‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 31 sur 103 · AU CALVAIRE, PRES DOMODOSSOLA · texte numérisé non relu

AU CALVAIRE, PRES DOMODOSSOLA

Turin, 22 juillet 1837.

Très-honoré seigneur abbé.

En échange de mes deux petits livres que vous avez agréés, vous m'avez donné deux beaux volumes que je conserverai précieusement, et je vous rends grâce du bon accueil comme du présent, et de votre aimable et affectueuse lettre. Il y a longues années, c'est-à-dire à l'époque où mon esprit était agité de doutes et de prétentions sans nombre, je lisais beaucoup de livres, et je voulais toujours examiner, confronter, connaître. Depuis qu'il a plu à Dieu de m'affranchir de ces doutes et de me donner la paix dans la foi, je Hs beaucoup moins; néanmoins les bons livres me font plaisir et

— in —

me consolent, et je me plais souvent à les feuilleter, à les méditer avec amour.

Oh ! comme vous excellez à combattre les erreurs des doctrines malfaisantes opposées à la philosophie chrétienne ! J'espère que la jeunesse fera son profit des œuvres de Tabbé Rosmini. Que n'ai-je eu dans mes jeunes années un pareil maître ! 11 me semble que ses arguments auraient fait impression sur moi.

Veuillez dans vos deux ermitages prier quelquefois pour moi, puisque vous m'offrez votre amitié , offre que j'accepte avec une vive joie, tout indigne que je m'en reconnaisse.

Croyez que je suis avec vénération et de tout mon cœur votre très-affectionné.

AU COMTE FEDERICO CONFALONIE RP

Turin, 11 septembre 1837,

Mon bien cher Federico, Béni soit le 27 d'août, jour où revenant d'une course à Varallo, j'ai trouvé une lettre de toi apportée par le bon évêque ! Je ne saurais dire quelle joie j'en ai ressentie^ quoique pour nous toute joie de ce genre soit mêlée de compassion et d'un délire douloureux. Oh! comme je te désire, et t'aime, et te pleure ! Je te remercie de cette chère lettre après laquelle j'ai tant,

5 Imprimée dans h JJivilta cattolica, série m, vol. i, Rome 1856. L'origiiial de celle lellre apparlient auxhériiiers du comte Mellerio. {Note de l'Éditeur.)

tant soupiré. Mais toi, tu n'as donc pas reçu les miennes si longues, pas môme celle que je t'adressai par un missionnaire, le père d'Aubisson ? Tu m'avais donc aussi écrit longuement toi-même une première fois? et je n'ai pas reçu une ligne de toi jusqu'à présent. Tout le monde était plus heureux que moi, car plusieurs, je le savais, avaient des lettres de loi, et notamment Treccili. Il y a peu de jours encore, étant à Varallo, le comte Dandolo vint me voir et me dit que notre Mompiani avait eu une lettre de toi. J'étais affligé et jaloux. Pourquoi ne me répond-il pas? pourquoi ne m'écrit-il pas? N'est-ce plus ce Federico si bon, qui non-seulement m'a donné tant de preuves de sa bonté et de son amilié durant notre captivité commune, mais qui depuis ma sortie de prison m'a poursuivi de ses bienfaits; bienfaits immenses, qui ont en partie tempéré mes douleurs^, dans un temps où j'avais tant besoin d'une main amie pour me soutenir ? Néanmoins tout en me répétant:» Et pourquoi ne m' écrit-il pas? Je ne pouvais m'empêcher de médire : Ah! certainement il m'a écrite et quelque maudit accident me prive de ses chers caractères ; mais il m'écrira encore. » Oh ! contentement indicible bien que tardif! Maintenantquand je lis ta lettre, il me semble que nous sommes plus près l'un de l'autre. Je ne vois que trop que tu as dû m'écrire à la hâte, car tu ne me dis pas de ta santé ce que j'en voudrais savoir. Mais des longues courses que tu as faites là-bas, je conclus qu'avec ta liberté tu as recouvré une santé assez robuste. Le ciel le veuille et te conserve, et console tes pauvres jours! Oh ! si nous pouvions encore nous embrasser ! Mais en attendant,

