‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 24 sur 103 · A MADAME LA COMTESSE DE BENEVELLO · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE BENEVELLO

14 novembre 1832.

* Madame la comtesse.

Que vous êtes bonne de daigner m'annoncer, — et avec des expressions si charmantes, — votre aimable approbation sur mes Mémoires ! C'est pour moi un des suffrages les plus précieux, car lorsque Ton a le bonheur de connaître une âme distinguée comme la vôtre, il est trop naturel d'ambitionner son estime, et d'en être fier, si on l'obtient. Je vous assure. Madame, que quand même nous aurions la liberté de la presse, je ne me «erais pas moins fait un devoir d'être modéré et d'éviter toute plainte contre ceux qui ont fait peser

sur moi leur pouvoir. Il est presque toujours impossible de se plaindre de ses ennemis sans exagérer, et l'exagération ne yaut jamais rien. Au reste, peut-il y avoir de justice sans indulgence? Et si je désire que d'autres soient indulgents, pourquoi ne commenceraisje pas par Tetre moi-même ? Je penclie assez à croire qu'il y a plus de bévues en ce monde que de méchancetés. Au moins est-il certain que le jugement des intentions ne nous appartient guère : laissons-le toujours à Dieu, et rapportons simplement les faits. — Quelques-uns se sont fâchés de ce que j'ai avoué ma croyance religieuse, qui est tout bonnement la chrétienne. On aurait mieux aimé que je me fusse montré un Caton. Dois-je me feindre ce que je ne suis pas ? J'aurais eu l'air trop gauche, et, ce qui est pis encore, je me serais trouvé méprisable.

Que ces paroles de votre lettre me sont chères : Vous m'avez fait du bien ! Oui, on aime à s'attendrir sur des infortunes ; le cœur jouit alors d'exercer un acte de bonté et d'amour. Je bénis les larmes dont vous m'avez honoré, et je prie Dieu que vous n'en versiez jamais que d'attendrissement et de plaisir. Vous voilà donc bientôt de retour à Turin : il me tarde d'avoir l'heureux sort de vous revoir. Veuillez me rappeler au souvenir de M. de.... et de vos charmantes enfants. *

AU COMTE CESARE BALBO

A CAMERANO PAR ASTI.

Turin, 19 novembre 1832.

Si j'ai votre suffrage et celui de cette excellente comtesse, ce m'est une preuve que les belles âmes peuvent trouver dans mon livre quelque chose qui ne déplaît pas, et cela voudrait dire que je puis espérer précisément les suffrages que j'ambitionne pardessus tout. Mais dans ce bienheureux Camerano, il y a quelque peu de partialité pour moi, et alors adieu la critique : on ne sait plus y censurer que ce verbe que j'ai tiré de Tacite % assez maladroitement, il faut que j'en convienne.

Mais soit cette espèce de faveur que le public m'a témoignée jusqu'ici, soit la curiosité naturelle qu'inspire le récit des aventures d'un prétendu Carbonaro, soient enfin ces raisons ou d'autres, le livre, dans ces premiers jours, s'achète avec fureur. Si je ne m'abuse, il plaît au grand nombre. Plusieurs s'en fâchent encore; ce sont les ultra-hbéraux et quelques-uns du parti opposé (qui ne croient pas qu'on puisse être accusé de crime d'État et aimer la rehgion) . Curieuses gens, qui font consister leur religion dans une haine

* Silvio fait sans doute allusion ici à un mot du chapitre xxxvi de ses Mémoires {taciteggiare) . Malgré les critiques de la villa Camerano, je ne vois pas que l'auteur ail fait disparaître ce verbe des éditions qui ont suivi la première.

(Note du Traducteur.)

irréconciliable contre quiconque est moins partait qu'eux ! Quant au reste des lil)éraux, les uns sont furieux de m'avoir montré de la bienveillance jusqu'à ce jour^ et se regardent comme obligés en conscience d'expier ce péché ; les autres me font la grâce de se borner à me considérer comme un homme moins héroïque qu'ils ne le sont eux-mêmes, un homme que les soulïrances ont dégradé.

