AU COMTE CESARE BALBO A CAMERANO
Turin, 2 septembre 1831.
Très-cher comte.
Voici la Somme de saint Thomas. Je vous en envoie le premier volume; il y en a deux. On ne trouverait pas dans la Péninsule dix personnes qui la lisent. Et
cependant c'est là une philosophie élevée et qui mérite Texamen de quiconque se plaît aux questions métaphysiques et religieuses. Varano disait à ceux qui le raillaient parce qu'il hsait Dante : a Que m'importe qu'il ne soit plus de mode^ s'il garde tout son prix? »— Il me semble que les philosophes pourraient en dire autant de certains docteurs de l'Église, et, en particulier, de saint Augustin et de saint Thomas.
Mais occupez-vous seulement de temps à autre de pareilles questions et de la Somme. Convenons que la philosophie est utile parce qu'elle élève et humilie l'intelligence, mais qu'elle laisse toujours mille incertitudes dans tout ce que la foi n'a pas définitivement résolu. S'en occuper quelquefois, mais ne pas trop s'y engouffrer, voilà ce qu'il faut faire. Puis durant les heures et dans les jours où votre esprit sera moins porté aux recherches métaphysiques, jetez là cette pipe fainéante, et écrivez ; — mais quoi? ce que vous voudrez : des nouvelles, des essais de morale, des essais politiques, de l'histoire; le quoi n'importe guère, quand l'esprit est capable de faire excellemment. A présent, grâce au ciel, la petite comtesse est à merveille ; Casimiro tette et dévore comme un loup ; toutes les distractions apportées par vos hôtes n'existent plus. Le comte Cesare est là oisif, pressé du désir de faire quelque chose, tourmenté de l'abondance de ses idées, i— Va-t-il encore perdre du temps? pense-t-il que nous accepterons toujours ses maigres excuses? — Mais le cimetière! mais ma santé! — Allons, Monsieur le comte ! bonne volonté et persévérance triomphent de grands obstacles ; et en somme ces j usti ficai ions, après
m'avoir ému, après m'avoir séduit un inoinent, finissent toujours par n'être à mes ^eux que les déj^uiscments trompeurs d'une coupable paresse, paresse plus condamnable chez qui a montré qu'il peut faire que dans tout autre.
Turin, quoique moins beau que Camerano, me semble un peu ranimé, grâce aux quelques applaudissements que reçoit l'établissement d'un conseil d'État, au plaisir que fait la permission que le roi a donnée au chanoine Marentini de rentrer dans sa patrie, à Tespérance qui se répand d'une amnistie générale accordée aux émigrés, et à la pension que le roi a assignée à Botta.
On raconte l'affaire de cette pension de la manière suivante : — Rossi avait dans sa poche une lettre de Botta à Marchisio, lettre dans laquelle l'historien remerciait ce dernier d'un secours qu'il lui avait envoyé, deux mille livres réunies au moyen d'une souscription entre quelques amis. Rossi ayant eu l'occasion d'entretenir le roi, lui parla de Botta, de sa pauvreté, et lui montra la lettre qu'il avait dans sa poche ; sur quoi le roi ému d'une généreuse compassion se serait écrié : — « Dites à ce digne homme que je lui fais une pension de 3,000 hvres sur ma caisse ^ » — Le fait est que la pension est réellement assignée ; je m'en réjouis souverainement, et [)our le pauvre Botta et pour l'honneiu' que cela fait au roi. Toute l'itahe applaudira à un pareil trait.
^ Ces paroles du roi sont en français dans Toriginal.
{Note du Traducteur.)
Parmi les nominations faites au conseil d'État, je n'en sache aucune qui déplaise. Il en est même une qui plaît fort à tout le monde, — celle de S. E. le comte Balbo; j'en voudrais une encore; je l'attends, je l'espère ; si elle ne vient pas aujourd'hui, ce sera un autre jour. Louons toujours ce qu'il y a de bon.
Il ne manque pas de gens à Turin pour dénigrer toute amélioration qui ne sera pas une constitution faite par eux-mêmes. Ils mettent une sorte de gloire à se plaindre toujours ; on se donne ainsi l'apparence d'un caractère plus ferme, d'une intelligence plus sagace. Je plains ces gens-là, et chaque jour je me persuade mieux que le vrai libéralisme est modéré dans ses exigences. Quand nous trouvons de pareils exaltés, nous ne devons pas désespérer de les voir rectifier peu à peu leurs opinions. Opposons-nous avec une franche bienveillance à ces esprits exagérés. L'exemple et une généreuse imperturbabilité dans la modération finissent toujours par les déconcerter et par les détourner de leurs folles idées.