aimons-nous toujours et répétons-nous quelquefois l'un à l'autre que nous nous aimons. Parle-moi de toi et je te parlerai de moi. Je me réjouis fort de te voir approuver ce livre de Mes Prisons où j'ai cherché non-seulement à répandre mon cœur, mais encore à inspirer de pieux et nobles sentiments. Qu'un livre si simple et sans ornement ait été généralement accueilli avec bienveillance, c'est ce qui montre que, dans tous les pays du monde, il est des âmes compatissantes, et auprès desquelles la parole du chrétien trouve un accès facile, malgré les railleries de quelques faux philosophes. Que le Seigneur en soit loué ! J'aurais été mille fois plus content, si je n'avais pas dû me restreindre dans cet endroit de mon livre où je t'ai désigné comme le plus cher de mes amis. 11 ne me fut pas permis à l'impression d'en dire davantage; mais je me suis toujours fait gloire, je me fais gloire en toute occasion, de m'exprimer sur ton compte avec cette estime toute particulière à laquelle tu as droit. Qui a pu connaître ton cœur aussi bien que moi? et la force de ton àme ? et ta sincérité ? et l'hommage que tu rends à la vérité de la religion? Que de hens entre nous ! et le plus fort, le plus cher est celui d'une même foi , des mêmes pensées sur la vanité de toute philosophie humaine! Prions l'un pour l'autre, ômon bon ami, et faisons voir au monde à quel point il s'abuse quand il rêve que nous devrions rougir de la doctrine catholique. Affermissons-nous dans le bien, profitons de nos angoisses passées et présentes, servons le Seigneur dans ce reste de notre courte existence et fionsnous à lui ; il nous donnera une autre vie où il n'y

aura ni prisons ni ex ils. Je brûle de t'enibrasser encore sur la terre;— mais qui sait si Dieu le \oudra? Ma santé, si profondément «dtérée lorsque je sortis de i)rison, a repris quelque vigueur, mais elle se dérange facilement, et il est rare que je sois tout un mois sans soutîrir des poumons. Je suis reconnaissant envers Dieu de la vie qu'il me laisse, et il me semble que ma reconnaissance sera la même quand il m'enverra la mort. Au mois d'avril dernier, il m'a repris ma mère, femme rare, âme juste etinfiniment pieuse. Je l'aimais avec tendresse et vénération. Durant ces six dernières années, elle a été mon guide, mon oracle. Oh ! comme je lui parlais de toi ! Oh ! comme elle te bénissait pour l'amitié que tu m'as accordée, et pour la fraternelle charité avec laquelle tu as voulu être mon bienfaiteur! Il me reste encore mon père, homme tout en Dieu , sincère et chaud dans ses affections ; il me reste ce cher Luigi, mon frère, que tu connais, toujours studieux, mais plus porté à la solitude, plus sérieux, plus mélancolique, et bien désabusé de toutes les foUes de ce monde ; il me reste mon second frère Francesco, qui s'est fait prêtre pendant ma captivité et qui plus tard est entré dans la Compagnie de Jésus ; il me reste une de mes sœurs, supérieure aux Résines de Chieri. Voilà toute ma famille. Déjà, dans mes précédentes lettres, je t'ai rapporté tout cela. N'en aurastu reçu aucune? Il me paraît impossible que pas une seule ne soit arrivée dans tes mains. Je te disais aussi qu'outre ma maison, je peux regarder pour ainsi dire comme mienne, par l'affection que je lui porte et pour les obhgations que je lui ai, celle du marquis de

