‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 22 sur 103 · A M. LE COMTE EDMOND DE SÉGUINS-COHORN · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE EDMOND DE SÉGUINS-COHORN

MARQUIS DE VASSIEUX *.

Turin, 28 octobre 1831.

* Votre bien aimable lettre. Monsieur, m'est une nouvelle preuve de la bonté distinguée qui se joint à vos autres mérites, et qui vous fait aimer de tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître. Le peu de jours que nous avons passés ensemble à Cameran m'ont inspiré la plus grande estime pour M. votre père et pour vous. Je n'oublirai pas ces jours^ car une

* Né en 1809 à Avignon, élève des Écoles militaires de La Flèche et de Saint-Cyr, destiné plus tard à la carrière diplomatique, M. Edmond de Séguins, après la chute de la branche aînée de Bourbon , chercha un refuge contre les déceptions de la politique dans la littérature, les beaux-arls et les voyages. Demeuré fidèle à un principe qui pour lui était sacré , il obtint des représentants de ce principe les témoignages les plus honorables des services qu'il leur avait rendus, tant en France qu'en Espagne. 11 épousa en 1838 M^'e de Castille, petite-tille du prince de Rohan et du dernier Condé.

{Note de l'Éditeur.)

des plus douces jouissances de l'âme, c'est de connaître A

de dignes hommes et de se voir honoré de leur bien- "

Ycillance.

Après avoir été quelques jours à Chieri, je revins à Turin et me trouvai mieux. Trop de confiance dans une subite apparence de gucrison me fit repartir, età peine de retour à la campagne, des fièvres et de fortes oppressions me surprirent de nouveau. Je suis maintenant rétabli, mais je regrette infiniment que cette maladie, en m'empêchant de quitter bientôt Chieri, m'ait privé du plaisir de rendre encore mes devoirs à M. votre père et à vous, Monsieur, avant votre départ. Je vous souhaite à l'un et à l'antre tout ce qu'on souhaite à des voyageurs qu'on aime bien, — la santé, la tranquillité, beaucoup de satisfaction, un petit coin dans leur souvenir^ et puis le plaisir de les revoir.

Veuillez assurer M. votre père de mes sentiments les plus sincères d'estime et de respect, et en prendre, Monsieur, votre part. C'est avec un dévouement tout particulier et inaltérable que j'ai l'honneur de me dire, etc. *

— io:j —

A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DE MOMBELLO ^

Turin, 9 août 1832.

Madame et très-honorée comtesse,

Savez-vous que, de tous les l)ons souhaits qui ont couru derrière votre voiture depuis Tiu'in jusqu'à Recoaro, quelques-uns ont bien pu égaler les miens en ferveur, mais nul assurémentles surpasser ? J'appris trop tard que vous aviez reculé de deux jours votre départ, et je regrettai beaucoup que ce délai eût eu pour cause une indisposition. Quand on me dit que vous étiez peut-être encore à Turin, je courus chez vous, mais vous étiez partie la veille. — La santé de ma mère m'a mis récemment à une terrible épreuve,— elle fut prise un jour de tous les symptômes du choléra y et je craignis véritablement de la perdre. Les vomissements ayant cessé le soir, elle commença à se sentir mieux, et le jour suivant la fièvre disparut. Je puis dire qu'à présent elle est bien, c'est-à-dire dans son état ordinaire de souffrances sans danger. Le mal qu'a eu ma mère, on ne manquerait pas à Paris de l'appeler choléra ou cholérine pour le moins, ce n'é-

^ La comtesse Ollavia Masino de iMombello s'était fait un nom distingué parmi les littérateurs et les artistes. Elle est morte en janvier 4 856. Nous devons à l'obligeance de son fils adoplif, M. Luigi Acozzi^ de pouvoir enrichir notre recueil de plusieurs lettres que Silvio lui adressa à diverses époques, sur différents sujets d'art et de littérature. {Note de l'Éditeur.)

tait qu'une simple défaillance causée probablement par la grande chaleur qui nous est revenue.

