AU NOBLE PHILOSOPHE
M. L'ABBÉ ANTONIO ROSMINI - SERBATI
DOMODOSSOLA.
Turin, samedi saint, 14 avril 1838.
Illustrissime seigneur abbé.
Avant de vous remercier du beau présent que vous avez eu la bonté de me faire , j'ai voulu en connaître la valeur, et partant j'ai lu. Peu de livres m'ont autant satisfait que cette Histoire des systèmes de morale. Le plus grand nombre des philosophes me laissent lîiécontent, parce que je les trouve en désaccord tacite ou patent avec la religion chrétienne. — Votre Seigneurie, au contraire, raisonne profondément, et dans l'infaillibilité de la foi; et c'est tout profit dans la science des investigations intellectuelles. Vos écrits ont d'ailleurs un mérite qui me semble on ne peut plus essentiel, celui de la clarté. Si le lecteur s'arrête en vous lisant, c'est pour réfléchir, jamais par difficulté de comprendre la pensée de l'auteur. Vous êtes heureux , Monsieur l'abbé , d'avoir reçu de Dieu tant de moyens d'être utile à vos semblables ! Puissiezvous en recueillir d'abondantes consolations , en voyant le bien que vous faites ! Je l'espère et vous le souhaite de tout mon cœur.
Agréez , avec l'expression de ma reconnaissance.
celle de l'estime toute particulière avec laquelle j'ai riionneur d'être, etc.
A M. ANTOINE DE LATOUR
Turin, 14 avril 1838.
* Monsieur et cher ami ,
Quoique souffrant et ayant de la peine à écrire, je ne veux pas larder à vous dire que j'ai reçu les exemplaires de la Revue française que vous avez eu l'obligeance de me faire parvenir avec une lettre de M. Andryane. L'article que vous avez fait sur mes poésies m'honore beaucoup trop. — Je l'aime par amour-propre, et parce que c'est une belle composition, digne de votre âme. Je vous en suis bien reconnaissant.
Il y a peu de jours que Ton m'a apporté votre aimable lettre de décembre; comment a-t-elle tant retardé ? Votre silence me faisait craindre que vous ne fussiez malade. Cette lettre est suivie d'un sonnet si beau, si touchant, que j'en ai été profondément ému. J'ai rarement le don des larmes, mais vous m'avez fait pleurer et j'en ai été soulagé. Je vous en remercie de tout mon cœur.
Quant à mes fragments, nç vous hâtez pas; peutêtre vaudrait-il mieux ne pas les publier. Cependant vous en êtes le maître; et si vous les publiez, je n^ai aucune difficulté à ce que vous retranchiez ce qui vous paraît trop peu développé ou inopportun.
Adieu ; veuillez, je vous prie, faire avoir la lettre ci-jointe à M. Andryane, vous m'obligerez infiniment. — Oui, mon cher de Latour, je vous aime comme si nous nous étions connus au Spielberg. *
AU COMTE FEDERICO C ONFALONIE RI*
Turin, 17 mai 18382.
Mon bien-aimé Federico, Ta lettre du 26 février me donne la meilleure des nouvelles, en m 'annonçant que ta santé, cette santé qui m'est si chère, se fortifie notablement. Puisque Dieu a permis que tu survives à tant d'années d'indicibles souffrances, ah ! qu'il répande un peu de bonheur sur les années qu'il ajoutera désormais à ta vie ! Je sais par expérience, et aujourd'hui même, comment les souffrances physiques, en se prolongeant, attristent souvent l'esprit. Toutefois, je me fais violence, et, autant que je le puis, je me défends de la tristesse. Le paquet de livres que je t'avais adressé à New-York ne contenait autre chose que ces deux volumes de mes poésies que tu possèdes maintenant ; et depuis, ayant fait des recherches pour savoir ce qu'il était devenu, j'ai découvert qu'il était encore à Gênes, attendant une occasion d'aller à toi. Aussi l'ai-je retiré pour ne pas l'envoyer une chose inutile. Alexandre ne