Que fais-je cependant? J'écoute tranquillement le bien et le mal, comme s'il s'agissait du livre d'un autre, et je persiste à espérer que ce livre ne sera pas tout à fait inutile à notre pays. J'en ai reçu de grands éloges de gens qui étaient ou se croyaient irréligieux, et qui m'ont dit s'être aperçus, en me lisant, qu'ils étaient chrétiens. Cela m'a fait grand plaisir, je l'avoue.

Entre les personnes d'éminentes vertus, la première à me féliciter fut la marquise de Barolo qui, à peine avait-elle achevé de hre Mes Prisons, m'honora d'une lettre dictée par son cœur. Il faut bien convenir que je suis un des hommes heureux de ce monde, puisque je me vois tant aimé et si fort au-dessus de mon mince mérite, et non-seulement par mes égaux, mais par des personnes qui me sont mille fois supérieures par les dons du cœur et de l'esprit. A cette condition, on peut bien supporter un peu de haine et de mépris chez les autres. — LL. EE. le comte et la comtesse de Pralormo m'ont également exprimé leur approbation de la manière la plus sentie. Allons, cher ami, puis-' que vous voyez que l'histoire de Botta, tout admirable qu'elle est dans plusieurs de ses parties, peut être sui-

vie d'une autre qui ajoute, qui modifie, qui rajuste une foule de choses, remettez-vous au travail. C'est une grande œuvre, digne de vous. Celui qui a goûté les délices de Fétude peut-il y renoncer? Non, jamais.

A présent que vous avez embelli les jardins, à présent que vous avez planté les arbres que nous irons admirer ensemble , Tannée prochaine , revenez en bonne santé à Turin, et, si cette santé vous le permet, comme je l'espère, avancez infatigablement dans l'Histoire. Vous avez véritablement tout le savoir et tout le discernement qu'il faut pour cela.

A L'AVOCAT CARLO MARENCO.

Turin, 28 novembre ] 832.

Mo;isicur et très-estimable avocat.

J'avais prié l'ami Mattirolo depuis quelques jours de vous adresser de ma part un exemplaire de mes Mémoires; mais j'ai eu l'étourderie d'oubher de le lui remettre, et il l'attendait toujours, c'est ce qui en a retardé l'envoi. J'en charge à présent le libraire Bocca, et je vous prie. Monsieur et très-honoré avocat, d^agréer ce faible don. — C'est un ouvrage qui n'a aucune valeur littéraire; il n'a d'autre mérite que la vérité.

J'admire toujours votre Ezzelino, et pour la partie dramatique, et pour la lyrique.

Quant à la réflexion que je vous avais faite sur le personnage de Saint- Antoine, qui me paraissait man-

quer dans votre drame, je me suis aperr.u qu'elle est sans objet, puisque le saint était déjà mort dans les derniers temps d'Ezzelino. Je suis charmé que même en ceci vous ayez raison.

Je désire vous savoir occupé à composer d'autres traj^édies. La manière dont vous concevez ce genre le rend d'une extrême difficulté, mais toute difficulté trouve en vous un maître qui la surmonte.

Je suis, avec la plus parfaite estime, votre très-dévoué serviteur.

AU TRÈS-RÉVÉREND ABBÉ EVASIO BECCARDI

(casale).

Turin, 15 décembre 1832.

Vous m'honorez de louanges que je ne mérite pas pour un livre dont le prix est absolument nul. Dieu veuille que d'une si mince chose il résulte quelque bien pour quelqu'un ! C'est l'unique but que je me sois proposé en écrivant. Telle est notre sublime religion qu'il n'est pas possible de la connaître sans l'aimer, sans lui rendre gloire dans la mesure de ses forces débiles 1

Ceux qui se la figurent ennemie du véritable progrès des lumières et qui la haïssent^ prennent un fantôme pour elle ; mais il ne faut qu'un examen sang passion pour s'apercevoir que là, et non ailleurs, se trouve ce qui communique à l'homme un élan efficace vers toute justice, vers toute prospérité sociale, vers tout acte et toute pensée qui le relève; là est la base de

la philosophie. Mais de cet examen sans passion, nul n^est capable par soi-même; la grâce seule y peut disposer. Bien à plaindre ceux qui ne Font pas ! Prions pour eux et espérons.