Barolo. C^est un homme d'une piété active et charitable; ce qu'est un Mellerio à Milana II a pour femme une sainte dame qui l'égale. Enfm^ dans ce malheureux monde, je possède une assez bonne dose de félicité, ayant, avec le nécessaire, la consolation de vivre au milieu de quelques personnes qui m^aiment. La phipart des Piémontais, et j'oserais dire des Italiens, m'honorent d'une estime cent fois au-dessus de ce que je vaux. Je n'ai contre moi qu'un petit nombre de gens, et ceux-là sont de deux couleurs opposées : les uns de faux libéraux qui prêchent l'irréligion et détestent une croyance qui est la mienne ; les autres, certains chrétiens ardents, que je ne comprends pas, qui ont cherché à qui mieux mieux à prouver leur sainteté en me calomniant. Je laisse dire les uns et les autres, et je continue mon chemin, en priant pour tous, en prenant pitié des fanatiques de tous les partis, et reconnaissant chaque jour davantage qu'il*n'y a qu'une affaire importante, qui est de servir Dieu et d'opérer notre salut. Porro m'a écrit quelquefois, et je sais qu'il se porte bien, qu'il vit en homme sage et bon à Marseille, sans fraterniser avec les têtes folles qui abondent dans cette ville, honteusement incapables de distinguer le jacobinisme de l'amour de la patrie. Pour ce qui est de nos anciens amis et de nos connaissances de Milan, tu en seras mieux informé que moi. Manzoni a perdu sa femme et s'est remarié. Il est tou-

1 Au moyen du sel d'oseille, on a fait reparaître ces mots: Ce qu'est un Mellerio à Milan, que la modestie du propriétaire de la lettre avait couverts d'une encre épaisse.

{Note de l'Editeur. ]

jours dans le mcilU^iir esprit. Il paraît qu'il ne s'occupe plus beaucoup de littérature. Je ne m'embarrasse plus guère non plus de choses littéraires. Depuis le petit volume de Dei Doveri, je n'ai publié que deux volumes de mes poésies diverses, anciennes et nouvelles, mais toutes de peu de valeur. Je n'ai pu faire plus que d'y rappeler çà et là ton cher nom. Je t'enverrai ces deux volumes ; tu y trouveras du moins quelque cbose de bien, c'est le langage d'un croyant. J'espère tout de Dieu pour le prochain et pour moi. J'espère peu de la puissance isolée de la raison humaine , et partant peu du prétendu progrès indéfini de la civihsation.

J'eus cette illusion du progrès, l'imaginant plus grand qu'il n'est. Ce que je vois maintenant, c'est que l'industrie, le commerce, et maints objets qui touchent à la prospérité matérielle se perfectionnent en effet ; mais que la pauvre race humaine n'en reste pas moins tyrannisée par ses fautes, par ses erreurs, par un horrible ferment, qui est partout d'égoïsme, d'envie, de colère. Malgré ce ferment et les maux infinis qui en résultent, il est encore de bonnes âmes, il en est qui sont bonnes à demi, il en est de souverainement bonnes. Nous sommes, la religion nous l'enseigne, dans un monde qui vaut bien peu si l'on regarde à l'iniquité, mais qui vaut beaucou[) si nous le considérons comme une milice où l'on s'exerce dans la vertu et où l'on gagne la palme éternelle. Cette dernière vérité doit nous consoler de nos misères et de celles de la société, là même où elles nous semblent les plus graves, où nous sentons le plus que nous ne pouvons ni les amoindrir

ni les éviter. Je Yois avec chagrin la tristesse qui s'est emparée de Borsieri. C'est une tentation déplorable, contre laquelle il faut bravement combattre. Oh ! mon Federico! je connais, moi aussi, ce supphce des idées noires; mais je le repousse, parce que je le regarde comme stérile et dangereux , et, quoique parfois il me poursuive encore, je ne veux pas m'en laisser abattre. La religion m'y aide souverainement. Je l'interroge, et elle me répond par des raisons efficaces et divines. Toi aussi, Federico, tu as fait des pertes cruelles, et souvent en y pensant ton cœur sera déchiré. Tourne-toi, tournons-nous vers Dieu, et il nous armera de patience et de force jusqu'à la fin. J'invoque parfois ta Teresa comme une sainte, et je suis persuadé qu'elle en est une, et que du ciel elle te protège maintenant. Adieu, salue tous les amis que tu as près de toi ; je ne sais combien vous êtes. N'oubhe pas notre pieux et cher Casti glia quand tu le verras, et s'il est allé à Hockbridge, quand tu lui écriras. Je te prie de faire remettre les deux lettres ci-jointes. L'évêque qui m'apporta à Turin ta chère lettre, pendant que j'étais au Val de Sesia, est parti pour Rome, et je n'ai pu le voir. J'en suis désolé. Il m'eût dit bien des choses de ta santé, de ce que vous avez fait ensemble, de ton amitié pour moi, de tes peines et de tes consolations. Oh ! que j'aurais été heureux de l'entendre et de lui parler !