Notre excellent Peyron est encore en Suisse, Cazzerà et Sauli en Lombardie; Plana à la campagne.— Ayant peu de monde à voir, je me mettrai à travailler; faitesen autant. Soutenons, en prose et en vers, la cause des beaux sentiments et de la vérité, dans la mesure de nos forces. Quoique les miennes soient bien petites, je ne me crois pas exempté pour cela du devoir de contribuer de mon mieux à élever la littérature en y l)ortant une inspiration non-seulement hbérale, mais chrétienne.
AU COMTE GIULIO PORRO
Turin, 8 septembre 1831.
Cher Giulio,
J'ai reçu hier votre lettre du 20 août et le jour d'hier sera un de ceux dont je garderai le plus doux souvenir. Je sais bien que, si je n'avais reçu aucune réponse au peu de lignes que je vous adressai Thiver dernier par le comte Vitaliano, ce ne pouvait provenir d'indifférence. J'ai été ému jusqu'au fond de l'âme en revoyant après tant d'années l'écriture de mon bienaimé Giulio, et en trouvant dans toutes ses paroles une si vive affection. Je ne mérite pas les éloges que son bon cœur lui dicte ; mais ce qui est vrai, c'est que mes deux élèves étaient l'objet de ma plus grande tendresse et qu'ils le sont encore. Je pense à eux comme à deux fils, et je souhaite avec autant d'ardeur que le pourrait un père, qu'ils soient heureux, c'està-dire vertueux. Il y a, mon cher Giulio, une félicité qui ne dépend pas de l'homme; mais il y en a une autre que nous pouvons nous procurer, et c'est la plus désirable : la vertu , l'honneur , l'estime de soimême. Si l'homme ne dissipe pas volontairement ce trésor, personne ne saurait le lui ravir. Oui, — je ne sais si j'en aurais été capable, — mais je brûlais de donner à mes élèves une noble éducation. Vous n'en pouvez guère juger par les commencements insignifiants qui sont restés dans votre mémoire. Il est
diffìcile avec les enfants de développer son cœur et ses pensées. On peut dire que nous avons été séparés, quand j'allais commencer mon œuvre. Mais la Providence qui a permis qu'il en fût ainsi me réservait du moins la consolation de voir que ceux qui cultivèrent à ma place des plantes si généreuses, réussirent on ne peut mieux. Faites, mon cher enfant, que cela paraisse toujours dans votre conduite. Pour être homme dans toute la noble acception du mot, il faut persévérer dans le bien, travailler sans relâche à se rendre meilleur, lutter magnanimement contre ses propres passions, se proposer pour but la plus haute perfection, et ne pas se contenter d'être un honnête homme ordinaire. Oh ! si nous étions ensemble ! que je serais heureux de pouvoir m'entretenir souvent avec vous des vrais mérites de l'homme, de la saine philosophie (qui n'est autre chose que le christianisme bien entendu), enfin de tout ce qui élève, console et affermit dans Tamour de la vérité. — Mais, peut-être, quand je serai plus vieux, cette douceur me sera-t-elle accordée, peut-être alors mes fils viendront-ils me voir et avec eux leur vrai père, et nous pourrons causer de mille choses qui nous tiennent au cœur. Je suis avec une inaltérable amitié, votre très-affectionné Silvio.
AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI »
23 septembre 1831.
Ami suprême !
Pour un homme qui manquait de livres, une petite bibliothèque de cent bons volumes, quel don précieux ! Toi-même tu ne peux comprendre quelle valeur il a pour ton Silvio. Mais , oui, tu le comprends, ô frère de mon âme ! ton exquise intelligence sait te transporter dans ma position ; tu es le plus ingénieux des amis à deviner des douleurs qui ne sont pas les tiennes, à te les approprier, pour ainsi dire, et à ne pas avoir de repos que tu ne les aies soulagées.
Mais il est un chagrin que tu ne peux soulager, ô le plus aimé des hommes, et je le ressens chaque jour, à toute heure, et c'est presque le seul dont rien, non rien ne peut me consoler : c'est le chagrin de ne pas t'avoir ici avec moi, de te savoir accablé de tant d'afflictions et de ne pouvoir te venir en aide. Oh ! combien de fois dit-on de quelqu'un, par exagération : « je donnerais ma vie pour lui ! » eh bien, mon ami, je ne crois pas me faire la moindre illusion, et Dieu
1 Une note ajoutée à cette lettre dans la Civiltà cattolica contient la note suivante du comte Gonfalonieri : « Cette lettre fut hasardée par Silvio, un an après sa sortie du Spielberg, et remise à une personne qui se faisait fort de pouvoir réussir à la faire parvenir à son adresse. Mais toute tentative fut inutile, et la lettre ne m'arriva qu'après que je fus moi-même sorti de prison. »
m^en est témoin, quand je te dis qu'en vérité, oui en vérité, si je pouvais, au prix de ma vie, mettre un terme à tes malheurs, je la donnerais sans liésiter. Le ciel m'a accordé à diverses époques divers bons amis, et ils me sont toujours chers, et, à défaut d'eux, leur mémoire ; mais tu es celui dans le sein duquel mon âme s'est le plus pleinement et le plus souvent épanchée, tu es celui auquel des motifs plus puissants m'ont le plus attaché par toutes les parties de mon cœur, et d'une sympathie plus étroite ! Pourquoi ne puis-je te i)rouver mon amitié ! Veux-tu croire que souvent j'enrage de ne plus être près de toi, parce que là du moins, n'importe au prix de quelles angoisses, je pouvais l'exprimer plus souvent mes sentiments, les échanger, les confondre avec les tiens, et me sentir affermi, améUoré par ta sagesse, par ton amitié^ par ta généreuse indulgence ? Mais, oh ! le plus chéri des mortels ! après avoir gémi sur tes maux, et en particulier sur la plus amère des pertes que tu as faites, la perte de Teresa, et après avoir épuisé ma colère, je me sauve dans le seul asile où je trouve souvent quelque douceur ; ah ! c'est bien le seul ! celui des cœurs simples, des cœurs qui s'aiment et croient en Dieu : ce refuge c'est la prière ! Je pleure et prie pour toi ; et toi, pleure aussi et prie pour moi.
