faite. Certes c'est une grande prévoyance de la bonté divine d'avoir mis dans mon caractère plus de penchant pour la vie intérieure que pour l'extérieure, et de m'avoir donné dès l'enfance un attrait si vif pour la solitude. Il est évident que par là le ciel me voulait doter pour toujours de la disposition nécessaire à me faire supporter avec une philosophie chrétienne la circonstance présente.

Ce que j'ai dit doit suffire à vous convaincre que mon âme est dans une quiétude parfaite, et en tout résignée à la volonté de Dieu. Je me bornerai ày ajouter mes tendres salutations el la prière de m'écrire encore ici à Venise , et de m'envoyer le plus tôt possible un peu de hnge. Vous savez que je n'en manque pas, mais quelques chemises, quelques paires de bas ordinaires, quelques mouchoirs de poche me feront plaisir. Gardez jusqu'à mon retour (et prions le ciel qu'il ne soit pas trop éloigné !) mes cravates et mes chaussettes fines, mes l)as de soie, etc., et que dans

rintervalle mon cher papa et mes chers frères veuillent bien en faire usage. Je n'aurais que faire de la partie élégante de ma garde-robe, n'ayant à comparaître que devant ou des supérieurs qui me tiennent quitte de Tétiquette,, ou quelques compagnons de fortune dont je tiens seulement à être aimé et rien de. plus. Dans le petit paquet mettez^ je vous prie, le livre dont Joséphine m'a fait présent, les Souffrances de Jésus. Grâce à l'argent dont mon cher Luigi m'a enrichi, je n'ai et n'aurai besoin de rien pour les autres dépenses qui pourraient survenir, comme ports de lettres, etc. Du reste, si loin que je sois de vous, croyez que notre correspondance suivra son cours régulier, et que vous verrez que la santé, la résignation et le calme m'ont accompagné en Moravie. De mon côté, j'espère apprendre toujours que mes excellents parents se portent bien et qu'ils supportent mon malheur avec une fermeté toute chrétienne. Lisez et relisez cette lettre à maman (mais d'une âme rassise), et dites-lui tout ce qui peut servir à la consoler. Si je ne considère pas cet événement avec une totale indifférence, ce n'est que pour ma famille, et parce que je crains qu'elle ne s'exagère le coup qui me frappe. Soyez bien convaincus que je vous cause ce chagrin pour m 'être trouvé enveloppé dans des circonstances que je n'ai pas su éviter, mais que rien dans mes autres actions, rien dans le fond de mon âme ne me rend indigne de votre estime, et que vous me faites justice en me pardonnant et en me conservant votre tendresse.

Je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que ma chère maman, mes frères et mes sœurs. Comme j'at-

tends la malle que je vous demande^ je vous écrirai encore une fois de Venise.

Que ne voudrais-je pas vous dire, cher Lui^i, cher François, chère Joséphine, chère Mariette ? Je ne puis que vous embrasser et vous prier de vous montrer supérieurs aux coups de la fortune ; ils peuvent sembler lourds à qui n'a pas d'élévation dans l'âme ; pour nous ce sont décrets de Dieu, devant lesquels il faut s'incliner et qu'il faut recevoir comme de bienfaisants, de paternels avertissements.

Vous recevrez dans quelques jours par l'entremise de notre vice-consul les papiers dont je vous ai parlé, c'est-à-dire les deux tragédies et un manuscrit de chants. Vous me feriez plaisir de m'envoyer deux exemplaires de ma Francesca et deux de VEufemio \

^ 11 ne viendra, je crois^ à la pensée de personne de cherclier dans celle adorable lettre, ni dans les suivantes, des arguments contre la sincérité de Silvio dans son livre immortel des Prisons. Certaines phrases sont évidemment à l'adresse de la Commission qui devait lire ces lettres avant la famille de Silvio, et qui ne les a sans doute laissé passer qu'en considération de ces phrases mêmes.

Quant à la résignation que montre ici le pauvre condamné, on sait par ses propres aveux qu'au fond de son cœnr elle était loin d'être aussi complète, et ce n'est que par un sublime effort de piété liliale qu'il était parvenu à la feindre telle pour soutenir le courage de ses malheureux parents.

