A PARIS
Turin, 14 décembre 1837.
Mon bien-aimé Federico^
Sais-tu qu'à tout moment je pense à toi, et qu'entre tous ceux qui t'aiment, je ne puis croire qu'il y en ait un seul qui te soit plus tendrement attaché ! Bianca m'a donné des nouvelles de ta pauvre santé; et quoiqu'elle espère que tes souffrances sont plus douloureuses que dangereuses, toutefois je m'abandonne à l'inquiétude. Ma santé à moi, habituellement débile, est souvent exposée à des secousses imprévues, comme il m'est advenu ces jours-ci même; cependant elle me laisse vivre, et dans ces sept années de liberté recouvrée, j'ai plutôt regagné un peu de force. Cela me paraît une garantie pour toi. Je crains, mais j'espère, et je veux espérer que tu guériras, sinon complètement, au moins assez sensiblement et de manière à ce q"ue tes maux deviennent supportables, et te laissent quelquefois de longs répits, comme il m'arrive à moi-même. 11 est vrai, il n'est que trop vrai, mon
bien cher ami, que ta captivité s'est beaucoup plus prolongée, et que tu as souffert, par conséquent, beaucoup plus que moi. Mais je suis d'une constitution faible, et néanmoins j^'ai résisté jusqu'à ce jour. Tu as reçu de Dieu un corps robuste en harmonie avec ton âme, ce qui permet raisonnablement d'espérer que tu retrouveras assez d'équilibre pour que tes maux diminuent, et peut-être même se guérissent tout à fait avec le temps. Oh! que Dieu le veuille! Bianca me dit que, dès que tu te sentiras mieux, tu iras chercher ce bon climat d'Hyères. C'est donc que tu n'es pas à présent en état de faire ce voyage. Je vois par là que tu souffres beaucoup, et j'en suis bien affecté, et je le vois d'ailleurs par ce que tu lui as dit, qu'il ne t'est pas encore possible d'écrire longuement, et qu'en m'écrivant tu ne saurais être bref. Je sens la privation de tes chères lettres, mais je ne voudrais pas que tu te fatiguasses; attends que tu sois mieux ; attends que les médecins te permettent positivement d'écrire. Je sais par expérience que la fatigue qui suit l'application est nuisible. Il y a des semaines où moi-même je me vois réduit à ne pouvoir écrire dix lignes sans être pris de fortes palpitations qui m'ôtent la respiration. Parmi les choses que la bonne Bianca me mande, il y a le désir qu'elle aurait d'être ta garde-malade. Te le crois bien. Elle s'effraye de ce que tu vois trop de monde. Elle ne voudrait te voir admettre qu'un petit nombre d'amis dont elle serait toujours. Si le repos t'est nécessaire, je te le recommande aussi de mon côté, et je te le recommande sachanl tout c4î (|u'il vaut. 11 m'est
arrivé sou\ciil de ne pas savoir nie dólivrcr d'un trop i^rand nombre de visiteurs, et alors de me laisser entraîner à trop d'activité d'esprit et de paroles; les forces ne suffisent pas à une telle dépense de vitalité.
J'en tire d'abord un avantage illusoire, aucpiel succède aussitôt une altération plus profonde de ma santé. Cette remarque contribue à me faire rester autant que je puis dans la solitude, c'est-à-dire que je me borne à jouir de la société d'un i)etit nombre d'amis et seulement à certaines heures. Je remplis cette solitude d'une douceur qui n'a rien de gai, qui est même souvent bien triste, mais qui ne laisse pas d'être douceur. Je m'entretiens avec Dieu, je pense à tous nos malheurs et aux misères infinies de toute l'histoire de l'humanité. Je me console par la certitude des explications que la foi nous donne sur tous les mystères douloureux de notre pauvre vie. Ce qui me console encore, c'est l'harmonie qui existe entre ton âme et la mienne en fait de religion, et je me dis souvent que notre amitié sera bénie au delà même de la tombe par celui qui a si bien rapproché nos cœurs dans l'angoisse de la prison.
Tu sauras que j'ai écrit à Alexandre* après avoir lu son second volume : je n'ai pas eu le premier. Ce qui m'a souverainement plu dans celui que j'ai lu, c'est la chaude expression de sa haute estime pour toi. Quel-
* Alexandre Andryane, un autre des compagnons de Silvio Pellico au Spielberg. {Note de l'Editeur.)
