A M. LE PRÉSIDENT N
Venise. 25 mars 1822 >.
Très-illustre comte président, Parmi les bienfaits que j'ai reçus de Votre Seigneurie et de toute la Commission, le plus grand assurément a été le prêt que vous avez eu la bonté de me faire de Tabbé Pey ^ et des trois volumes d'Essais de morale que je vous restitue. Le bien que m'ont fait ces livres (et en particulier le premier) est inexprimable; telle est aussi ma reconnaissance. Je vous en adresse l'expression du plus profond de mon cœur. Que Dieu vous récompense par l'octroi de toutes ses consolations! Quand vous prierez pour les malheureux, veuillez me
* Celte lettre ne porle pas la date de l'année dans le journal auquel nous l'empruntons, mais elle doit être évidemmeTit de '1822. Le président N. élail le comte SalvoUi, président de la Commission qui jugea Pellico et ses compagnons,
{Note de l'Editeur.)
"^ L'abbé Pey, cité ici, était un chanoine fort distingué de Noire-Dame, qui, après quelques années d'émigration, mourut à ConsJance en 1797. Déjà honorablement connu, avant de quitter la France, par un assez grand nombre d'écrits religieux, il en publia d'auires encore à l'élranger, nolamment le Philosophe chrétien, Louvain 1793. Gel ouvrage qui vu la dernière résidence de l'abbé Pey avait dû naturellement pénétrer dans la Haute-Italie, et qui, d'après son titre, devait si parfaitement convenir à Silvio Pellico, pourrait bien être celui dont il parle dans cette lettre comme lui ayant fait particulièrement du bien.
[Note du Traducteur.)
jiieltre dans le nombre; moi, en priant pour mes bienfaiteurs, je n'oublierai jamais de vous y comprendre.
AU VICE-CONSUL DE SARDAIGNE A VENISE i.
Venise, 25 mars 1822.
La bonté avec laquelle Votre Seigneurie illustrissime a, dès le commencement de ma détention à Venise, daigné demander de mes nouvelles à M. le président et à MM. les conseillers, pour me faire offrir les secours de ma famille, me fait un devoir de vous exprimer ma gratitude avant de partir pour le lieu de ma destination. On me permet d'envoyer quelques papiers à mon père. J'ose donc prier Votre Seigneurie de vouloir bien s'en charger. Si ma demande n'était pas trop indiscrète, je vous supplierais, en outre, d'écrire quelques lignes à mon père, ou à mon frère, pour leur confirmer l'assurance que je leur ai donnée que je suis résigné. Vous pourrez savoir du vice-président Cardani de quelle manière j'ai reçu ma sentence. Plus je médite sur mon malheur et plus je me persuade que je dois remercier Dieu, puisque ce malheur m'a fait recourir à un bien inestimable, la religion. J'attacherais un prix infmi à ce que mes pauvres parents fussent bien certains que mon plus grand, mon unique désir est de vivre en Dieu comme eux-
' Celte leUre et les deux suivantes ont été publiées dans le journal la Cwilta Caltolka, série ii, vol. \ii; Roma, 1855.
{Noto de l'Editeur.)
mémos; et qu'ayant Tespoir d'atteindre parfaitement ce but, je snis pins lieureux dans la retraite où mon erreur m'a confiné que je ne saurais l'être dans le monde. Je leur ai déjà fait voir ces sentiments dans une lettre^ mais comme ils pourraient croire que la piété filiale me fait leur cacher la désolation de mon cœur, ce serait pour eux une grande consolation d'apprendre de Votre Seigneurie illustrissime qu'elle a réellement su par la Commission l'état de calme dans lequel la Providence a daigné et daigne encore me tenir. Je trouve bien téméraire qu'un infortuné comme moi que la loi vient de frapper ose recourir à vous avec tant de liberté ; mais je sais que les belles âmes ne dédaignent pas de compatir au sort des malheureux, et Votre Seigneurie m'a déjà prouvé l'intérêt qu'ils lui inspirent. C'est dans cette confiance que je vous supplie d'honorer encore ma famille de votre bienveillante protection et si vous en trouvez l'occasion de continuer aussi dans l'avenir à la consoler. Le plus douloureux de mes remords est d'avoir affligé d'une façon si cruelle des parents si respectables et si tendres. Mais croyez, très-illustre seigneur, que si j'ai erré, c'est plutôt par faiblesse et pour n'avoir pas su résister à un concours de circonstances, que par fanatisme; et que si mon esprit a pris part à des fohes dignes de reproches, mon cœur était incapable d'une pensée coupable.
Aux consolations que je vous prie de donner à mes parents, je vous supplie d'ajouter qu'il est à votre connaissance que j'ai toujours été traité ici avec la plus généreuse douceur, comme aussi que dans la for-
teresse où je suis envoyé aucune rigueur ne viendra aggraver mon sort, à moins que je ne me montre indigne des bontés du gouvernement, ce qui, s'il plaît à Dieu, ne sera jamais.
Je mets fin ici aux importunes instances que j'ai pris la liberté de vous adresser en vous priant de m'excuser et d'agréer le respecteux hommage de ma reconnaissance et de ma confiance dans la courtoisie et la bienveillance de vos sentiments.
J'ai l'honneur d'être avec tout le respect, etc.