(Note du Truduclcur.)

A M. ONORATO PELLICO.

Venise, ile de Saint-Michel, 21 mars 1822.

Mon bien-aimé père.

Lundi, jour de la très-sainte Annonciation de la sainte Vierge, sera le jour de notre départ pour le Spielberg. En vous en donnant l'avis, mon clier père, j'ai le bonbeur de pouvoir y joindre une bien consolante nouvelle qui, m'étant venue au moment où je m'y attendais le moins, et cpiand j'avais le cœur oppressé de tristesse, m'a rempli de la plus vive joie et de la plus douce émotion.

Admirez la bonté du très-clément Auguste. Il achevait à peine d'exercer sa grandeur d'âme en tempérant la première rigueur de la loi, que déjà, prenant de nouveau pitié de notre peine, il a daigné décider que chaque douze heures nous seraient comptées pour un jour; ce qui veut dire que notre détention sera réduite de moitié, d'où il suit que je n'ai plus à faire que sept ans et demi. Cette grâce nous a paru si grande que je croirais offenser la Providence si j'osais encore gémir sur mon destin. Unissez-vous à moi, mes très-chers parents, pour rendre grâce à Dieu et bénir ce souverain magnanime à qui il en coûte tant de punir, et que je bénis et ne cesserai de bénir à toute heure de ma vie. - J'ai reçu, cher papa, la malle que vous avez eu la bonté de m'envoyer, où j'ai trouvé

tous les effets marqués dans votre précieuse lettre du 8 courant , et dont je vous spécifierai le contenu ;, comme vous me le commandez.

La tendresse paternelle et maternelle a excédé les bornes, en me pourvoyant, au lieu du petit nombre d'effets que j'avais désiré, d'une si grande quantité de linge et de vêtements. J'y vois non-seulement ce qui était de ma garde-robe, mais plusieurs objets nouveaux. Mon excellent Luigi doit y avoir contribué particulièrement par ses cravates rayées, comme il y a aussi contribué par les livres que je reconnais en partie pour être des siens. Comment pourrai s-j e exprimer ma reconnaissance? Il faut que vous Tinter prêtiez, Yous-mêmes et que vous croyiez qu'en me sentant aimé de cette manière tout mon malheur disparaît et que je me tiens pour heureux.

Mes très-chers parents. Dieu fera briller le jour où nous serons réunis, et alors seulement il me sera donné de vous témoigner par ma vénération et par ma conduite toute l'immensité de la reconnaissance qui est en moi. Je ne puis à présent vous remercier qu'en demandant à Dieu dans mes incessantes prières qu'il vous conserve et répande sur vous toutes ses bénédictions. Vous sachant si affectueusement préoccupés de mon bonheur temporel, mais bien plus encore du bien de mon àme, je crois devoir vous faire connaître qu'on a eu la bonté de me permettre d'approcher lundi des sacrements, ce que j'ai fait avec une indicible consolation. Les conseils de l'homme de Dieu ont fait taire toute plainte au fond de mon âme. Il ne m'en coûte plus du tout de me soumettre aux

éYÓnements ; mon courage est doublé: j'ai la plus intime persuasion qu'il ne m'est rien arrivé que pour mon bien, et que s'il en est résulté une cruelle affliction pour mes cliers parents, c'est aussi pour le bien de leur âme et afin qu'ils eussent une occasion particulière de mettre en pratique tout ce qu'ils ont de vertu chrétienne.

J'attendais avec beaucoup d'inquiétude une réponse à ma lettre du 22 février. En recevant cette réponse et enla trouvant remplie d'expressions si vertueuses, si consolantes, si religieuses, sans une seule plainte, sans un mot, sans un signe de reproche pour moi, sans un indice de faiblesse, j'ai éprouvé une douceur ineffable, et j'ai senti plus que jamais tout ce que je devais à la grâce divine pour m' avoir honoré de parents , de frères et de sœurs , qui tous , par leur grandeur d'âme, méritent qu'en toute chose je me les propose pour modèles. Ma bonne sœur Mariette m'a adressé les mêmes expressions de douloureuse sympathie, et si délicates, si ménagées pour ne pas trop m'attrister! Ce sont plutôt des soupirs que des plaintes. Je remercie chacun de vous en particulier de l'effort qu'il a fait sur lui-même pour ne pas demeurer au-dessous de l'épreuve à laquelle il a plu à Dieu de l'appeler; cette résignation est le plus grand bienfait que je pusse attendre de vous. Combien j'ai été ému et consolé en même temps de la manière affectueuse dont maman m'a fait sentir qu'elle aussi me pardonne et qu'elle ne cessera jamais de m'aimer! Elle exige que si j'ai besoin de quelque chose je n'hésite pas à recourir à la famille. Je le ferai si je me trouve dans ce cas. Mais sachez que