— Tout le monde a lu les Mémoires de M. Andryane. Ils ajoutent de précieux détails à ceux de Silvio Pellico.
{Note du Traducteur,)
ques personnes assurent qu'on a fort blâmé ces Mémoires. Je Youdrais que ce blâme ne fût pas fondé, et j'espère qu'il ne l'est pas. Ce qui m'a fait un peu de peine dans ce second volume, c'est de le Yoir parler sur un ton si enjoué et si leste des misères de Pallavicini. J'eusse préféré qu'il les eût couvertes du manteau de la charité. Ceux mêmes qui blâment quelque chose dans ces Mémoires, aiment dans Alexandre son extrême affection pour toi. Ton nom est cher à tous. Alexandre t'aura probablement présenté l'ami qui lui a porté ma lettre, le comte Balbo. C'est un homme de mérite et animé des sentiments les plus élevés. Celui qui te remet celle-ci est le comte Camillo de Cavour, qui est aussi, malgré sa jeunesse, un homme d'une intelligence mûre et distinguée, et qui fait honneur à notre pays^
Si tu vois La Cisterna, les Brème, les Baldissero, je te prie de les saluer en mon nom. Salue également Ugoni, et tous ceux de tes amis qui sont aussi les miens.
Oh! comme je soupire après une lettre de toi, mon bien-aimé Federico ! mais je te le répète, ne te hâte pas trop. Avant toute chose travaille à te rétabhr. Dis seulement à A lessandrino qu'il me donne, lui, de tes nouvelles, et salue-le de ma part. Je brûle d'apprendre que tu vas mieux, et j'ai peur que la mauvaise saison ne t'empêche de te remettre. Souviens-toi, cher ami,
1 Le comte de Cavour dont il est parlé ici ne peut être que l'homme d'État distingué qui préside en ce moment le conseil des ministres du»roi de Sardaigne. (Note du Traducteur.)
que je suis et serai éternellement ton ami le plus chaud, ton frère le plus dévoué.
P, S. On m'assure que notre bon Porro est à Paris. S'il en est ainsi, embrasse-le tendrement de ma part.
Mon ancienne passion pour la littérature
et pour la politique s'est éteinte ; il m'arrive bien rarement de composer des vers ou de lire des livres nouveaux. Je n'ai qu'un besoin, c'est de m'unir à Dieu, et de lui recommander ceux que j'aime. Je te recommande aussi à lui, ainsi que ta femme et ta fdle. Je souhaite que tu sois véritablement dans le giron de l'Église catholique, et non sur le seuil du sanctuaire où nous retenaient nos esprits raisonneurs, quand nous flottions encore entre les vérités de notre sainte religion et les erreurs de la philosophie. Je souhaite vous savoir tous, mes bien-aimés, chers à Dieu et comblés de ses grâces.
AU PROFESSEUR PIER ALESSANDRO PARAVIA
8 janvier 1838.
Monsieur et honoré chevalier. J'ai fait votre commission auprès du marquis de
Tirée de la Retista contemporanea ^ fase. XII, Torino, 1854.*
[Note de l'Éditeur.)
Barolo^ qui m'a chargé de vous faire remettre le peu de livres dont il est Fauteur. Quant aux écrits publiés par feu le marquis son père, il ne les a pas, et vous prie de l'excuser s'il ne vous en donne pas la note, le défunt ayant exprimé le désir qu'on n'en parlât plus, non qu'ils renferment rien de blâmable, mais parce qu'ils n'avaient que trop excité la malveillance des critiques. Je vous salue en toute estime et amitié.
À M. LE COMTE PORRO
Turin, 17 janvier 1838.
Excellent comte Porro, mon bien cher ami,
Que j'ai longuement et chèrement parlé de vous avec cet aimable M. Altaras, qui m'a apporté la lettre de notre pauvre Gonfalonieri ! De sorte qu'hier a été un des plus beaux jours de ma vie, et je me suis même senti moins tourmenté de mes souffrances et du malaise général qui me fait la guerre. Mon cœur vous garde, cher ami, parmi ses plus doux souvenirs, et quand on m'apporte de bonnes nouvelles de mon loyal et sincère Porro, j'éprouve une joie d'enfant...