Tu le sais déjà, si je n'avais cru me devoir tout entier à mes vieux parents, à toute ma famille si tendre pour moi, j'aurais cherché ici une plus grande solitude ! J'étais trop dégoûté de la société pour ne pas aller enfermer ma vie dans des murs où on n'a plus rien à faire avec elle, où l'on n*a plus qu'à servir les
inallieureux. Plus j'étudie la religion et plus j'en suis épris. Je sens ciuel intligne disciple elle fiossède en moi^ mais enfin je m'honore d'être son disciple. Plusieiu's secouent la tête et plaignent ma sottise; mais moi (jni la connaFs^ ma sottise^, je sais qu'elle ne consiste pas à être chrétien^, mais bien a ne pas l'être assez.
Le monde va de mal en pis, mon ami; ce ne sont que calonmies et fureurs. Mais aujourd'hui, conmie dans tous les temps, parmi beaucoup d'âmes basses, il en est aussi, dans tous les pays, quelques-unes d'élevées, de pures, de clairvoyantes. Ce sont elles qui embellissent ce triste univers. Je vis avec un petit nombre d'amis, souvent seul et bien souvent avec toi. Ma santé est devenue moins misérable, mais parfois encore elle éprouve une secousse, et je retombe malade. Oh ! garde bien la tienne ! Nous devons encore nous voir, je l'espère. Adieu, ami vrai, ami suprême ! Si tu penses souvent à moi, sois persuadé que, plus d'une j'ois le jour, nos pensées se rencontrent. Piero ^ est auprès de Paolina ; ils vont bien, mais il y a longtemps que je n'ai eu directement de leurs nouvelles. Tu ne pourras saluer en mon nom les amis, je me borne donc à le faire simplement d'intention. Je te serre ici, ici, sur mon cœur ! Adieu, malheureux et parfait ami î
1 Je ne connais que Maroncelli qui ait porté ce prénom parmi les amis de Silvio. [Noie du Traducteur.)
AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO
Des collines duChieri, 7 octobre 1831.
Très-cher Gian Gioseffo,
Pour fécrire si vales bene, et ego valeo, il faudrait au moins que je pusse dire ego valco, et comment le pourrais-je ? A peine de retour ici, je tombai malade ; et je t'assure que ce manque de respiration et de jour et de nuit qui s'accroît périodiquement, et des violentes palpitations qui en sont la suite ne font pas peu souffrir et vous laissent un grand épuisement.
A présent je palpite moins et je respire un peu plus en galant homme. Lundi, je retourne à Turin, et quand j'aurai recouvré mes forces, j'irai te chercher dans ton cher pays. Porte-toi bien, et que ton bon exemple et ta bonne humeur répandent la santé parmi tes vénérables parents, tes sœurs et ton frère. Présente mes respects à ceux-là et à celles-ci, et salue affectueusement le dernier. Dis-lui que je l'aime tendrement parce que j'espère que son cœur deviendra fort dans la pratique de toutes les vertus. Pour être tel, pour ne pas ressembler au vulgaire (esclave misérable de ses passions), il faut s'accoutumer à se faire une haute idée de l'homme. — As-tu compris, ô frère de Gian Gioseffo et le mien ?— Et toi, Gian GiosefPo, profite de la campagne pour en finir avec ces petits malaises qui te harcelaient. Je sais à quel point on est troublé par les souffrances physiques, quoique dans un sens élevé, on puisse fort bien dire qu'elles ne sont point des maux.
—Si tu me précèdes à Masino, présente mes hominages à l'excellente comtesse, à M. le comte et à leur cher petit ange. Aime-moi comme je t'aime.— Adieu. Je te prie de gronder le chevalier Biandrate, (jue j'aime et estime si fort, et qui ne m'a pas seulement écrit deux lignes de réponse. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Papa et François te saluent.