Aime-moi, écris-moi, et quoique tous ceux qui te connaissent véritablement t'estiment et te chérissent, souviens-toi que j'ai la prétention de t'aimer avec plus de tendresse que personne.

ex

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI'

Turin, 11 octobre 18372.

Mon bien-aimé Federico, Voici enfin une lettre qui ne pourra manquer de te parvenir. Je n'en ai reçu de toi qu'une seule, et ce fut celle que tu m'envoyas par Tévêque Dédroit, qui me la laissa à la maison pendant que j'étais à Varallo. A mon retour, je ne le trouvai plus! Oh! qu'il me fut pénible de ne pas voir un homme qui t'avait vu, qui avait parcouru avec toi différents pays, qui pouvait me dire de toi tant de choses ! A peine avais-je reçu cette chère lettre, ô le plus tendre de mes amis, que je t'écrivis et envoyai ma réponse à Gênes, d'où certainement elle te fut expédiée ; mais tu auras quitté l'Amérique avant qu'elle n'y arrivât. J'y avais joint ces deux petits volumes de poésie, imprimés il y a six mois, productions de peu de valeur, mais où il y a quelque trace de mon excellent et cher Federico, quelque trace, rien de plus. Il ne me fut pas permis de parler de toi longuement. — Mais toi, tu n'avais donc pas eu non plus mes lettres antérieures; tu m'avais écrit aussi, et rien ne m'est venu ! Oh ! que je trouvai long ton silence dès que je te sus sorti des cruels murs

1 Publié dans la Civiltà cattolica, série m , vol. i, Rome, 1856. [Note de V Éditeur.)

2 Reçue à Bruxelles, après mon retour en Europe, quand je fus expulsé de France. {C. Confalonieri.)

(lu Spielberg! Oh! que j'eusse voulu qu'il nous fût possible de nous écrire souvent et beaucoup ! Oh ! combien je désirais te faire parvenir les expressions de ma chaude, de mon éternelle amitié, et celles de

ma {Ici il était question d'affaires particulières de

famille.) Tu as bien fait, mon Federico, d'abandonner l'Amérique, de venir du moins dans notre hémisphère, où je pourrai avoir plus souvent de tes nouvelles. Mais comprend-on les indignes rigueurs de la police de Paris? Tu dois en avoir ressenti un grand déplaisir, et je crains bien que ta santé n'en ait aussi souffert; on la dit si cruellement altérée ! Je frémis et je pleure sur toi, et je fais des vœux pour que tu guérisses et trouves un peu de repos en Belgique, d'où personne, j'espère, ne te fera partir. On me dit que ce pays n'est pas dépourvu de grandeur morale, et que tu y trouveras quelques anciens amis, Arconati, Arrivabene, Berchet, etc. Puisses-tu y rencontrer toutes les consolations compatibles avec l'exil! Salue pour moi tous ceux qui à tes yeux seront vraiment de nos amis. Je voudrais que tous contribuassent à te ranimer, à te rendre la vie moins amère; je voudrais que tu eusses tous les motifs imaginables d'être content de ton retour en Europe. Oh ! ce mot content a une signification bien modeste pour nous, que tant d'afflictions ont frappés ! Nous ne poursuivons plus, nous autres, les illusions d'une félicité rêvée, mais seulement une position supportable où ne surabonde pas la douleur ! Je te la souhaite de toute mon âme, et j'espère que tu l'auras, digne, comme tu l'es, de l'amour des gens de bien et ayant des sentiments si religieux. Fais-moi

une exacte et proiTiptc relation de ce qui te concerne, je t'en prie, je t'en conjure. Voici, à présent, ce que j'ai à te dire de moi.