1 Déjà publiée dans la Civiltà cattolica, série III, vol. II, Roma, 1856. {J^ole de l'Éditeur.)
- Reçue à Marseillci (Iderrii)
m'a fait cntondro craucunc manière qu'il \oli1ûI me mettre en scène clans ses volumes suivants. Il me semble que, ne pouvant rendre publiques les connivences des gardiens, qui, au Spielberg, établissaient entre nous des relations secrètes, il se bornera à indiquer les battements au mur ^ et autres futilités semblal)les. Il est vrai qu'on m'écrit aussi de Paris pour me mettre en garde contre les imprudences qu'Alexandre peut commettre à mon égard. Je lui ai écrit à ce sujet, lui faisant connaître l'avis qui m'était donné de Paris, et ajoutant que je ne pouvais le croire capable de risquer sur moi des assertions imprudentes. Le peu de lignes que je lui ai adressées l'auront, j'espère, rendu réservé, car je ne crois pas qu'il ait à mon égard aucun sentiment malveillant, et qu'il veuille m'être désagréable. Je t'avoue que son second volume, que j'ai lu, m'a laissé, malgré quelque motif de regret, une impression de contentement à cause de l'admiration et de l'amitié avec lesquels il peint chez toi l'homme héroïque que tu es. Sur ce point j'ai vivement applaudi Alexandre; je comprends que tu aies dû, par modestie et par délicatesse, te plaindre de ce portrait flatteur qui te met en spectacle plus que tu ne voudrais; mais tes amis ne peuvent s'en fâcher. Ce qui, dans ces Mémoires, m'afflige davantage, c'est plutôt une teinte mal dissimulée d'irritation contre des hommes qui, en dépit de
* V. les Mémoires d'Andryane, Les prisonniers du Spielberg étaient parvenus, en frappant un certain nombre de coups pour chaque lettre, contre la cloison qui séparait une prison de Tau- Ire, à former un alphabet au moyen duquel ils se communiquaient leurs ^)eiisées. {Note du Traducleur )
toute leur faiblesse d'esprit ou de cœur, devaient être dépeints avec plus de charité, étant déjà si malheureux. C'est la seule critique que j'entende faire du livre d'Alexandre, et je le lui ai dit à lui-même. Oh! qu'il est difficile, dans de tels livres, de garder sur toutes choses une juste mesure ! Certes, nous éprouverons un nouveau déplaisir s'il est vrai, comme je l'ai ouï dire, que Pallavicini veuille répondre par écrit aux offenses dont il a été l'objet. Après tout ce que nous avons souffert, une guerre entre gens qui ont porté la même chaîne serait quelque chose d'odieux. Mes écrits du Spielberg, dictés par l'amitié, sont des souvenirs que tu apprécies, quoiqu'ils soient de peu ou de nul mérite. Je me réjouis de savoir que tu as conservé ces frêles monuments d'une partie de notre histoire intime; je suis bien persuadé que toi tu n'es, tu ne seras jamais tenté d'en abuser. Tu comprends que ce ne sont pas choses à publier. Prends garde seulement, quand tu les fais voir à quelque ami bien particuher, prends garde qu'on ne les copie. Dans le nombre de ceux qui copieraient, il pourrait se trouver une personne peu délicate. L'anecdote d'outre-mer est fort belle. Quant à mes strophes à Napoléon, cV;st montrer pour elles plus d'indulgence qu'elles n'en méritent que de ne pas les trouver fort inférieures à l'ode de Manzoni. Mais c'est merveille, sais-tu, que ce petit ange d'Amérique possède notre langue au point de l'écrire avec tant de grâce et de naturel. Tout indique que c'est réellement un être rare, une créature d'élite. Comment ne pas l'aimer? Je pense souvent à votre attachement nmtuel, et je me dis : Qui sait si
Federico repoussera vraiiiìent Tidée d'un second mariage, quand il peut se donner une compagne si digne d'estime? Toutefois je ne serais pas dans le cas de te donner un conseil. Je prie le ciel qu'il t'inspire, afin que tu fasses ce qui peut le mieux assurer ton bonheur. Je crois que si tu n'avais que quarante ans, je te dirais sans hésiter : Cette tendre amie, tu dois l'épouser. Pour l'homme qui penche vers l'âge sérieux de soixante ans, la question est sujette à bien des considérations.
