‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 3 sur 103 · XXX VI II · texte numérisé non relu

XXX VI II

maient autour de lui coinuK^ une aureole de martyr, que remplaçait bientôt le sentiment d'une pitié profonde, quand on voyait cet homme, encore jeune, privé de cette jambe qu'il avait laissée au Spielberg, se traîner sur ses pauvres béquilles.

Maroncelli reçut alors quelques lettres de Silvio Pellico, et je crois lui en avoir remis une moi-même. Après quelques mois d'une vie précaire, il épousa une jeune Allemande, artiste comme lui (on se rappellera qu'il était musicien), figure douce et touchante que je vois encore. Avec cette verve de seconde jeunesse que donne un mariage d'amour, et ce besoin d'espérer que rien ne décourage dans les heureuses organisations du Midi, il quitta la France pour aller demander au nouveau monde le bonheur que lui avait refusé l'ancien. L'inaltérable amitié de Silvio le suivit, je le sais, dans ce lointain exil, et, sans doute, plus d'une lettre prit la même route. Mais où sont aujourd'hui ces lettres? à qui les demander? « Mon âme, écrivait Silvio en 1846, est depuis quelque temps en proie à une grande tristesse, à cause de la mort de quelques personnes excellentes. Oh! terre de misère! et l'infortuné Maroncelli lui aussi est mort, et c'a a été un bonheur pour lui que de mourir ! Il était d'abord devenu aveugle, puis il avait perdu la raison. Sorti de prison un 1er août, marié un l^^- août, c'est aussi un l^^ août qu'il s'est éteint. Je voudrais tenir mon âme haute et forte, mais souvent je me sens abattu, et ma santé s'en ressent. »

Cependant ces tristesses avaient de meilleurs lendemains. Si Piero Maroncelli mourait misérablement à

New-York, quelques autres avaient retrouvé un peu de bonheur avec la liberté : — Borsieri, un écrivain distingué, un des amis de la jeunesse de Silvio, le premier dont il s'était souvenu en arrivant en Italie, rendu lui-même à ses sœurs, avait obtenu de retourner près d'elles à Milan. — Le comte Gonfalonieri, après avoir quitté le Spielberg, après avoir, lui aussi, essayé de recommencer la vie en Amérique, s'était montré un moment à Paris, qu'il juge un peu sévèrement, à en croire les réponses de Silvio, pour un homme qui devait un jour accepter Famnistie de l'Autriche. En quoi je ne le blâme pas, tout en regrettant de ne pas le trouver plus indulgent pour la France. Gonfalonieri, en 1820, à Fépoque des premiers procès, n'était déjà plus un jeune homme. Sa naissance, sa fortune, ses grandes manières, le rôle qu'il avait joué en 1815, en faisaient un personnage, et Silvio était à peine alors aperçu de lui. Au Spielberg, il devint son ami et plus tard même son obligé.

Enfin le comte Porro avait vu, à son tour, la fin de son long exil; et il vivait à Milan, au miheu de ses enfants.

Borsieri, Gonfalonieri, Porro, tout ce que ces nobles cœurs ont eu à soutîrir durant des années, revit dans les nombreuses lettres de Pellico. — « D'autres afflictions me déchirent, écrivait-il, les malheurs de mes amis et de mes compagnons de chaînes. J'envierais presque ceux qui sentent peu; mais non, je ne les envie pas, ils aiment peu ! mieux vaut remercier Dieu de nous avoir donné un cœur d'une trempe aimante et sensible. »

On le voit, en effet, vivant de la vie de tous ceux qu'il aime, les suivant partout de la pensée, du cœur, presque du regard; les uns, encore ensevelis dans les cachots, les autres devenus libres, mais loin de Tltalie, tous appelant de leurs vœux la chère patrie. Comme son cœur bat à Tunisson de leurs espérances tant de fois abusées ! quelle joie lorsqu'une de ces espérances commence à se réaliser ! quelle détresse profonde s'il faut ensuite y renoncer ! Quels vœux ardents pour que Turin se trouve sur le chemin de ceux qui reviennent ! Qui le consolera de ne pouvoir toujours se traîner audevant de ceux à qui il n'est pas permis de s'arrêter? Quel épanouissement dans son âme lorsqu'il a pu, au passage, serrer l'un d'eux dans ses bras! Avec quel bonheur, mêlé d'une défiance timide, il revoit le fils aîné du comte Porro ! Quelle peur, au premier abord, de ne pas retrouver dans l'homme la confiante tendresse de l'enfant! Comme il éprouve le besoin de détruire jusqu'au dernier vestige des impressions qu'on aura pu lui donner contre son ancien maître! Avec quelle abdication d'une dignité trop fière, avec quel abandon d'un cœur qui veut toute l'estime de ceux qu'il aime, il confesse toutes ses pensées au cher et redoutable juge !