Toujours un peu maladif, je vis après tout, et je n'ai plus, comme au Spielberg, de ces terribles oppressions de poitrine. Mais je suis assailli de ces tristes malaises qui proviennent du désordre des nerfs qu'on ne sait ni définir, ni guérir, et qui le plus souvent sont accompagnés chez moi de migraines obstinées. Malgré cela, j'ai encore de bonnes journées, surtout pendant l'été. Maintenant que les fraîcheurs de l'automne commencent, le mal de tête devient plus fréquent, et mes poumons respirent avec quelque difficulté. Patience ! Seulement cette faiblesse de ma santé m'oblige souvent à me refuser les livres et le plaisir de l'étude. Je ne fais alors que végéter. Quelquefois je me force à m'appliquer, et j'y trouve du charme, mais je ne puis continuer. La volonté de Dieu soit faite! Du reste, si j'aime encore la littérature, ce n'est plus avec la passion des jeunes années, et je sens que je n'ai pas un génie fécond, ni du premier ordre. Le peu de livres que j'ai faits ont eu un certain succès, et c'est une satisfaction trop grande encore pour ma vanité. Quoique je lise peu et que j'écrive peu, je ne connais ni l'ennui ni l'oisiveté. Je m'occupe un peu des salles d'asile établies ici par le marquis de Barolo, et de diverses bagatelles qui vont à ma nature; et ces occupations, entremêlées de quelque petite heure de solitude, que je consacre à la prière, et d'un peu de conversation avec ma famille ou des amis, font que les jours se succèdent pour moi — sans joie assurément, la joie, je ne la cou-

nais plus! — mais avec résignation, avec une douce mélancolie. — Trop de gens m'honorent des témoignages de leur sympathie, parmi mes compatriotes ou parmi les étrangers: mais j'évite souvent le monde; et il y a des jours où j'ai un tel hesoin de solitude, que je ne me laisse voir de personne. Quelques-uns se plaignent de ma misanthropie ou de la sauvagerie de ma dévotion. Ils ont tort. Je ne suis pas misanthrope, et la religion ne m'a pas rendu sauvage; mais je souffre de corps et d'esprit, et j'ai peu de goût pour la vie extérieure et les bruits de la société ! (Je me suis hé avec peu de personnes; mes amis les plus intimes sont les Barolo , mari et femme, âmes rares, toujours occupées de Dieu et de véritable charité. Je leur suis attaché non-seulement comme à des bienfaiteurs qui m'ont ouvert leur maison en toute confiance et générosité, mais comme à des natures élevées et aimables, et à des cœurs excellents en toutes choses.) — Quant à la politique, j'ai reconnu que c'est chose dont je n'ai affaire, et je me borne à détester la niéchanceté et les injustices dans tous les partis, priant Dieu pour les opprimés et même pour les oppresseurs. La terre est couverte d'un nombre considérable d'hommes bons, il y en a même de sages; mais les sots et les égoïstes abondent. Il faut prendre patience, tâcher d'être sage et bon, et pour être heureux, attendre l'autre vie où il n'y aura plus ni sottise ni égoïsme.

Le soi-disant parti libéral en Italie est toujours fort entaché d'exagérations puériles, et pis que puériles dans un grand nombre de cerveaux remplis de préjugés jacobins et irréligieux : effet de l'ignorance et de

rexaspération, qui n'ont que trop augmenté. Ils ne veulent pas comprendre que pour honorer vraiment la patrie, il faut être sensé et vertueux. Le temps seul peut les désabuser. Ils sont jeunes et je les plains, parce que je me souviens que moi aussi j'ai été jeune, quoique je ne fusse pas exalté comme eux.

Notre bon Porro est parmi les modérés, et il vit sagement sans fraterniser avec les furieux. Nous nous écrivons rarement, mais j'ai souvent de ses nouvelles par les personnes qui viennent en Italie. Je n'ai presque de correspondance avec personne, car il est difficile d'écrire sans exciter les soupçons; mais note bien qu'avec toi je veux absolument entretenir des relations, parce que mon cœur en a besoin. Nous sommes devenus deux amis qui s'entendent parfaitement. Peu te connaissent et t'aiment autant que moi. Dans peu d'âmes j'ai rencontré une si complète harmonie de bon sens généreux et de généreuse bonté. C'est d'ailleurs un grand lien entre nous qu'une même foi et un égal désabusement des systèmes de la sagesse irréhgieuse.