Cette extrême chaleur, yous ne l'aurez que trop sentie, Madame, durant votre voyage. Fasse le ciel que vous n'en ayez pas souffert ! Je vous saurai un gré infini si, pour me rassurer, vous voulez bien me faire l'honneur de me donner de vos nouvelles.

Les vers de Mamiani sont ici fort appréciés de tout le monde. On y admire une élégance sans pédantisme, mais d'un goût excellent, et une rare fécondité de belles pensées et de gracieuses images. — J'ai recueilli l'argent des souscripteurs, sauf un petit nombre qui est encore à la campagne.

La comtesse de Valperga de Masino, à qui j'allai rendre visite l'autre jour, me parla de vous avec la plus haute estime, et comme je lui dis que je vous écrirais, elle me chargea de vous saluer affectueusement et de vous exprimer le regret qu'elle avait eu de ne pas vous revoir avant son voyage.

Les eaux de Recoaro soulagent-elles votre pauvre tête qui mérite si bien d'être en bon état? sont-elles propres pour les nerfs en général? J'espère que oui, et j'aurai le plus grand plaisir à apprendre qu'il en est ainsi. Faites œuvre de charité en vous souvenant de m'en informer et en ajoutant à cette faveur celle de me donner les nouvelles très-désirées de M. le comte et de M. le chevalier, à qui je vous prie. Madame, d'offrir mes hommages les plus distingués.

Si j'étais l'excellent de Luca, je ne resterais pas à Vicence, mais vous sachant à Recoaro, j'irais là vous prêcher toutes les vertus que vous avez déjà. Vous

êtes si modeste que vous ne vous apercevriez pas que c'est votre panégyrique, et le prédicateur pourrait le reprendre chaque jour avec une inépuisable vérité.

Saluez pour moi, je vous prie, ce digne et savant homme. Si ma mère acquiert assez de force pour que je puisse la quitter sans inquiétude, je retournerai à la campagne. — Turin est désert; la plupart de mes relations sont absentes, et votre départ. Madame la comtesse, n'a pas peu contribué à en faire la plus triste des villes.

J'espère, Madame, à mon retour, vous trouver vousmême revenue à Turin. Je vois quelquefois le marquis Lascaris au palais Balbo, et nous ne manquons jamais de parler de vous.

Surtout ne rapportez à Turin ni maux de tête, ni maux de nerfs, ni mélancolies. Je veux vous revoir gaie et bien portante. Oh! comme je le souhaite ardemment !

J'ai l'honneur de me déclarer aussi ambitieux de votre faveur qu'admirateur de votre mérite, et je fais gloire de me dire, etc.

AU COMTE CESARE BALBO

A CAMERANO.

Turin, 11 août 1832.

.... Je commence l'impression de mes Mémoires *, et c'est une chose risible que l'épouvante avec laquelle

* Le mie Prigioni. {Note de l'Éditeur.)

plusieurs de mes amis (les libéraux exagérés) viennent me demander si j'y ai bien songé, si je suis sûr de ne faire par là aucun tort à moi-même et à la cause libérale, si devant m'interdire toute invective contre TAutriche, je ne ferais pas mieux de renoncer à mon projet; si avec cette manie d'exalter la religion, je ne crains pas de scandaliser les penseurs. — J'ai vu le moment où j'allais ni'em porter contre ces frayeurs impertinentes, mais j'ai pensé qu'il valait mieux en rire. Quand je pourrais flageller TAutriche de mes invectives, voudrais-je le faire? Non, je méprise trop les libefles, et je sais que l'invective donne toujours un air de libelle à la plainte la plus légitime . Quant à mes opinions de tout ordre (surtout la croyance religieuse qui est plus qu'une opinion), comme elles sont chez moi quelque chose de réel et non une comédie, seraisje un honnête homme, si j'en rougissais, si je prenais garde au blâme injuste dont elles pourraient être l'objet de la part des autres?— Mais on te dira que tu es un jésuite, que tu es de la Société catholique; — libre à vous. Vos soupçons et vos sobriquets ne feront ni plus ni moins que je ne sois ce que je suis.