Revenant à ce qui est d'écrire des mémoires, je te dirai que j'avais esquissé, par forme de passe- temps, une histoire de ma vie, à publier peut-être quand je ne serai plus. J'ai fait présent à M. de Latour de quelques courts chapitres de cette vie, pour donner plus d'intérêt à une nouvelle édition qu'il se propose de faire de Mie Prigioni. A dire vrai ces chapitres sont extrêmement simples et dépourvus d'attrait; mais ils suffisent et ont du moins le mérite d'être sincères et ne peuvent nuire à personne. Je m'y fais voir tel que je suis et comme je vis, avec mes souffrances, mais aussi avec mes consolations. Tu désires, cher ami, savoir au juste l'état de ma santé : ITiiver si rigoureux que nous venons de passer m'a donné une secousse un peu violente. Je digère avec peine, je respire avec difficulté, joins à cela ces maux indéfinissables qu'on appelle maux de nerfs, et voilà devant toi un petit vieillard de 49 ans, qu'on croirait courbé sous le poids de plus de 60. Voici maintenant la bonne saison qui approche, je présume qu'elle me sera salutaire. Ce qui est arrivé déjà d'autres années peut arriver encore pen-
dant quelques printemps et même davantage. Mais raisonnablement je dois m'attendre à sentir un beau jour se dissoudre mes forces physiques si délabrées et si débiles, et il faut que je travaille à m'y tenir préparé, sachant néanmoins qu'on peut encore vivre ainsi longtemps. Depuis que le froid a diminué, je souffre moins, je dors, et ce que je mange passe mieux. A la grâce de Dieu ! Il est bon de vivre, il est bon aussi de mourir. Que toujours sa volonté soit faite. En attendant, c'est une véritable douceur dans ma vie de te savoir en complète liberté, ta santé en voie de guérison, et de recevoir tes chères lettres, de pouvoir t'écrire, d'aimer en toi un ami à l'épreuve, un ami rare. Ah ! le besoin de te revoir, de t'embrasser encore, m'offre une riante image qui a souvent exalté mon imagination i Mais quand ce désir pourrat-il se réaliser ? Maintenant? Assurément non : les forces me manquent. Mais j'espère que ce jour viendra, s'il plaît à Dieu que je vive, et je l'espère tant, qu'il me semble en avoir un pressentiment infaillible ! Oh ! si tu pouvais séjourner en Piémont, auprès de moi, où ton nom est aimé et honoré de tant de gens ! Mais j'y vois des obstacles insurmontables ! Tu serais chéri des Barolo, et tu l'es déjà parce qu'ils savent que tu es un vrai catholique.
