‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 20 sur 103 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

AU PÈRE GIAN GTOSEFFO BOGLINO.

Lundi, 21 août 1831.

Mon bien cher Josefo,

L'autre jour j'ai écrit à ma famille, et le temps me manqua pour t'écrire aussi. Je te remercie de m'avoir renvoyé sur-le-champ la lettre de Quirina ^ Quelle noble créature que cette femme ! As-tu vu comme elle est ennemie de toute vaine gloire? Certes de telles âmes sont rares, mais il en est pourtant. J'en at rencontré dans tous les pays. Mon pauvre Ugo avait un peu la manie de nier que la vertu fût répandue sur la terre avec une certaine abondance. Je le lui rei)rochais souvent, et lui se jetant à mon cou me disait: — « Pauvre dupe ! tu regardes avec la loupe décevante du désir. » Ce n'était pas chez lui méchanceté, mais mauvaise habitude de se défier de tout le monde, excepté de ses amis intimes. Son cœur s'était formé une sorte d'aristocratie de ceux qui l'aimaient et d'un petit nombre d'autres. Ceux-là seuls, dans son opinion, méritaient de vivre et de gouverner le monde ; tout le reste n'était que lie; de là tant de gens qui le haïssaient et le calomniaient. — La manie foscolienne est un vice qui aisément fascine les jeunes gens ; elle

* La comtesse Quirina MagioUi, doni il est souvent fait mention dans les lettres de Pellico au père Boglino *.

[Note de l' Editeur.)

* L'amie d'Ugo Foscolo,

{Note au Traducteur.)

a un certain air do dédain et d'orj^nieil qui resseiTi])lo à de la g^randeur. J'ai connu nombre de bons diables qui se croyaient des héros parce qu'ils se battaient les flancs pour frémir à la manière d'Ugo. Faiblesse que cela ! les génies élevés n'en sont pas exempts. — 11 faut les en plaindre et n'imiter d'eux que leur vertu, s'il est possible. Mais ceux qui passent leur vie à imiter les faiblesses d'un homme distingué sont de petits esprits ; un des éléments les plus sacrés de la dignité est l'indépendance du jugement. Liés d'une tendre amitié comme nous l'étions, Ugo et moi, jamais pourtant il ne m'arriva de lui donner raison là où je trouvais qu'il avait tort. Je suis sûr qu'il en sera toujours ainsi entre nous , mon cher Josefo. Ce qui me plaît de toi, c'est que tu penses avec ton propre jugement et n'es servile avec personne, pas miême avec tes amis. Étudie mes défauts et mes torts et combats-les toujours. Une de mes plus chères devises est celle-ci : Amour et indépendance de jugement! Adieu; salue Bruno et Gioberti et les deux aimables dames que je leur dois de connaître. Je t'aime tendrement.

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