Vous qui n'avez pas de ces vaines terreurs, continuez-moi vos bontés, et croyez toujours à mon profond attachement. Mes hommages à Madame la comtesse. Tous mes souvenirs à la belle et bonne petite famille. Mille choses respectueuses à Carasco et à Settime.

AU COMTE CESARE BALBO

A CAMERANO PAR ASTI.

18 août 1832.

Très-cher comte,

Avez-vous vu M. Parma? Il m'a parlé religion et philosophie en homme de mérite et en yrai catholicine, dans une visite qu'il me fit la semaine dernière. 11 m'envoya ensuite un article philosophique sur les doctrines du rationahsme et sur Cousin. Cet article, sauf quelques néghgences de style, m'a paru fort bon...

Rien de nouveau à Turin, ou plutôt, s'il y a du nouveau, je vis trop retiré pour le savoir...

Souvenez-vous qu'il ne me suffit pas que vous jouissiez d'une bonne santé et que vous ayez l'esprit content, je veux encore vous savoir laborieux et persévérant.

Les Pensées avancent-elles * ? Allons-nous voir éclore quelque belle nouvelle^ ? Serais-je assez heureux pour que, quand nous nous re verrons, vous ayez à me lire un cahier entier, mais un gros cahier?

* Allusion au livre Pensieri ed esempi, publié après la mort du comte Balbo, par Félix Lemonnier à Florence.

[Note de l'Editeur.)

2 Les Novelle de Cesare Balbo furent publiées, quelques-unes de son vivant {Novelle d'un maestro di scuola), d'autres après sa mort, par F. Lemonnier, qui les réunit aux autres déjà imprimées. {Note de f Editeur.)

Mais à propos d'œuvres remarquables, vous savez que V Ezzelino terzo de Marenco a paru ?

Lorsqu'il y a quelque temps déjà, il vous en fit lire le manuscrit, vous me dîtes y avoir trouvé un rare mérite. C'est aussi ce que j'y trouve moi-même. Je serais bien heureux de savoir faire pareille chose. Il me semble que ce tableau d'histoire, outre le plaisir qu'il cause à la lecture, ne devrait pas moins réussir à la scène. Dans ses compositions, Marenco développe chaque jour de plus en plus le talent d'un maître.

Je suis de tout cœur votre ami bien affectionné.

AÛ CHEVALIER CARLO MARENCO*.

Turin, 20 août 1832.

Monsieur et très-estimable avocat.

Après avoir passé des années sans voir aucune

œuvre littéraire, un des premiers livres que j'ai lu

a été le Buondelmonte, qui m'a fait grand plaisir. Cette

tragédie, riche de beautés, prouvait que l'auteur était

1 Carlo Marenco, né à Cassolo (Lomellina) le lei- mars 1800, chevalier de l'ordre civil de Savoie. Néanmoins il a toujours regardé comme sa patrie Ceva, où il avait pris droit de bourgeoisie, d'où il lirait son origine et où il avait été élevé. De 1828 à 1842, il a composé seize tragédies dont huit représentées, douze imprimées et quatre inédites. Il est mort à Savone le 26 septembre 1847. 11 y a maintenant sous presse un volume qui contiendra ses tragédies inédites qui sont : Arnaldo da Brescia, Cecilia di Baone, Corradino di Svevia, et il Levita d'Efraïm. ■■> [Note de l'Editeur.)

capable de composer de grands poëriies historkjues, et je désirai vivement le voir poursuivre la carrière commencée. Je fus alors tenté d'écrire pour lui exprimer ce désir. J'y renonçai parce que mes malheurs avaient fait de moi une espèce de lépreux pour qui c'était un devoir de ne s'approcher de personne. Je lus bientôt le Corso Donali et mon estime pour vous s'en affermit et s'en accrut. Au plaisir que me donnaient les productions de votre esprit venait se joindre celui d'entendre i)lusieurs de vos amis, et, en particuher, le chevalier Provana, faire l'éloge des qualités de votre âme.