je no pourrai avoir à faire que de l)ien petites dépenses, puisque ce généreux gouvernement nous accorde une excellente nourriture. Quant à du linge, vous voyez, cher papa, comme je suis abondamment pourvu. Mon ctier Luigi a fait des sacrifices pour m'envoyer de l'argent. Il ne me manquera donc rien de longtemps. Quand je vois que notre famille, au lieu de se voir aidée par moi, se prive pour me venir en aide, j'ai plutôt du remords de me trouver si bien. Seulement tous ces sacrifices, vous les faites de si bon cœur que je me persuade que je n'en dois refuser aucun. Soyez donc bien tranquilles, si j'en ai besoin, je profiterai toujours de vos généreuses intentions. — Revenant à votre chère lettre, je devrais peut-être exprimer à mon cher et pieux François combien mon cœur a été touché de ses fraternelles consolations; mais qu'il veuille bien se faire lui-même mon interprète, puisque l'espace me manque, et croire que son amitié m'est et me sera toujours précieuse. Le peu de lignes que mon cher, mon bien cher Luigi a ajoutées à cette lettre ont été pour moi une joie infinie. Je le prie d'offrir l'expression de ma respectueuse reconnaissance à S. E. M. le comte de Revel; je suis véritablement pénétré de ce que ce haut personnage a daigné intercéder en ma faveur. Je n'aurai d'autre ambition toute ma vie que de me montrer digne d'une telle protection. Le nouvel acte de clémence de S. M. très-auguste a prévenu les démarches qu'on voulait faire pour obtenir l'abréviation de notre peine. 11 ne nous reste plus maintenant qu'à apaiser notre esprit et à demander à Dieu que les choses de ce monde re-

prennent un cours plus tranquille; en quoi nous mettons notre espérance, et pour le bien général, et pour les conséquences favorables qui peuvent en résulter pour nous en particulier. Veuillez aussi, quand vous en aurez Toccasion, faire agréer toute ma reconnaissance à S. E. M. le comte de Pralormo. J'ajoute pour votre consolation qu'en cessant d'être placé sous Tautorité bienfaisante de MM. les conseillers, j'ai encore la bonne fortune de passer sous une autorité non moins douce et bienveillante pour le voyage que j'ai à faire. C'est ime chose qui émeut, étant frappé par la loi, de se voir si généreusement traité, avec tant d'égards! On me permet d'emporter avec moi une petite bibliothèque. Parmi les livres que je voulais acheter devaient précisément se trouver ceux que Luigi m'a envoyés. C'est encore une dépense qu'il m'a épargnée et les livres qui me viennent de lui ont pour moi un prix bien plus grand.

Ne doute pas de ma constance, mon cher Luigi ; personne, je crois, ne connaît mon âme mieux que toi.

Ma chère Joséphine, tu m'as fait un grand cadeau en m'envoyant les Souffrances de Jésus. Ce livre ne cessera de m'être bien cher.

Cher papa, chère maman, chers frères, chères sœurs, je vous embrasse tous de tout mon cœur. Au revoir, quand il plaira à Dieu ! Aimons-nous en esprit et prions les uns pour les autres. MM. les conseillers remettront ces jours-ci les deux tragédies et les Chants du troubadour de Saluées à M. le vice-consul de Sardaigne, qui se chargera de les envoyer à la maison. Dès que je serai au Spielberg je vous écrirai. En atten-

dant ne vous inquiétez pas si vous ne recevez i>oint de mes nouvelles pendant quelques semaines. Il est probable que mon voyage durera près d'un mois.

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