XI.IX
fureurs populaires avaient tiré de ses éerits, il en était à regretter ses dangereux emportements. Quoi qu'il en soit, il se présenta comme autrefois, accompagné de Boglino, au palais Barolo. Silvio Pellico était absent, et je ne sais si depuis ils se sont rencontrés dans ce monde.
Le jour où j'allai au Campo-Santo de Turin, je demandai où était la tombe de Gioberti. Sous Tun des portiques latéraux, une simple inscription marque la place où cette tombe doit s'élever. Dans la galerie sépulcrale qui sert de soubassement au portique, et précisément au-dessous de Tinscription, est déposé un cercueil en plomb où dort celui qui fut un moment, a Turin, l'idole de la révolution. Quelques couronnes flétries étaient jetées autour. La faveur populaire qui les avaient apportées là, déjà occupée à se faire de nouveaux demi-dieux, n'avait pas eu sans doute le temps de les renouveler.
Silvio Pellico et Vincenzo Gioberti resteront les deux types opposés du patriotisme italien moderne : Tun, patient et résigné,, attend son jour de Dieu, du temps et de l'effort ininterrompu des générations ; préoccupé surtout de l'indépendance de ce noble pays, il ne fait pour lui qu'un rêve, la délivrance du joug étranger. L'autre, impatient et romanesque, s'emporte contre tous les obstacles, ne tient nul compte des faits, et voudrait achever lui-même, et en un moment, l'œuvre des siècles.
Cependant les atteintes de la maladie dont Silvio mourait depuis tant d'années, devenaient, de jour en jour, plus graves. Il passait de longs mois sans pou-
voir se lever. Vers la fin de 1845, il avait t'ait, de compagnie avec son frère, un voyage à Rome, et Grégoire XVI Tavaitreçu avec bonté. Il y était retourné en 4851 avec la marquise de Barolo, et il avait eu la joie de saluer Pie IX. Mais si ces voyages, pleins de religieuses consolations et de ces pures jouissances qui semblent renouveler la .vie, si un hiver passé à Naples, avaient, un moment, contenu le mal, il reprit, au retour, toute sa violence, et Tautomne de i 853 ne fut qu'une longue crise. Silvio en sortait encore par instants. « Presque tous les matins, dit Briano, dans réglise de San-Dalmazzo , on voyait un front plus triste, plus recueilli que tous les autres, se prosternant devant les autels, pêle-mêle avec le plus humble vulgaire; c'était Silvio Pellico. Quand il passait dans les rues, tout le monde remarquait sa démarche grave, lente, son front élevé vers le ciel, dans lequel étaient déjà toutes ses pensées. Des jeunes gens, des étrangers s'attachaient à ses pas, attirés par cet aspect extraordinaire, par ce maintien peu commun, et se réjouissaient d'avoir vu en face l'auteur de Mes Prisons. »
Dans les premiers jours de janvier 1854, ce pieux empressement fut trompé : la sainte et chétive créature ne reparut plus sur le chemin de San-Dalmazzo ; Silvio Pellico était tombé pour ne plus se relever. Cette fois il reconnut la mort; mais il l'avait si souvent regardée en face que, devant ce doux et intrépide regard, depuis longtemps son aiguillon était émoussé.
Quinze jours avant de mourir, il disait : « Je vous rends grâce , ô mon Dieu, de m'avoir fait rencontrer plus d'amis que d'ennemis ! Bien des gens m'ont sou-
tenu et me sont venus en aide , dans tout le cours de ma vie; un petit nombre a cherché à me nuire : c'est de tout mon cœur que je pardonne à ces derniers et que je prie pour eux. »
Plus près de sa fin , et ne pouvant plus tenir la plume^ il faisait écrire à sa sœur : — «Je ne puis assez te remercier de ta constante amitié ; je n'ai besoin de recommander à tes prières ni mon âme, ni ma vénérée bienfaitrice, ni toutes les personnes qui m'ont pardonné mes défauts et m'ont traité avec bonté. Adieu, sœur, adieu, frère, adieu , mon incomparable bienfaitrice : oh ! oui , à Dieu, allons tous à Dieu ! In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum.
La sainte fille accourut assez tôt pour revoir une dernière fois celui à qui elle allait encore survivre, après tant d'autres pertes! Quant à lui, désormais consolé, « il rendait grâce au Seigneur de l'avoir fait naître dans la religion catholique et de parents si exemplaires dans la foi et dans la vertu, et qu'il espérait bientôt revoir dans le royaume éternel. »
Peu d'heures avant la dernière, il plaisantait encore avec D. Ponte, le digne chapelain de la marquise. Comme celui-ci se retirait pour céder la place au médecin. — c( Ne vous éloignez pas, lui dit Silvio, redevenant tout à coup sérieux, mais toujours calme, peutêtre avant peu aurons-nous besoin de vous. »
Vers trois heures du matin , le bon prêtre lui rappelant les souffrances de Jésus-Christ, pour le soutenir dans l'agonie, il se tourna de son côté pour lui répondre. — c( Ah ! cher dom Ponte, je ne puis maintenant penser à autre chose qu'au Seigneur. Quand je