J'avais à peine lu et admiré, pour toutes les beautés qu'il contient, votre Levila cVEfraim, que quelqu'un, qui avait lu cet ouvrage en manuscrit, me parla avec grandes louanges de V Ezzelino lerzo.

J'attendais avec impatience la publication de cetle nouvelle tragédie; et maintenant que je l'ai vue, je trouve que celui qui me l'a si fort vantée avait trèsjustement apprécié sa valeur.

Je vous remercie donc très-vivement et d'avoir bien voulu m'en offrir un exemplaire (que j'allai aussitôt prendre moi-même chez Poinba), et des choses affectueuses que vous avez la bonté de me dire. Je ne suis pas un grand critique, mais un homme qui sent. Votre Ezzelino m'a plu d'un bout à l'autre, et je ne saurais qu'y reprendre, tant il me semble que vous avez su vaincre toutes les difficultés que présentait le sujet et donner une véritable vie à vos personnages. Ce genre de tragédie est ardu, mais vous savez vous en rendre maître.

Je ne suis mécontent que d\ine chose qui n'y est pas dans V Ezzelino, — laquelle? J'aurais désiré qu'il vous eût été possible d'y intercaler un beau trait de la yie d'un saint: — le courageux Antoine de Padoue lança au tyran, sur sa cruauté, de foudroyants reproclies, et le tyran n'osa l'en punir; tant était yénérable, même à ses yeux, la vertu de ce merveilleux homme. Il en fut même altéré, et laissa voir ce jour-là qu'il croyait en Dieu. Peutêtre éprouva-t-il sincèrement un fugitif désir de changer de vie.

La puissance évangélique d'Antoine et ces velléités de repentir dans l'âme d'un impie auraient donné lieu à quelque belle scène de plus, surtout si le saint avait tenu une certaine place dans la contexture du drame.

Souverainement touché de votre gracieuse attention, et plein d'estime pour vous, j'ai l'honneur de me dire, etc.

A M. LE COMTE DE SÉGUINS-VASSIEUX,

A FLORENCE

Turin, 4 septembre 1832.

^ Monsieur le comte.

Les portraits sont arrivés; tout le monde y trouve la plus grande ressemblance avec l'original. Je vous remercie, Monsieur, des copies que vous avez eu la bonté de me faire remettre; la gravure a aussi par-

l'aitcmcnt réussi V; il n'y a cri tout cela de mal qucì la petitesse de mon mérite et le trop d'honneur que, par conséquent, vous m'avez fait. Je devrais en être honteux, mais j'avoue que cette fois-ci la vanité triomphe un peu de moi ; je m'estime heureux (pie votre jugement soit si indulgent à mon égard, puisqu'il m'en résulte tant de gloire. Au reste, cette indulgence me prouve que j'ai eu le bonheur de vous inspirer de rattachement, et je suis encore plus glorieux de celui-ci (({ue je mérite réellement parce que je vous aime bien), que du charmant portrait que vous avez fait de moi.

Votre beau talent pour le dessin est si distingué, que je suis sûr que vous ne cesserez pas de Fexercer. Qui sait combien de jolies choses vous avez dessinées, depuis que votre aimable crayon traça ma triste figure ! J'espère que j'aurai un jour le plaisir de les voir.

