A M. LE COMTE EDMOND DE SÉGUINS A PARIS
Turin, 29 novembre 1836.
* Mon cher Monsieur, Tous ceux qui ont eu occasion de connaître M. votre
père, ont dû l'aimera Sa bonté était touchante. Je raimais aussi, et j'apprends avec beaucoup de tristesse le malheur que yous avez eu de le perdre. Vous m'avez donné une preuve d'amitié à laquelle je suis sensible : vous vous êtes souvenu de moi dans votre douleur. Je vous remercie de cette triste lettre, où vous me témoignez si profondément Tétat de votre cœur déchiré par une perte aussi grande. Je prends la plus vive part à cette juste affliction. Il faut bénir et
* Le comte de Séguins-Vassieux, dont Pellico déplore ici la mort, était né en 1769, à Carpentras, d'une ancienne et illustre famille. II avait été garde-du-corps de Louis XVI ; il emigra durant la révolution^, prit du service en Espagne, où l'avait appelé le duc de Grillon^ capitaine-général au service de la dynastie des Bourbons. Il se distingua dans plusieurs occasions et fut aidede camp du général d'Apchier. La comtesse de Séguins, sa mère^ née dfs Isnards, épousa en secondes noces, en 1797, le comte Prospero Balbo, alors ambassadeur de Sardaigne en France, homme d'État distingué, qui fut ensuite le père du regretté comle Cesare Balbo.
Rentré en France avec les Bourbons, le comte de Séguins- Vassieux, après avoir fait la campagne de 1815 contre Bonaparte revenu de l'île d'Elbe, fut, par le duc d'Angoulême, envoyé à Turin en même temps que le marquis de Polignac. Après avoir été longtemps commissaire du roi dans le département de la Drôme, il se retira de la vie politique pour ne plus s'occuper que de l'éducation de ses cinq fils. Le changement de dynastie arrivé en France en 1830 le ramena à Turin, où il passa toute l'année 1831 au sein de la famille du comte Balbo. Ce fut dans cette maison que MM. de Séguins se lièrent avec Silvio Pellico à peine sorti du Spielberg. Leur amitié ne cessa qu'avec la vie. Le comte de Séguins-Vassieux mourut à Paris le 13 novembre 1836. Il laissa la réputation d'un brave soldat et d'un gentilhomme accompli, même auprès de ses adversaires politiques.
{Note de r Éditeur.)
embrasser toutes les croix que Dieu nous donne; mais il en est de terriblement douloureuses. On les bénit, mais on pleure. Cependant vous avez le bonheur d'être catholique, votre père Tétait, il est mort avec les consolations douces de la foi ; vous savez qu'il a toutes les prières de l'Eglise pour lui. Il est au ciel, ou il y sera demain. Que cette pensée fait du bien h. celui qui pleure et qui prie sur un tombeau ! Ce bon père , vous saura gré de vos prières et de vos saints regrets. Oui, c'est maintenant un ange invisible que vous avez en lui. Il vous a donné de bons conseils, il vous donnera de bonnes inspirations. Votre vertu Thonorera toujours. Tâchez, Monsieur, que toute votre vie soit digne de lui. Aimez-le moins par des pleurs que par une conduite toujours noble, toujours hautement chrétienne. Quoique vous fussiez absent à sa mort, ce tendre père vous a béni, car vous le respectiez, vous Taimiez, vous aimiez toutes les personnes de votre famille. Ses bénédictions s'accompliront. Il aurait peut-être trop souffert, s'il vous avait vu dans ses derniers moments : Dieu a épargné une blessure de plus à son cœur paternel.
Je vais écrire à cette bonne maison de S ; toutes
ces excellentes âmes vous aiment, et seront touchées de votre malheur.
Adieu : prions ensemble, et disons avec courage : — Que la volonté de Dieu soit faite! *
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A M. ANTOINE DE LATOUR
Turin, 30 mars 1837-
* Monsieur,
Je ne sais plus autre chose de Maroncelli, si ce n'est qu'il est à New-York, où il gagne sa vie donnant des leçons de musique. A la distance où nous sommes, lui et moi, il est rare qu'une correspondance reste active. Je vous dirai aussi que sa vie de Paris, ses vicissitudes particulières, l'influence qu'ont exercée sur lui mille choses qui me sont étrangères, ont formé des données ou des apparences que je ne connais pas bien. Je l'aime et il m'aime , mais il s'est mis, sans s'en apercevoir, à un diapason différent du mien. Il a cru agir en conscience et sans me faire de la peine en disant tout ce qu'il a dit dans son Appendice; je ne puis cependant pas en être content. Son excellent cœur paraît dans tout ce qui est sorti de sa plume : le cœur n'est pas toujours assez, quoiqu'il soit beaucoup dans l'homme de bien. — Ne croyez pas qu'il y ait eu rupture entre lui et moi ; nous sommes seulement deux amis qui s'entendraient sans doute s'ils se voyaient de nouveau, et qui ignorent maintenant trop de choses l'un de l'autre.
J'ai connu Grossi à Milan, aussi dign(' homme que poëte distingué. Je ne suis pas informé des particularités qui ont précédé sa réputation littéraire. Depuis
ses premiers succès, il n'a fait parler de lui que par ses ouvrages et par sa modestie. Je tâcherai d'avoir quelques détails sur son compte, et vous les enverrai. Je suis bien aise que vous vous occupiez d'un travail critique sur ce noble écrivain de notre nation.
Moi, je travaille peu; je suis souvent souffrant. Cependant j'ai mis quelque chose sous presse : ce sont deux volumes de pièces de vers. Quand ils paraîtront, je vous prierai d'en agréer un exemplaire. Je vous en adresserai aussi un exemplaire pour notre ami Foisset, que j'aime beaucoup.