Ils sympathisent avec tous ceux qui méritent ce nom, et Mellerio leur a assuré que tu le mérites. Ils détestent il est vrai l'esprit révolutionnaire en général, et les iniquités particulières qui en découlent, et ils te seraient hostiles s'ils te croyaient un conspirateur. Mais ils nous plaignent toi et moi, comme des
lionimes qui se sont l'ait illusion sans ctre pervers, coinuie des hommes qui revoient aujourd'hui les choses avec une loupe plus sûre, celle de la religion. La crise dans laquelle nous nous sommes perdus était si extraordinaire, que tous les cœurs généreux ont pitié de nous. Aucun d'eux ne nous confondra jamais avec la tourbe des démagogues sanguinaires, tourbe vraiment exécrable ! Elle n'abonde que trop, semant le déshonneur et la rage, et c'est aujourd'hui le fléau de ritahe. Ils se croient des penseurs, et ce sont de pauvres ignorants exaltés qui éblouissent la jeunesse et travestissent tout par leurs exagérations. C'est pitié que d'y penser. Je ne parle jamais de politique, et je déplais aux exagérés d'une couleur comme à ceux de l'autre. Mais j'ambitionne l'estime des sages, et il me semble que je la possède. Le cœur me dit que mes opinions sont aussi les tiennes et que pour toi comme pour moi la politique a perdu son charme. Dieu vaut bien plus qu'elle ! Prenons-le pour maître, pour loi, pour but ! Donnons, autant que nous le pourrons, l'exemple incessant de la justice et de la charité ; c'est là le bon patriotisme ; l'autre est illusoire.
Dans ma lettre précédente, je crois avoir oublié de te dire que je n'ai publié, en fait d'œuvres littéraires, que le petit nombre de choses que tu connais. La manie d'écrire des tragédies était pardomiable quand j'étais jeune; je ne l'ai plus. Des romans, le talent me manque pour en faire. La gloire, je ne l'ambitionne en rien. Il me suffit de penser, d'aimer, de prier et de faire des vœux pour ceux qui me sont chers, de soupirer après le bonheur d'être avec eux, et d'aimer
toujours, toujours de préférence les meilleurs. Je t'embrasse, et tu sais si je t'aime, ô toi, Tun des meilleurs à coup sûr.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
27 mai 1838.
* Madame, Il y a bien Taccent de votre bon, excellent cœur dans la lettre que vous me faites Thonneur de m'écrire; je vous en remercie. Vous savez ce que c'est que de perdre un père ! J'ai eu comme vous. Madame, le bonheur d'avoir un père rempli de vertus et de tendresse. Quoique l'on se dise toutes les raisons les plus justes, les plus chrétiennes pour supporter de semblables pertes avec résignation, l'âme en saigne. Mais Dieu n'exige pas que nous soyons insensibles ; il veut au contraire que nos sacrifices nous coûtent. Que sa sainte volonté soit faite! — J'ai au moins une grande consolation dans la mort vraiment exemplaire et sainte qu'ont faite mes bons parents ! — Ils m'ont appris d'abord à vivre, puis à mourir! — Ah! que leurs leçons me soient profitables! — Je suis trop souffrant et faible pour aller dans le monde, pour aller au Valentin. Je suis bien aise d'avoir vu votre douce et aimable Espérance chez vous. Je désire qu'on l'ait bien placée, et qu'elle dise aux malheureux tout ce que votre âme charitable et pieuse voudrait leur dire. Pour moi elle me dit mille choses du ciel. — ^J'apprends avec peine que vous avez été malade : vous ne me
parlez pas de votre santé actuelle ; je crains que vous ne souffriez encore.
Mes respects et remercîments à M. le comte Masin. Qu'il est bon d'avoir voulu venir me voir dans mon malheur ! — Nous avons changé de logis. Mon frère est actuellement à Quiers, presque détermine à s'y fixer tout à fait; moi, je suis chez le marquis de Barol.
J'ai l'honneur d'être^ avec bien de la reconnaissance et le plus parfait dévouement. Madame, etc.*
AU COMTE FEDERICO CONFALONIERIi.
Turin, 29 mai 1838.