Veuillez présenter mes très-humbles respects à M. votre père; et agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments ineffaçables d'estime et de dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. *

^ Ce portrait de Silvio Pellico, exécuté à la villa Camerano, flans la maison du comte Balbo, par M. Edmond de Séguins- Vassieux parut fort ressemblant. M. de Seguins s'étant plus tard rendu à Florence (en 1832) s'adressa, pour le graver sur cuivre, au célèbre Raffaello Morghen^ le prince de la gravure modrne . Ce portrait de Pellico, que possède aujourd'hui M. de Séguins à Carpeptras (Vaucluse), fut un des derniers travaux dirigés par Morghen alors octogénaire, — on croit même généralement que ce fut le dernier. L'élève dont Morghen dirigeait le burin était M. Della Bruna; on ne tira de ce portrait que 200 exemplaires, chez Bardi. On peut donc dire que le dernier cuivre touché par Morghen est encore vierge. {Note de l'Éditeur.)

A GIOVANNI VICO

Turin. 16 septembre 1832.

Très-cher ami.

Entre bons frères on ne se fait pas d'excuses si on tarde à répondre, n'est-il pas vrai? Je n'en chercherai donc pas avec toi. Ma paresse n'a pas empêché que ton affectueuse lettre ne m'ait fait grand plaisir, et que je n'aie souvent pensé à ton doux naturel, à ton aimable caractère. Tu es un jeune homme de belle espérance, et quiconque te connaît est forcé de t'aimer. Je suis persuadé que tu ne perdras jamais l'habitude du travail et de la vertu : tu en sens tout le prix. Les heures que tu consacres avec tant de raison à dessiner, à faire de bonnes lectures , à composer des vers, sont des heures fortunées : elles servent à orner ton esprit chaque jour davantage, elles te sauvent du contact impur des sociétés vulgaires, elles te préparent un avenir de contentement et d'honneur auquel ne sauraient jamais atteindre ceux qui se livrent à l'oisiveté et à la dissipation. Mon ami, sois persévérant, brûle de te distinguer, ne t'etfarouche pas de la lenteur avec laquelle l'homme est contraint de procéder pour arriver à un but élevé : une volonté forte triomphe de difficultés infinies. Fais que chez toi l'éducation du cœur marche toujours de compagnie avec la culture de l'intelhgence, conservons-nous purs, nobles, et moins jaloux de plaire à tous les hommes qu'aux meilleurs d'entre eux, à notre conscience, à Dieu.

Telle est la vraie manière d'honorer Dieu^ sa patrie, ses parents, ses amis et soi-même.

Briano te salue; il a achevé son Bolzari, mais il ne me Ta pas encore lu. Fais-moi un plaisir : informe-toi si le comte Camillo Casati de Milan est encore à ces eaux K S'il y est, en effet, porte-lui, je te prie, le billet ci-joint, et s'il en était parti sache me dire quelle route il a prise.

Adieu. Présente mes humbles hommages à M^e ta tante; porte-toi bien et aime-moi.

A CARLOTTA MARCHIONNI.

Turin, 22 septembre 1832.

Sœur Carlotta,

Ta chère lettre m'a fait le plus grand plaisir, mais j'ai chargé le professeur Morrocchesi de te gronder, pour lui avoir laissé croire que j'étais homme à exiger une minutieuse régularité dans le style épistolaire, quand, au contraire, rien ne me plaît comme une lettre tracée sans prétention, à la bonne franquette. — Je me réjouis de l'heureux succès de la compagnie, mais pouvait-il en être autrement, là où est un ange comme Carlotta ? Qui jamais te vit sur la scène sans être ravi de ton naturel, de ton expérience des sentiments du cœur, de ton goût exquis dans les attitudes, dans ta façon de t'habiller, en toute chose? Je me rappelle toujours avec quel transport M'"^ de Staël qui

^ Les thermes d'Acqui. {Note de VEditeur.)

- Hi —

avait vu les meilleures actrices de la France, de l'Angleterre, de TAUemagne, et qui n'était pas facile à contenter, s'écriait à propos de toi : ^ « Elle a le génie de son art au dernier point. »* "^

Xerxès, comme un despote et une vraie brute qu'il était, fit un jour fouetter la mer parce qu'elle ne lui obéissait pas. Je la ferais volontiers fustiger aussi depuis que la lourde bête a menacé d'avaler votre bagage. Est-ce qu'on fait de ces peurs-là? Vos pauvres excellents petits cœurs, comme ils auront battu ! Mais parmi les flots et les vents impolis, il s'en est trouvé, grâce au ciel, de plus courtois qui ont daigné vous apporter votre garde-robe.