De Milan, tout ce que je sais, c'est que plusieurs espèrent qu'à l'époque où Ferdinand I^r sera couronné en Lombardie, beaucoup d'exilés seront enfin rappelés : Dieu le veuille ! Je le désire pour tous, et spécialement pour votre consolation et celle de vos fds; • mais précisément parce que je le désire si fort, je crains que ce ne soit une espérance vaine. Il est diffi-
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Cile quo dans un gouvernement étrnngei- pénètre la généreuse maxime de provoquer l'amour par l'indulgence, et de déposer ses haines. Mais tout en craignant, je conserve cependant un peu de confiance, Ferdinand, au dire de beaucoup, étant un honnne porté à la douceur et susceptible de se laisser émouvoir.
Écrivez-moi, et si vous avez quelque raison d'es[)érer votre retoiu' à Milan, dites-le moi. Veuillez aussi me dire ce qu'il vous semble de la santé du pauvre Gonfalonieri.
Je vis, comme d'ordinaire, dans le cercle restreint de ma famille et d'un petit nombre d'amis; j'ai fait une grande perte en perdant ma mère, au mois d'avril dernier. Mon père se soutient, grâce au ciel, malgré son âge avancé.
Aimez-moi toujours. Oh ! si nous étions réunis, que de longues et douces heures nous passerions à causer de mille choses ! et certainement nous serions d'accord sur la plupart des questions.
Je vous embrasse avec une immense affection et la plus cordiale estime.
P. S. La comtesse Masino vous envoie tous ses souvenirs.
AU COMTE FEDERICO CO NFALONIERIi.
Turin, 17 janvier 18382.
Mon bien-aimé frère Federico, Je reçois donc enfin une lettre de toi, après en avoir été privé si longtemps, après l'avoir si longtemps désirée ! J'avais fini par ne plus même savoir où tu étais. On m'avait dit que pour des raisons de santé tu n'avais pu encore quitter Paris, et je t'y écrivis de nouveau le mois dernier, par l'occasion du jeune Cavour. J'appris plus tard que tu devais être à Hyères; ensuite qu'en effet, tu y étais allé, mais non pour y séjourner. Moi, cependant, je pensais chaque jour à mon errant Federico, et j'y pensais avec tendresse et inquiétude, avec le désir d'avoir des nouvelles de toi et par toi-même, et je m'affligeais, augurant mal de ta pauvre santé. Je savais trop bien que si tu ne m'écrivais pas, c'était parce que tes souffrances ne te le permettaient point, en quoi je ne me trompais pas. L'effort que tu as fait pour m'écrire cette lettre t'a sans doute bien coûté. Fasse le ciel que tu n'en aies pas trop souffert ! Je crains, et pourtant je te sais un gré infini de m'avoir écrit, et je souhaite que tu puisses m'écrire de temps à autre. Quand tu le feras, mets toujours une seconde enveloppe à
1 Publiée dans le journal la CivHla cattolica, série 111, vol. Il, Roma, 1856.
2 Reçue à Montpellier. {Notes de l'Editeur.)
Tadressedc M. Todros, l)«an((iii('r, à Turin. J(» sorai sûr ainsi qu'aucune lettre ne s^égarera.
Tu sauras, mon pauvre malade, que je n'ai pas non plus une santé brillante, et qu'elle est même, hélas! bien loin d'être brillante. Si j'écoutais tous mes petits maux, je ne t'écrirais, ni aujourd'hui, ni Dieu sait quand; mais le cœur me commande de ne pas te faire attendre ma réponse. Mes maux yiennent aussi en grande partie d'un ébranlement du système nerveux. Les bons médecins n'y comprennent rien, et je ne comprends pas moi-même comment on souffre à ce point sans en mourir. Les pires heures pour moi sont celles du soir et les premières de la nuit, à cause d'un malheureux étouffement qui semble vouloir m'achever. Oh ! misère ! Mais je fais ce que je peux pour maintenir mon âme en paix au milieu de ces souffrances ; et, en effet. Dieu me vient en aide toutes les fois que je pense à lui et à ce grand mystère de la croix. Oui, certes, il ordonne tout pour les fins les plus saintes, et nous devons le bénir dans nos infirmités comme dans nos jours les plus prospères. Les iniquités des hommes me paraissent plus dures à supporter que tous les maux physiques.
J'ai tort de faire cette différence; jamais non plus les iniquités des hommes ne devraient nous faire perdre patience. Je ne m'étonne pas, mon ami, que la France d'aujourd'hui n'aille pas à ton génie. Il s'y fait çà et là bien des choses dignes de louange, mais l'esprit général me paraît plus dépourvu que jamais de sentiments élevés. On y vante le progrès, et en effet il y a progrès; mais dans Jes industries qui tien-