A TURIN
10 novembre 1832.
Mon cher Bocca,
Comme ma mémoire me trompe souvent et que je ne suis pas un profond érudit, mais seulement un poUe, comme dit le critique dont tu m'as communiqué
les censures, je crus bonnement que je pourrais bien avoir commis un anachronisme. Mais voyant que ledit critique oubliait que, si j'avais appelé roi le roi du Brésil, c'était précisément quand il était roi et non encore empereur, je me suis mis à douter s'il était vrai que je me fusse trompé relativement à Marino Faliero. Je demandai à Papadoi)oli en quel lieu ce doge avait été décapité, — a en haut de l'escalier des Géants, m'a-t-il répondu.— Je crains cependant, lui ai-je répliqué, qu'il n'en ait pas été ainsi, et que je n'aie fait un anachronisme. »
Je pris alors l'Histoire de Venise de Daru, et je his (voir tome 1, hvre 8 ) : — *« Le 17, à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées, on amena Marin Falier au haut de l'escalier des Géants, où les doges reçoivent la couronne; on lui ôta le bonnet ducal en présence du Conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce Conseil parut sur le grand balcon du palais, tenant à la main une épée sanglante, et s'écria : — ^juslice a été faite du traître. — Les portes furent ouvertes, et le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la tête du prince roulant sur les degrés. » *
Je pris Muratori, et je lus : « La mine devait éclater le i5 avril; mais avant ce temps un si noir dessein ayant transpiré, on mit la main sur le doge , et dans le lieu même où il avait prêté serment, à son avènement, on lui trancha la tête, le 17 avril. »
Tu vois, mon cher Bocca, que lors même que la chose se serait passée autrement et que ton critique aurait des informations contraires à celles-ci, je serais au moins excusable, ayant lu ces histoires, de m'être
souvenu de Marino Faliero sur Tescalier des Géants.
Mais ceci n'est rien, mon cher, il est tant d'autres choses que j'ignore véritablement, et m'éclairer c'est me faire plaisir. Le critique a parfaitement raison quand il dit que sur la Piazetta de Saint-Marc j'aurais pu me rappeler bien d'autres malheurs.
Hier, une personne (d'ailleurs estimable et pleine de savoir) fit grand bruit de ce que j'avais dit avoir été transporté en Morée, ajoutant que c'était une grande fausseté et une bévue énorme ; que la Morée n'était pas dans l'empire d'Autriche, que la Morée était en Grèce, et non à deux journées au delà de Vienne. — Quelqu'un le laissa dire jusqu'au bout, puis lui montra que je n'avais jamais dit Morée, mais Moravie, et lui fit voir sur la carte que la Mo^^avie est tout simplement là où elle est.
Alors le critique convint qu'en réalité il n'avait pas encore lu mon livre et qu'on l'avait mal informé.
Est-ce assez curieux comme cela ? Et n'ai-je pas raison de rester calme et de laisser dire ?
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
12 novembre 1832.
Madame et très-honorée comtesse.
Votre lettre est tout amabilité, mais plus qu'amabilité, c'est l'expansion d'un cœur noble, et hélas! d'un cgeur à qui le malheur n'est pas étranger ! Oh I que
— Ilo —
vous êtes bonne, Madame la comlcssc, d'avoir daigné m'adresser, en des termes si bienveillants, votre; précieux suffrage sur mon livre ! Ce qui m'a ému dans le plus profond de mon âme, ce sont moins les éloges délicats que vous vous plaisez à me donner, et que je ne mérite point, que la preuve d'amitié que vous m'avez donnée en me disant tout ce que vous pensez. Je craignais d'avoir montré trop d'orgueil en espérant que ce livre serait un baume pour quelque âme affligée. Vous me rassurez en me déclarant qu'en même temps qu'il vous faisait pleurer, il soulageait votre cœur.
Personne désormais ne dût-il le lire, j'en ai recueilli plus de fruits qu'il ne mérite, et, en vérité, j'en bénis le Seigneur! Quelques-uns me disent que j'ai parlé de religion avec une surabondance inopportune; mais moi qui connais la nullité de mon livre comme production littéraire, je crois que si généralement il ne déplaît pas, c'est précisément parce que, — moi, non certes, — mais la religion y dit quelque chose aux cœurs qui l'aiment. Ses vérités , même exposées sans grand talent, ont un charme auquel il est rare que l'homme puisse devenir insensible. Ceux qui se scandalisent de la croix et qui trouvent qu'on ne saurait en parler sans honte et sans tomber dans le commun, parlent ainsi dans la crainte de paraître vulgaires, et parce qu'ils ne daignent pas méditer sérieusement sur cette sainte philosophie qu'ils abhorrent. Ah ! s'ils voulaient, en effet, y appliquer leur esprit, ils s'apercevraient vite que, sans Dieu pour base, il n'y a pas de philosophie rigoureusement déduite, et qu'en pre-
nant Dieu pour base, on n'échappe pas à TÉvangile, on n'écliappc pas au catholicisme. — Déjà autrefois je pensais ainsi, ou peu s'en faut, Madame, quoique les dissipations du monde et la manie du doute, agissant contre ma foi intime, fissent de moi un mauvais chrétien. Le chrétien n'est guère devenu meilleur, mais alors il valait moins encore.