Mon intelligence, quand j'étais jeune, avait douté, avait cherché la sagesse là où n'est pas la sagesse. Toutefois, dans la rehgion que je pratiquais mal, m'apparaissait même alors une beauté enchanteresse, une vérité adorable. J'étais souvent tourmenté du désir d'accorder ensemble le christianisme et la philosophie; mais j'en étais détourné par mille divagations et par un sot respect humain. Cette pusillanimité, cet indigne et honteux mélange de croyance et d'incertitude, jusques à quand aurait-il duré ? Peut-être ma vie entière. Dieu y pourvut dans sa bonté au moyen d'une infortune qui en me séparant des hommes m'attira vers lui avec plus de force. Puis-je méconnaître dans ce malheur un trait d'amour de Cehii qui, quoique heureux sans nous, travaille cependant à nous sauver comme si nous lui étions nécessaires ? Et durant mes longues années d'épreuve que de consolations furent ménagées à mes douleurs ! J'eusse été bien ingrat si dans tout cela je n'avais senti Dieu. Je serais bien ingrat maintenant si je ne le bénissais et ne travaillais à le faire bénir des autres ; si aujourd'hui je rougissais du plus glorieux, du plus philosophique des titres, du titre de chrétien. Mon esprit est trop peu de chose pour être en état de rendre l'honneur qui lui est dû à cette vérité que je vois sans avoir rien fait pour la mériter. Mais on ne demande aux créatures que ce qu'elles peuvent donner.

Je rougis, Ircs-rcvéreiid seigneur abbé, d'être si fort au-dessous des éloges que vous avez la bonté de m'adresser, et je sens combien vous vous tromi)ez en me jugeant avec cette suprême indulgence. Je vous remercie de la bienveillante intention, et je suis heureux de trouver en vous, d'après vos expressions, une àme pénétrée de l'amour de Dieu et de l'humanité. Puisque vous m'avez honoré de votre affection, conservez-la-moi et priez pour moi. Je fais pour vous les vœux les plus sincères, et me proteste de votre seigneurie, très-révérend abbé, le très-humble et trèsobligé serviteur.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Cher frère Joanni Josefo,

Quand tu en auras l'occasion, lis à la comtesse cette partie de la lettre de la marquise Sacrati que je t'envoie et qui la concerne. Mais aie soin de passer, à la troisième ligne, le passage que j'ai marqué ((...» pour que la pauvre malade n'en soit pas effrayée. - Hier j'allai voir Bezzolino, qui a été malade et qui est en convalescence ; il me chargea de te saluer et de te dire qu'on désirait ta visite.

Cette bonne Madame... me fit appeler hier matin, puis elle me dit qu'elle n'avait besoin de rien, et qu'elle désirait seulement te voir. Elle finit par me faire entendre (mais en me disant de ne pas te le répéter) qu'elle craint que tu ne fasses lithogi aphier le

tableau où je suis représenté dans ma prison. — « S'il fait cela^ disait-elle, le portrait exécuté par Tetti, personne ne rachètera, et je ne toucherai pas un sou des bénéfices que M. Tetti aurait partagés avec moi. Si vous voyez le père Boglino, veuillez lui faire entendre cela, mais là, de bonne grâce ; mais non, ne lui en parlez pas, dites-lui seulement. . . Non, ne lui dites rien. Priez-le seulement de me faire le plus tôt possible ce papier, cette note, cette lettre... Vous comprenez?»

— « Je ne comprends rien, mais je lui dirai de vous porter ce papier, n'est-ce pas?»

— «Oui, Monsieur, mais du tableau ne lui en dites rien... Seulement si l'occasion s'en présente, vous lui direz... »

— «Mais, chère dame, dois-je dire ou ne pas dire? M'avez-vous fait appeler pour quelque chose ou pour rien? Sachez qu'entre vrais amis l'occasion se présente toujours de dire tout ce qu'on veut... »

Et en l'entendant répéter que je devais te prier et ne pas te prier, dire et ne pas dire, je démêlai que son intention était que je parlasse.

C'est une bonne dame qui me fait pitié, mais il faut avouer que si la patience échappait souvent au pauvre ***, il méritait bien aussi qu'on le lui pardonnât.

Toi qui es un trésor de patience, tu en souriras et tu continueras à lui porter les consolations qui sont en ton pouvoir. Je t'embrasse de tout mon cœur. — Hier je suis allé à vos offices.

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