Mon très-cher Federico, Ta lettre, mon ami, a été, est encore pour moi un véritable bienfait ; elle m'a trouvé plongé dans la douleur par la perte immense et toute récente d'une personne qui m'était sacrée et bien chère, mon excellent père. L'année dernière, le jour de saint Joseph de mars, ma mère tomba malade et dit aussitôt que le saint protecteur de la bonne mort l'appelait, et, en effet, elle ne se releva plus. Cette année, le jour de saint Joseph de mai, qui était son patron, mon père est tombé malade, et il a reconnu, lui aussi, l'appel divin. Après quinze jours de maladie, supportés avec une grande force d'âme et un grand calme, le bon vieillard a vu le terme de toutes ses douleurs terres-
* Déjà publiée dans la Civiltà cattolica^ série III, vol. II. Roma, 1856. (Note de l'Éditeur.)
tros, ot j'ai la conliance qu'il aura passé sans antres souffrances à la possession de la félicité céleste, tant il était pieux, droit, aimant et détaché des intérêts de ce monde. Il s'appelait Honoré, et il est mort la veille de saint Honoré. Et il le disait : Saint Joseph et saint Honoré me tendent les bras. Il a demandé lui-même le viatique, et deux jours après les saintes huiles, après quoi il a vécu encore huit jours, toujours serein et dans une oraison on peut dire continuelle. Il avait soixante-quinze ans, et s'est éteint parce que l'estomac n'atait plus aucune force. Nous l'avons assisté jusqu'à son dernier soupir, Luigi, Giuseppina, notre sœur, et moi. Mon autre frère, le jésuite, se trouvant en Savoie, n'a pu venir partager avec nous des soins si doux et si douloureux. Le chagrin de perdre ses parents est bien relatif; moindre là où les cœurs sont faiblement attachés, il est grand là où ils sont liés par les mille nœuds des habitudes chères et des sympathies intimes. Mes parents faisaient étroitement partie de mon existence; mais Deus dédit, Deus abstulitl A cela, que dire? Il faut en venir à cette conclusion, se soumettre, adorer, penser au bonheur de ceux qui moriuntur in Domino, penser que dans peu nous irons nous-mêmes les rejoindre. Oh ! comme ces morts dont j'ai été témoin me font sentir le néant de ce monde! Qu'est-ce que les années? qu'est-ce que le temps? Comme les âges passent, comme tout s'en va en fumée ! Moi-même, qui étais hier un jeune homme, et avant-hier un petit garçon, me voici un vieillard, et déjà je ne respire qu'avec effort; et si je traîne encore un ou deux ans, tout cela me paraîtra le plus fugitif
— ^2:ìi —
des songes. Oli! mon Federico! faisons-nons saints; d'une ferme et constante énergie^ élevons notre volonté vers runi([ne but de vivre en Dieu et pour Dieu, et ainsi nous mourrons pour mieux revivre en lui et pour lui !
J'apprends avec bonheur, mon bien-aimé, que tu as retrouvé une santé meilleure et que tu éprouves maintenant quelque douceur à revoir à Paris plusieurs de tes amis, de mes amis, à renouer d'anciennes relations, à en former de nouvelles. Salue affectueusement pour moi ton beau-frère Camillo, puis Arrivabene, Berchet *, Ugoni, Arconati, Bossi, Collegno et autres, que nous estimons, que nous aimons, mais particulièrement La Cisterna, et si tu vas le voir, rappelle-moi au souvenir de l'excellente marquise de Brème. Mais tout en me réjouissant de te voir électrisé parla présence de ces bons amis, je ne comprends que trop ce que mêlent d'amertume à cette joie toutes les peines de ton pauvre cœur. Que Teresa eût été glorieuse de se revoir aujourd'hui a tes côtés! Oh! que de sacrifices nous sommes appelés à accomplir sur cette terre ! A force d'en faire, la vie se décolore, et on se voit dès lors bien plus assailli des désirs de la vie future que de ceux de la vie présente. Mais outre les sacrifices^ les amertumes d'un autre genre ne te manquent pas, et je sais que c'en est une des plus cruelles pour toi que d'avoir dû en arriver à rompre avec A***; après la promesse que
1 Berchet, mort récemment si je ne me trompe, était un poêle lyrique distingué, qui avait essayé dès 1820 de naiionaliser en Italie, par une belle iraduclion de Burger, la ballade allemande.