Peut-être ces doutes d'alors, cette demi-incrédulité dont je me targuais auraient-ils pris racine et auraientils achevé de me gâter l'intelligence et le cœur. Dieu se servit des hommes et du malheur pour me rendre moins dissipé. Le monde est rempli de malheureux qui n'ont pas été en prison ; mais les afflictions qu'ils ont souffertes ou qu'ils souffrent sont également, on n'en saurait douter, une manière dont se sert le Tout- Puissant pour les ramener à lui plus facilement. Quiconque gémit, quiconque, même parmi ceux que l'on croit heureux, porte une croix douloureuse, ne trouvera jamais de consolation vraie et durable que dans l'union de sa propre volonté avec celle de Dieu, et finalement, qu'en cessant de vouloir être heureux sur la terre. Cela épouvante, mais il faut lutter contre cette épouvante, il faut vaincre la nature. Vous, excellente comtesse, qui connaissez l'Évangile beaucoup mieux que moi, et qui seriez bien plus en droit d'en parler que je ne le suis, vous savez que, l'esprit de l'Évangile n'étant qu'amour et sacrifice, et que toute chose n'étant que pure vanité, comparée à l'Évangile, il faut nécessairement en conclure « que nous devons réduire toutes nos volontés à l'amour et au sacrifice. » Voilà ce qu'il faut dire à cette âme si estimable et si
malheureuse dont vous me parlez. Ali! disons-le à tous les aifligés, quand ils nous racontent leurs peines. Mais souvenons-nous toujours d'ajouter que, puisque Dieu, dans sa i)rofonde sagesse, n'a pas fait choix pour perfectionner l'homme d'un autre moyen que de la douleur, nous devons, nous, bénir la douleur et nous efforcer de l'aimer avec la partie la plus intelligente de notre âme, sans pour cela qu'il nous soit interdit de pleurer sur nos maux. S'ils ne nous causaient pas d'angoisses, ils n'auraient plus pour effet de nous améliorer, de nous détacher de tout orgueil, de nous faire recourir au Sauveur. — Chose sublime ! Dieu envoie sur la terre l'Homme parfait, l'Homme par excellence uni à la Divinité, le type des Justes, un Dieu né de la femme , et ce Divin Mortel ne peut traverser quelques années de vie parmi les humains sans être par eux abhorré, dénigré, maltraité, jusqu'à se voir traîné au gibet.
Ou il ne faut pas croire à ce grand fait, ou, si l'on y croit, il faut reconnaître que la condamnation à la souffrance est une condition inséparable de l'humanité, depuis l'antique et horrible mystère de la chute du premier homme. Souffrir, et soutfrir avec amour, est Tunique remède qui puisse guérir ce grand ange dégradé dont Jésus a voulu être le Frère pour le sauver ! Ce frère miraculeux, et frère immortel but le calice, et puis il permit que d'autres hommes pussent à leur gré nous le présenter ; et ces hommes seraient l'objet de notre haine? Nous ne les bénirions pas au contraire, et nous refuserions de puiser quelque goutte amère dans ce calice , après que Jésus y a bu à
pleines gorgées !— Pardonnez , Madame, si j'ai laissé courir ma plume, et lui ai permis de redire des vérités si connues de vous, et qui sont précisément la règle de vos admirables vertus. J'aime souvent à les redire pour me les rappeler à moi-même qui me sens faible, et qui, hélas! mène ici-bas une vie inutile. Enfin, il est si doux de pouvoir dire quelques mots de religion avec quelqu'un qui ne sourit point, et ne vous regarde pas comme un fanatique ou un hypocrite !
La bonté dont vous m'honorez. Madame la comtesse, est fort au-dessus de mes mérites. Rabattez-en beaucoup, elle les surpassera encore, et je ne vous en serai pas moins reconnaissant.
J'ai l'honneur d'être, avec un respect inaltérable, votre très-humble serviteur et sincère ami.