A MADAME SOPHIE PANIER
Turin, 8 septembre 1836.
* Madame, Permettez à un étranger qui vient delire l'Athée^ avec admiration, devons féliciter de cet ouvrage si bienfaisant, si beau, si puissant par les charmes du style, et surtout par ceux d'une raison juste et d'une imagination pleine de noblesse. Comme roman, il se distingue de la foule des compositions de ce genre. M""^ de Villermont et d'Olbreuse sont deux créations fortes et soutenues; la peinture de ces deux âmes est parfaite. Comme livre qui a un but moral et religieux, un but aussi grand que de montrer les affreuses misères de l'athéisme et les consolations sublimes et vraies de la foi, votre livre. Madame, est une des plus dignes productions de l'esprit et du cœur. Je suis sûr que ce livre fait du bien. Il m'en aurait fait dans ma jeunesse, quand j'étais la proie des sophismes de notre époque, quoique moins malheureux que d'Olbreuse. Mes erreurs n'étaient point de l'athéisme, mais des
* UAlhée de M'»»e Sophie Panier^ parut à Paris, en 4 836.
{Note de l'Editeur.)
doutes, des hypothèses orgueilleuses ; c'était rabsence de la piété et de la simphcité du chrétien ; c'était la crainte de paraître un esprit faible, si je ne me montrais pas raisonneur. Je croyais encore, mais c'était une croyance attaquée, mutilée, chancelante. Dans cet état on n'a réellement pas une religion, car on néglige la prière et les sacrements : on ressemble beaucoup à l'athée. Je pense que si votre livre avait paru alors. Madame, il m'aurait fait verser des larmes salutaires, il m'aurait arraché à mes doutes. Oui, il produira cet effet sur d'autres esprits égarés! Je vous en remercie pour eux, car j'ai grand'pitié de ceux qui ont besoin d'être rappelés à l'Eghse. J'ai trop connu leurs inquiétudes et leurs douleurs pour ne pas les plaindre de toute mon âme, et pour ne pas bénir ceux qui lâchent de leur apprendre à sentir Dieu, le Dieu de la croix, le Dieu des catholiques ! - Vous connaissez mon nom et une partie de mes événements; peut-être ignôrezvous que depuis les grands coups dont Dieu s'est servi pour me forcer à m'humilier devant lui, il n'a plus cessé de me combler de bienfaits. Je l'aime trop peu, mais je sens que je devrais l'aimer. Je le sers mal, mais j'honore ceux qui le servent bien. Après avoir vu tout ce qu'il y a de triste et de douloureux dans le monde, j'ai trouvé la paix, j'ai trouvé tout ce que je pouvais désirer à mon égard sur la terre. J'ai même trouvé de ces âmes sublimes, de ces âmes héroïquement chrétiennes dont l'aspect, les paroles, l'exemple, doivent sanctifier ceux qui les aiment. — Je vous souhaite aussi le bonheur d'être avec des personnes bonnes et sanctifiantes. Il me semble que votre excel-
lent livre doit vous attirer l)caiicoup de grâces; je le désire de tout mon cœur , car on n'écrit pas comme vous écrivez, Madame, par la seule puissance du talent et du bon goût. Il faut, [)our cela, des convictions profondes, des principes inaltérables ; il faut que le génie se soit offert humblement au service de Dieu.
Vous appartenez à un pays où de bons livres sont plus qu'ailleurs de véritables bonnes œuvres, car on y lit beaucoup, et ce qu'on y lit de mauvais est affreux. Ecrivez des livres comme celui que je viens de lire, et votre temps aura été saintement employé.
Daignez recevoir avec indulgence ces paroles sincères d'un homme qui, vous jugeant par votre ouvrage, est rempli d'estime et de respect pour vous.
J'ai l'honneur d'être, etc. ^
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
6 novembre 1836.
* Madame,
Je crois que tout ce que fait un excellent cœur tel que le vôtre, est bien. Ainsi, je ne saurais vous blâmer de n'avoir pas été de mon avis sur l'inutilité des justifications que l'on voudmit faire en faveur de ses amis, lorsque des jugements sévères les ont frappés. Votre désir a été si généreux et si beau. Madame, que je vous en dois des remercîments.
Je vous rends grâce aussi de m'avoir envoyé ces trois dignes et bonnes lettres de M. de Haller. Je n'y ai
trouvé que du zèle aimable et indulgent. Ses plaintes à mon égard ne sont pas amères et haineuses comme bien d'autres qui m'ont été adressées par des hommes qui brûlent aussi de zèle religieux, à ce qu'ils assurent.— Voulez-y ous que je vous renvoie à Aniers ces trois lettres? Ne vaut-il pas mieux que je vous les rende seulement quand j'aurai l'honneur de vous revoir? Car c'est un trésor comme vous le dites. Si par un cruel hasard elles se perdaient, j'en serais désolé. — Il me semble voir par la plus récente des lettres de M. de Haller, qu'en voulant un peu me justifier, vous avez dépassé, sans le savoir, les termes exacts de la vérité. Vous lui avez dit, à ce qu'il paraît, que je n^ai pas été coupable. Hé mon Dieu ! n'y a -t-il qu'un degré de culpabilité? N'est-on qu'une de ces deux choses : innocent, ou digne d'être condamné à mort et traîné par grâce dans les chaînes du Spielberg? — J'ose penser que si l'on ne m'avait pas refusé un défenseur, si les temps avaient été moins critiques, moins irritants, on n'aurait pas cru pouvoir consciencieusement me condamner à mort, ni à de longues années d'une affreuse captivité ; mais je ne puis pas dire pour cela que je ne fusse nullement répréhensible. Car, puisque je n'aimais pas la domination autrichienne, mon devoir aurait été de réprimer* et de cacher mes dangereux sentiments, ou d'abandonner les pays gouvernés par l'Autriche. Au lieu de cette conduite sage et chrétienne, je croyais que l'on pouvait [)rofesser ouvertement l'opposition, et j'avais la folie de voir sous un aspect avantageux les sociétés secrètes qui pullulaient en Itahe.
Jamais je n'ai été à anelino (1(* lenrs assemblées; jamais je n'ai eu sous les yeux les statuts de la Carboneria. Cette société devait s'implanter à Milan, mais les statuts n'y étaient pas encore.
Je n'étais favorable aux espérances des libéraux de cette époque, que parce que ni moi ni mes amis nous ne fraternisions pas avec des scélérats. On a tout confondu, on s'est plu à ne voir que des monstres. Certes, on a cru bien faire, et peut-être cela ne pouvait-il être autrement.
Hélas ! qu'en est-il résulté ? une multitude épouvantable de condamnés et de proscrits est devenue le fléau de la terre. Non, ce n'étaient pas tous des monstres ! Mais il y en a, et il y en a toujours plus. On a dit qu'il ne faut pas de clémence contre les mécontents, ou qu'il faut qu'elle se borne à ne pas les livrer tous à réchafaud.
Je crains que l'on ne se trompe. Enfin, que Dieu éclaire les gouvernements ! Prions pour eux, car c'est prier pour l'Eglise , pour les peuples , pour les familles.
Agréez, madame la comtesse, mes sincères remercîments et l'assurance de mon respect et de mon estime distinguée. *