Aimons-nous en Dieu, prions l'un pour Tautre. Je t'embrasse tendrement, et je suis et serai toujours ton frère le plus afTectionné et le plus reconnaissant.

— mi —

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERT

Turin, 17 octobre 1837 2.

Mon cher Federico,

Je t'ai écrit à Bruxelles, il y a peu de jours, et j'ai recommandé la lettre à un de mes amis, M. Foisset, juge à Beaune. Tu Tauras sans doute déjà reçue, ou tu ne tarderas pas à la recevoir. Mais j'éprouve le besoin de te redire que je pense continuellement à toi, et que tu es, que tu seras toujours pour moi cet ami cher que j'ai tant apprécié, tant aimé dans les jours les plus malheureux de ma vie. Je te prie de m'écrire et de me dire surtout comment tu es de santé, et si enfin, après de si grandes douleurs, ton âme éprouve quelqu^ consolation. Te flxes-tu en Belgique ? Y respires-tu un air supportable? Quelle iniquité de ne t'avoir pas laissé à Paris ! Tout le monde s'en indigne, et tu peux penser si j'en suis indigné, moi, celui de tous les hommes peut-être qui t'aime le plus chaudement. Mon pauvre cher Federico ! quelle suite interminable de tourments de tous genres ! Il est temps, cependant, que des jours plus tranquilles commencent pour toi ; c'est un vœu que je ne cesse de faire. Et qui a autant de raisons que moi pour t'aimer de tout son cœur? moi, que tu as

1 Publié dans la Civiltà cattolica, série m, vol. i, Rome^ 1856. {Note de l'Éditeur. )

2 Reçue à Bruxelles après mon retour en Europe.

{C. Gonfalonieri.)

tant soutenu comme compagnon d'infortune, et (]ue tu as ensuite si généreusement aidé ! Je n'ai pas de plus grand désir (jue de te savoir un peu de bonheur. Ah ! un peu seulement! Beaucoup n'est plus [)ossible pour nous surla terre. Je voudrais seulement (pie ton existence fût adoucie par une sanie passable et par le commerce de personnes qui t'aimassent beaucoup. J'esl)ère toujours que j'aurai une fois le bonheur de te revoir^ de t'embrasser encore. J'envie à la bonne et digne Bianca le bonheur qu'elle a eu. Elle m'a fait part aussitôt de sa joie et de ses larmes, et du plaisir qu'elle a eu aussi à te faire lire une lettre de moi, en réponse à l'une des siennes. Cette femme a un courage peu commun, Dieu l'éclairera ! Tu as bien fait de lui indiquer Stolberg.

Quel bonheur pour nous, cher ami et véritable frère, si les maux indicibles que nous avons soufferts, nous pouvons les unir avec la croix du Sauveur, grâce à ce don de la foi que nous tenons de lui ! Joins tes prières aux miennes en faveur de tous nos amis, et prions l'un pour l'autre. Ecris-moi vite et parle-moi longuement de toi. Ma vie est sans joie vive, mais paisible et entourée d'âmes aimantes. J'ai très-peu de santé, mais ce peu me suffit. L'automne et l'hiver ne sont pas des saisons favorables [)our ma poitrine et le désarroi de mes nerfs. Patience ! Je souffrais bien plus quand tu étais encore dans les fers. Je me sens maintenant l'esprit soulagé, et le corps lui-même s'en trouve bien.

Je suis très-vieilli, mais j'ai toujours le cœur trèschaud pour t'ainier, et la mémoire excellente pour me

rai)i)eler ton amitié si douce, si forte, si bienfaisante. Adieu, mon bien cher ami, je t'embrasse étroitement, et serai éternellement ton ami le plus affectionné, Silvio Pellico.

A M. ANTOINE DE LATOUR

Turin, 7 novembre 1837.

* Monsieur,

Quoique très-peu signifiants, quelques chapitres de ma Vie pourraient avoir une espèce d'intérêt dans une nouvelle édition de Mie Prigioni. Ils feraient voir quelle est mon existence actuelle, quelles sont mes opinions. Mais je ne trouve pas que vous puissiez vous en servir pour les articles que vous voudriez faire sur mes deux derniers volumes : d'autant plus, que j'aurais Tair de vous avoir demandé ces articles et de vous avoir fourni des données pour que vous me jugiez, etc.