Après les anciens amis retrouvés, après ceux que l'exil et la prison lui rendent un à un, arrivent les amis nouveaux, les amis plus jeunes, ceux qu'il doit à la sympathie pour ses malheurs et aux nouvelles relations qu'amène le cours des années.

Cesar Cantù, l'historien et le poète. Silvio ne lui a écrit que bien peu de lettres. Mais ce beau nom est une

parure pour ce recueil, et je n'ai garde de Toublier ici.

Giorgio Briano, un poète aussi, qui, dès le lendemain de la mort de Pellico, publiait sur Tami, sur le guide qu'il venait de perdre une brochure touchante où j'ai puisé une foule d'utiles renseignements.

Pietro Giuria, un poëte encore et un autre disciple, qui, lui aussi, a donné sur Silvio un petit volume plein de sûrs et précieux détails.

Marchese, un Piémontais distingué, a peu connu Silvio personnellement; mais il Ta entrevu, mais ill'a entendu, et, à l'aide de ses impressions et des récits de ses amis, il a écrit, et dans un français excellent, une étude si intéressante et si complète, qu'il doit trouver ici sa place à côté de Briano et de Giuria.

Silvio était prodigue de ses conseils aux jeunes écrivains qui entraient dans la carrière. Après avoir renoncé pour son compte à la gloire des lettres, il ne laisse percer aucune indifférence pour le progrès de ceux qui poursuivent le but au-dessus duquel il a désormais placé sa pensée. Plein d'une indulgence qu'on pourrait croire quelquefois excessive, lors même qu'il admire le plus, il avertit encore. On voit qu'il n'a pas eu le temps d'oublier, et ses observations ont tout l'àpropos du plus délicat enseignement. On sent qu'en cessant d'être poëte pour tout le monde, il n'a pas fermé son âme au commerce intérieur d'une poésie plus haute que celle qui s'écrit. Je croirais tout au phis qu'il l'ajourne h une autre vie. Avait-il même cessé tout à fait d'écrire? Non, car c'était lui qui disait : « Personne n'est plus que moi désabusé de la gloire littéraire, et cependant j'écris : la poésie est un avant-

goût du paradis; quand nous serons dans le ciel, quand nous serons poètes par excellence, nous pourrons nous enivrer pleinement de la contemplation du beau. Mais il faut préparer Fame et relever pour ce divin sentiment; et, pour cela, nous élever nous-mêmes au-dessus des calamités de la vie. »

Ses opinions littéraires témoignent quelquefois, par leur singularité même, de la haute idée qu'il se faisait de la poésie. Arioste, que de graves critiques n'ont pas hésité à mettre au-dessus du Tasse, n'était guère mieux pour lui qu'un bouffon de cour. « Un grand génie dans une âme vulgaire. Après- avoir profondément ému par le tableau de la vertu, il ne se fait pas scrupule de peindre le vice et de s'y complaire; et de là naissent ces contrastes, cette variété dont quelques-uns de ses admirateurs font honneur au génie, sans prendre garde combien il est aisé de créer des monstres, en s'abandonnant à tous les caprices de l'imagination. » Et il lui préférait le Tasse, dont la muse n'abandonne jamais les régions supérieures.

Mais où le pieux poète sentit encore une fois l'aiguillon de la gloire, ce fut un jour qu'il eut à remercier la Marchionni pour être allé donner à Saluées une représentation de la Gismonda. Avec quelle effusion il lui rend grâces d'avoir bien voulu réciter ses vers aux échos de sa ville nataie, de sa chère Saluées. Comme il regrette que sa santé ne lui ait pas permis d'être de la fête, et comme on sent qu'il s'est écrié avec le Romain : Sine me liber ibis in urbem!

Deux mois plus tard, cette même Marchionni, la poétique amie de son enfance, et qui avait, comme

lui^ débiit('' clans la renominée par la Françoise de Rimini, lui demande un ancien manuscrit de cette tragédie, leur création commune; Silvio le cherche vainement parmi ses vieux papiers ; mais ce qu'il y trouve en échange, c'est une bouffée de souvenirs, et sur ce thème charmant se répandent dans toute leur fraîcheur les grâces de Tamitié preniière. Puis, comme il faut que chez lui le chrétien reparaisse bientôt et partout, il fmit par se recommander aux prières de la bonne comédienne. Naïveté si Ton veut, mais qui émeut en même temps qu'elle fait sourire.