Il en est ainsi dans la société des hommes : beaucoup d'âmes grossières pour un petit nombre de délicates et de bienveillantes.

M™e Quirina Magiotti m'a écrit de toi , chère sœur, lés choses les plus aimables et les plus justes ; elle me dit, elle aussi, qu'elle espère peu que mon Ester passe. Patience !

Offre mes plus tendres respects à cette noble Quirina. Salue de ma part ta vénérée mère, qui est aussi la mienne, ta très-respectable secrétaire, votre admirable peintre, toute la maison enfin, et ensuite toute la compagnie. — Rappelle-moi au souvenir du trèsestimable Morrocchesi.

Et ce bon Montani qui m'aimait tant, m'aime-t-il encore un peu ? Oui certainement. Je sais combien il

* Ces paroles de M»ie de Staël sont en français dans le texte.

{Note du Traducleur.)

s'est réjoui de ma résurrection. J'ai lu ce qu'il dit de moi dans YÀnlologia, et j'ai reconnu son cœur. Si tu le vois, je te prie de le saluer cordialement en mon nom.

Je vous embrasse, et suis de vous tous, et particulièrement de toi et de notre Gegia, le très-dévoué serviteur, le très-atfectionné frère.

LXY

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLIXO

25 octobre 1832.

Mon iVian Gioseffo,

Ta lettre et l'incluse m'ont grandement consolé. Comme tous les autres hommes, j'ai mes jours d'idées noires ; personne ne s'en aperçoit, mais je les ai, et alors quel bonheur qu'une lettre d'un ami, d'un véritable ami ! Oui, mon cher, la tienne et celle de Piero me sont arrivées on ne peut plus à propos. L'amitié embellit ce pauvre monde !

As-tu vu quel homme est ce Piero ? N'as-tu pas été saisi de la réelle élévation de son âme, sans exagération, sans emportement? Crois-le, peu d'hommes lui ressemblent. Il est tout naturel qu'il t'aime, même sans te connaître ; il t'a deviné.

Et Carlotta? Sois persuadé que Carlotta n'est capable que des erreurs les plus innocentes de l'esprit. Les choses, de loin, paraissent la plupart du temps plus qu'elles ne sont. Quant à moi, je suis tranquille sur cette digne créature. Veux-tu qu'elle n'ait pas ses ignorances? Eh î mon Dieu ! qui n'a les siennes? J'imagine aisément ce que ce peut-être ; quelque emporte-

nient de paroles un peu exagérées^ un peu irritées. Si c'était à moi qu'elle en voulût^ je m'emparerais de cette main menaçante, et je la couvrirais de baisers.

Adieu ; mes hommages distingués à l'ange de la Casabianca, à M. le comte, à Mademoiselle.

Reçois les salutations de toute ma famille, et aimemoi. -

P, S. Mille choses à Bezzohno et à la comtesse sa femme. Mais vois un peu quelle tête ! J'allais oublier que tu me demandes quand paraîtront mes Mémoires. J'en ai corrigé toutes les épreuves, c'est tout ce que j'en sais. J'ignore à présent ce qu'il faudra de temps pour brocher les volumes. Ce sera, je crois, huit ou dix jours. T'ai-je dit que, dans mon traité avec Bocca, il y a qu'il ne me donnera aucun exemplaire à distribuer ? Il dit que ces exemplaires se prêtent et passent dans tant de mains qu'il en résulte un grand préjudice pour le libraire. J'enrage bien un peu de ne pouvoir faire acte de courtoisie envers tels ou tels amis, mais la chose est ainsi.— Prends garde, cependant, que je te défends d'acheter ton exemplaire. Tu m'entends?

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