Adieu, Monsieur, vous êtes aussi mon ami. *
A M. ANTOINE DE LATOUR
Turin, 26 mai 1837.
* Monsieur,
Vous ne serez, pas fâché que je vous envoie une nouvelle composition de Grossi ; il y a dans le style un naturel qui plaît. J'attends encore de Milan la petite notice biographique; aussitôt que je l'aurai je vous l'expédierai. — M. Erménégilde Verre, qui vous remet cette lettre, cultive avec distinction les arts et la poésie; je lui procure avec plaisir l'honneur de faire votre connaissance. Entre autres mérites, il a celui d'être bon catholique. S'il vous arrivait de pouvoir lui être utile, je vous en serais obhgé.—De[)uis la dernière fois que je vous ai écrit, j'ai eu des jours pleins
de tribulations et de larmes. J'ai perdu ma pauvre mère le 12 avril : perte vraiment très-grande pour notre famille, dont elle était Fâme, et surtout pour moi. La religion a de grandes raisons pour nous consoler : on se console, on bénit Dieu; mais on sent que ce calice de la douleur est amer.
Adieu. Croyez à mon estime distinguée. Je lis quelquefois vos vers, je les relis : ils sont beaux. *
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
30 mai 1837.
Excellente comtesse.
Je passai hier chez vous pour vous saluer et vous remercier des gracieuses lignes dont vous m'avez honoré, et des deux lettres incluses. Vous n'étiez pas chez vous. — Je vous rends la lettre du général de' Ricci. Je lirai avec grand plaisir le Guide du Néophyte, puisque c'est un livre dont on dit du bien, et j'en exprimerai ensuite ma reconnaissance à l'-auteur. S'il doit être chez nous aussi utile qu'il paraît l'être en France, j'espère qu'il ne manquera pas de traducteur. Le libraire Marietti est ordinairement fort empressé à faire traduire les ouvrages écrits dans un but religieux.
Je me réjouis de voir qu'il y a toujours quelques bons esprits qui composent des livres honorables pour TEghse et salutaires pour les âmes.
J'espère (ine r;i[)pioclie de la l)elle saison^ ([ui me fait déjà un peu de bien, yous en fera également à vous, Madame la comtesse; je le souhaite de tout mon cœur.
Croyez-moi, tout sauvage que je suis , un de vos plus sincères admirateurs et serviteurs.
A M. ANTOINE DE LATOUR
Turin, 6 juin 1837.
* Monsieur.
Vous aurez reçu ou vous recevrez des mains de M. Erménégilde Verre une nouvelle composition de Grossi, — Ulrico e Lida. Il y a dans cette pièce un naturel qui lui donne beaucoup de charme.
Grossi, à qui j'ai fait demander les notices que vous désirez sur son compte, m'a envoyé ce peu de lignes :
« Grossi naquit à Bellano, village sur le lac de Corne, le 24 janvier 1791.
« Il reçut sa première éducation des oblats au séminaire de Lecco, puis aux écoles gymnasiales et au lycée de Brera, à Milan. Il étudia ensuite les lois à Pavie où il eut les honneurs du lauréat en 1810. Il suivit à Milan la pratique du barreau et fut reçu avocat en 1815, mais sans pouvoir en exercer la profession jusqu'au 20 mai 1837, époque à laquelle il subit les examens du notariat. Il a encore son père, qui a plus de quatrevingts ans, mais il perdit sa mère lorsqu'il était encore
enfant. Il YÌt depuis quinze ans dans la maison de Manzoni, de l'amitié duquel il s'honore ^ »
Voilà, mon cher Monsieur, tout ce qu'il m'a dit, tout ce que je sais de lui (outre ce (juc je savais déjà, c'est-à-dire que son âme est belle et poétique, et que ses compositions ont beaucoup de mérite).
Si M. Verre est déjà à Paris, vous aurez vu par la lettre que je lui ai donnée pour vous, que j'ai passé des jours pleins d'affliction. — J'ai perdu ma mère!
Agréez un exemplaire des deux volumes que l'on vient d'imprimer de moi. — J'y joins deux autres exemplaires, un pour M. Foisset, l'autre pour M. de Dumast. Faites-moi la grâce de les leur faire parvenir.
Croyez à mes sentiments distingués d'estime. *
CYIl
A CARLO MARENCO.
Turin, 12 juin 1837.
Cher chevalier.
J'ai fait mettre samedi à la poste un exemplaire des deux volumes que je viens de pubher.
Agréez ce faible présent, sinon pour sa valeur poétique qui est peu de chose, du moins en mémoire d'un homme qui vous estime singulièrement. Vous êtes jeune et vous avez un esprit vaste et désireux d'acquérir de la gloire par l'exercice de ses facultés. Vous avez déjà fait beaucoup pour les lettres italiennes et
1 Celle petite notice sur Grossi;, par Grossi lui-même, est écrite en italien» [Note du Traducteur.)
j'espère que yous ferez plus encore^, soit dans le fleure dramatique, soit dans le lyrique. Ceux-là ne sont pas poètes qui prétendent que tout a été dit parles grands écrivains, et qu'il y a pénurie de sujets. Le champ du beau est immense, et celui qui est capable de le cultiver en quelqu'une de ses parties saura toujours y recueillir des fruits admirables. — Quant à moi, je suis vieux et fatigué, et ne suis plus guère bon à rien. Mais je sais encore admirer les productions des génies vigoureux, je fais des vœux pour que ma patrie n'en manque jamais.
Aimez-moi, et présentez mes humbles respects à Madame votre épouse.