Silvio Pellico n'a jamais été marié, et à part même les circonstances qui eussent suffi pour le détourner d'associer une femme à sa précaire destinée, je le soupçonne d'avoir eu peur du mariage en lui-même, peut-être même à cause de l'idée sublime qu'il en avait. La vie toute faite du cloître allait mieux à sa timide nature; à Dieu ne plaise qu'on ne tire de cette préférence pour le célibat aucune induction contre une âme si ouverte à tous les sentiments tendres. Mais c'est un trait qui achève de le faire connaître, et on a dû le marquer en passant.

« N'avez- vous jamais été amoureux? lui demandait, un jour, un de ses jeunes amis?— Eh ! qui ne l'a jamais été? répartit Silvio, mais sans sourire, et avec un accent solennel. L'amour est un instinct qui nous entraîne vers le beau. C'est ainsi que nous aimons la femme, et souvent nous lui attribuons des qualités qu'elle n'a pas. Mais il en est qui nous rendent la vertu plus facile, et si j'ai fait quelque chose de bien, si je

n'ai, dans ma vie, commis aucune bassesse, c'est à la femme surtout que je le dois. »

L'amour tient fort peu de place dans les Poésies inédites publiées en 1837. Deux fois seulement Tauteur aborde ce sujet délicat, et toujours pour rendre grâces à celles qu'il aima de Tayoir préservé de passions moins nobles. Laissons sur ces rêves des jeunes années le voile que la poésie n'en écarte que d'une main si discrète, et tenons-nous-en à cette belle parole : « Que ne te dois-je pas, ô mon Dieu, pour avoir permis que dans l'égarement de mes idolâtries, jamais mon cœur ne descendît à de profanes beautés ! »

De ces romanesques épisodes de sa jeunesse il n'avait gardé dans l'âge mûr que le chaste besoin de s'abriter sous la douce protection de quelque sainte femme. Ayant dans le cœur, comme dans le talent, je ne sais quoi de plus doux que l'homme, et j'entends par là louer son talent et son cœur, il devait comme notre La Fontaine, à qui, d'ailleurs, je ne le compare en rien, achever sa vie chez M^^ de la Sablière.

Mais où se reflète, comme dans le cours d'une eau limpide, la vie paisible qu'il menait au palais Barolo, c'est dans ses lettres au chanoine Ighina. Ce personnage ne nous est connu que par ces lettres. Elles le peignent comme un homme aimable, un docte professeur, un digne prêtre, avec une pointe de malice.

Une autre série, non moins riche, de ces lettres, fera connaître et fera aimer, parce qu'elle aima Silvio, la comtesse Masino, amie dévouée , femme supérieure, et, dans le monde, une véritable artiste. Est-ce à dire que Silvio eut le goût des précieuses et recherchât les

femmes savantes? Certaines lettres a des femmes poëtes pourraient égarer sur ce point; mais sa véritable opinion à cet égard est dans les lignes qu'on va lire. C'est moins un jugement littéraire que l'expression d'une commisération éclairée : « La poésie est un art si noble! Cultivé par une femme, il me semble plus divin encore, pourvu qu'il s'élève à une certaine hauteur et prenne ses inspirations dans un sentiment sincère. Tout en admirant une femme qui fait des vers, je la plains cependant, parce que, d'ordinaire, elle se trouve en désaccord avec une grande partie de la société et se voit exposée à de cruels déplaisirs, tantôt parce que son mérite littéraire est médiocre et tantôt par le motif contraire; je crois que si j'avais une fille, je ne l'encouragerais pas à se faire auteur. »

Mais on a tant parlé jusqu'ici de l'angélique douceur de Silvio Pellico qu'on se demande si elle ne dégénérait pas quelquefois en faiblesse. C'est le moment de faire voir ce que cette douceur cachait au besoin d'énergie. Pour tenir tête à des adversaires qui nous méconnaissent ou qui même nous insultent, il ne faut qu'un courage assez commun; il en faut un plus rare pour résister à ceux qui nous aiment et qui nous louent, pour les désavouer même, s'ils font de leurs éloges une arme à deux tranchants, pour frapper à côté de nous, du même bras qui nous protège, la justice et l'honneur d'autrui ; et ce courage, Silvio l'eut contre ses amis.