Les fragments que je vous envoie sont donc pour l'édition, si elle se fait. J'ai dû supprimer plusieurs chapitres. Je suis fâché de ne pouvoir mettre à votre disposition qu'une partie si petite et si peu saillante démon manuscrite

J'ai été malade; je suis mieux, mais je ne puis pas écrire longtemps. — Merci de l'obligeance que vous

1 Le vrai texte de ces chapitres est encore inédit; mais j'en ai donné la traduction à la suite de Mes Prisons, dans les éditions qui ont suivi cette lettre. Quant à l'article dont il est ici question, il parut alors dans la Revue française, et il a été depuis réimprimé dans l'appendice aux Mémoires.

{Note du Traducteur.)

ave/ eue de faire remettre mon paquet. — Ayez-en un autre : envoyez-mui le second sonnet dont \ous me parliez; vous me ferez plaisir.

Le livre d'Andryane est défendu ici. Je n'en ai encore vu qu'un volume. J'espère que ces mémoires feront honneur à l'auteur, et que tout y sera exact et irréprochable.

Adieu : je vous écrirai de nouveau.*

A M. ANTOINE DE LATOUR

Turin, 21 novembre 1837.

* Monsieur ,

Voici ce qu'il y aurait à corriger dans votre préface à Mes Prisons.

Voyez pages iij et iv. Au lieu de dire : L entreprise de M. Pellico j etc., dites : « M. Pellico passa delà province à Turin. Silvio avait alors onze ans »

Le reste est exact jusqu'à : « Silvio avait une sœur jumelle. » Veuillez dire : — «Silvio alla à cette époque à Lyon avec sa mère , qui avait dans cette ville un cousin nommé M. Rubod. Le jeune italien resta quatre années chez ce digne parent qui le combla de preuves d'une affection paternelle. Ce fut un des heureux temps de la vie de Silvio. Partageant tous ses jours, etc. »

Ce qui suit est exact.

A la page viij, dites : « Cependant avant 1810, M. Honoré Pellico avait quitté le Piémont avec sa famille pour aller résider à Milan, où il eut l'emploi de cheif de sectipn dans le ministère de la guerre. Les

Tombeaux ont reconquis Silvio à la poésie età Tlialie^ etc. »

A la page xiij et ailleurs^ au lieu de Laodicée, dites Laodamie. A la page xxj, en parlant du comte Gonfalonieri, effacez les paroles : le premier des piiblicistes de Vltalie, et dites : Un des hommes les plus remarquables de notre temps par ses talents politiques et par son grand caractère.

Voilà le peu de choses à changer dans votre préface qui est admirable.

Dans les notes, je ne vois qu'une chose à ôler à la page 421, c'est-à-dire Tassertion hasardée que le massacre de Prina ait été résolu par le conseiller auUque Ghislieri et par une illustre famille de Milan. Ce bruit a couru, mais les preuves manquent. Des personnes respectables nient ce fait. Quant à moi, tout me porte à croire que le massacre a eu lieu sans préméditation.

On s'exalta, les esprits vulgaires désignèrent Prina comme un ministre des tyrannies de Napoléon, et le tumulte alla éclater inopinément sur cet homme que le peuple s'était sottement accoutumé à détester. Ce qui est vrai, c'est que ce mouvement eut pour but d'effrayer le sénat et de l'empêcher d'élire pour roi le prince Eugène de Beauharnais. A cette époque, les classes inférieures espéraient des Autrichiens tous les bonheurs qu'ils promettaient dans leurs manifestes. Il y eut un moment funeste de fanatisme [)our eux*.

1 II va sans dire que toutes les corrections ici indiquées par Sih'io ont été faites dans les éditions de ma traduction postérieures à celle lettre. {Note du Traducteur.)

Adieu , je soufïïe moins ; pouiiant ma santé est faible. Je ne puis pas vous écrire longuement.

Pourriez-Yous m'envoyer cinq ou six exemplaires des articles (juc vous vous [)roposez de faire sur mes Poésies ?

' Croyez à l'estime i)arfaite de votre ami Silvio Pellico. ^

AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI

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