Silvio Pellico était sorti du Spielberg plein de tolérance envers ses contradicteurs de tout genre, mais d'autant plus ferme dans ses opinions également éloi-

j^nées des deux extrêmes. Il avait entrevu, dès Torigine de ses malheurs^ et cette consolante vérité était peut-être la récompense dont Dieu payait son sacrifice, l'alliance, un jour possible, de la religion et de la liberté; mais recueilli dans son espérance, il dédaigna de se mêler aux vaines querelles des partis, et dès qu'on eut reconnu qu'il n'en voulait servir aucun au prix de sa conscience ou de sa taison, la sympathie des opinions exaltées se retira de lui. Il n'en éprouva ni surprise ni amertume. « Non, mon ami, écrivait-il alors, il ne faut pas dire que mon pays me méconnaît. Le petit nombre de ceux qui se donnent la peine d'être mes ennemis et de me calomnier ne sont pas les représentants de mon pays, et auprès du grand nombre en Italie, je trouve une faveur dont je reçois des preuves surabondantes et continuelles ! Notre pays est en ceci comme tous les autres, je le crois ; il y a beaucoup de lie au fond, mais la plus grande partie n'est pas de la lie ; il faut être indulgent même envers les malveillants. Pauvres diables! ils croiront avoir raison, et comme la malveillance procède le plus souvent d'ignorance et de faiblesse de jugement, ils sont véritablement dignes de compassion. Pour moi, ils ne me font aucun mal, ni par leurs paroles, ni par leurs écrits. » 11 se savait soutenu au-dedans par les hommes les plus distingués dont s'honorât alors, en Piémont, le parti qui appelait de sages réformes; et du dehors, les lettres de ses amis de l'adversité venaient le raffermir dans son intelligente modération. Souvent le soir, se promenant dans le cloître contigu à l'église de Saint-Philippe, entre dom Boglino, prêtre de l'Ora-

toire, et Tabbé Gioberti, il discutait avec eux les bautes questions politiques qui, après avoir aj^ité la France, frappaient déjà aux portes du Piémont. Les opinions de ses deux amis étaient un peu plus avancées que les siennes; aussi, en 1834, Boglino parut-il mécontent de le voir entrer au palais Barolo. Il en résulta, même dans leurs rapports, une espèce de refroidissement. L'amitié reprit cependant le dessus, mais non sans laisser un reste de contrainte. Leurs lettres, toujours affectueuses, devinrent d'abord un peu embarrassées, puis moins fréquentes. On sait combien Pellico était sensible à l'amitié ; il dut lui être bien pénible de Yoir Boglino s'éloigner de lui, mais il ne dévia en rien, pour le retenir, de la ligne qu'il s'était tracée. Quelques années après, l'épreuve recommença avec Gioberti. Mais si ce fut avec plus d'éclat, le déchirement fut moins douloureux, les relations entre eux n'ayant pas été si étroites. Plusieurs fois déjà, il avait fait avertir Gioberti de modérer en public l'emportement de ses discours. Mais Gioberti n'était pas de ceux qui tiennent compte de la prudence. Toutefois, loin de garder rancune à Silvio de ce que d'autres auraient pu appeler la pusillanimité de ses conseils, il lui dédia son livre de la Primauté civile des Italiens. « Dieu, lui disait-il dans un magnifique prologue, t'a rendu fort contre l'opinion tyrannique du vulgaire présomptueux, qui s'est étonné en voyant un martyr de l'Italie sortir de prison sans rougir, devant les hommes, de son consolateur, de son Dieu. » Et continuant sur ce ton, il semblait se porter garant devant l'Itahe du patriotisme de son doux compatriote. Cette parole superbe, ce

bruyant hommage rendu à sa vertu et à ses sentiments, étourdissaient un peu la modestie de Pellico. En remerciant Gioberti, il se plaignait amicalement à lui de l'exagération de ses éloges. L'année suivante paraît un nouveau livre de l'impétueux publiciste qui, cette fois encore, prend hautement en main la défense de son ami, contre ceux dont son éclatante dédicace avait réveillé les ombrageuses défiances. Mais dans ce second ouvrage, le Traité du bien, Gioberti attaquait les jésuites avec violence, et Silvio qui, on l'a vu, avait un frère dans l'ordre, se crut ])ar cette circonstance, et aussi par un esprit de justice d'autant plus méritoire que nul ne le provoquait à ce désaveu, se crut, dis-je, autorisé à rendre public son dissentiment. La lettre qu'il écrit à ce sujet est pleine de mesure, de noblesse et d'amitié, mais, en même temps, de fermeté. Gioberti, au lieu de répondre, se contente de dire qu'il est dans le vrai, que Silvio a tort, et, pour le prouver, il lance un troisième ouvrage, non plus un traité philosophique celte fois, mais une amère et sanglante diatribe, où, prenant à parti l'institution elle-même, il la poursuit durant cinq volumes de sa verve intarissable et de ses éloquentes colères. Silvio se résigne alors et se retire dans un douloureux silence. C'est à peine si de temps à autre, dans quelques lettres à un ami, il laisse percer les pénibles impressions de son âme. achevons cependant et disons tout. Les événements ramenèrent Gioberti de l'exil et le portèrent à la tête du gouvernement de son pays. Aussi généreux que violent, il avait déjà oublié cette querelle passagère, ou du moins averti par les tristes conséquences que les

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