tu avais exigée de lui, et qu'il t'avait faite, ne pas se croire tenu à la remplir! J'en suis renversé, et je prends part à tout le chagrin que tu en éprouves. Je ne me persuaderai jamais que tu te sois décidé à cette rupture aiant d'avoir reconnu l'impossibilité de l'éviter et cherché à obtenir de lui le maintien de la parole donnée; non-seulement il fait une perte immense à ne t'avoir plus pour ami, mais encore va-t-il se discréditer auprès de tous, et il s'en apercevra de mille manières. Je voudrais encore espérer qu'il remédiera à la chose par des suppressions, des corrections, des changements; et finalement en ne pubhant rien de contraire à ce qu'il a promis. Je le voudrais en vérité, mais tu me laisses bien peu d'espérance à cet égard. Je comprends maintenant, plus que jamais, ce qui déjà m'était apparu au Spielberg, relativement à la difficulté que vous aviez de voir les choses de la même manière. Ce qui me surprend le plus, c'est qu'après avoir manifesté pour toi, aux yeux du public, une admiration et une amitié sans bornes, il ait pu consentir à agir de façon à te forcer de repousser cette amitié. Quelle rage de contradiction! mais je ne puis le juger, je ne le comprends pas, je ne le connais pas assez. Pour toi, je te connais bien, et je sais que tu n'agis pas à la légère...
Toi et quelques autres gens de bien, vous me conseilleriez d'écrire, de chercher à exercer un certain empire sur les âmes pour les attirer au bien, et, dans l'excès de votre amitié, vous vous exagérez mon pouvoir intellectuel. Rien de meilleur que votre intention qui m'est chère, et je suivrais le conseil si je le pouvais.
Mais il me nianquo la santo, il ino manque cet ai{?uillon d'amljition et d'espérance qui éperonne; il me manque la confiance dans mes forces dont je ne connais que trop toute la faiblesse. Je suis un homme de peu d'haleine, un homme assis à deux pas de la tombe, et qui sourit aux Yoix qui lui disent : Lève-toi ! — Oui, mon ami, mon frère, je me lèverai, mais non pas sur la terre. Ici mon rôle est désormais fini, et s'il m'en reste encore un, c'est de souffrir et d'aimer en silence. Du reste, il est plus,que vraisemblable que si, au lieu du très-petit nombre de volumes que j'ai écrits, j'en eusse donné davantage au public, l'effet en aurait été moindre. On eût dit : Il fait, comme les autres, le métier d'auteur pour augmenter sa renommée et sa fortune. Il veut nous occuper sans cesse de son mérite. — Dieu, qui me refuse la santé et le souffle, sait ce qu'il fait pour moi et pour les autres.
Je serais peut-être devenu trop ambitieux de gloire, et mon orgueil aurait tout gâté, comme il est advenu naguère à plus d'un. — Adieu, salue pour moi nos amis, et salue également comme mes amis, quoique je ne les connaisse pas personnellement, ces dignes apôtres dont tu me parles, l'évêque de Troyes, le curé de Saint-Roch et M. Gerbet. Priez tous pour moi. Parle de moi aux Montalembert, mari et femme, que j'aime, et à qui je souhaite toute sorte de biens, toute grâce divine.
Je te suis reconnaissant de tout ce que tu m'écris et aussi des nouvelles que tu me donnes de nos amis d'Amérique. Tu espères donc pour eux leur rappel en Lombardie? J'avoue que je l'espère peu, et moins
pour toi C(Mlainominìt ([uv, pour les autres. Dieu veuille que je m'abuse ! Quant à ce qui est de te revoir encore dans ce monde, j'en ai un tel désir que je le regarde comme un pressentiment. Où? quand? Ah! si je pouvais, moi aussi, aller au mois d'août t'embrasser dans quelque dbin hospitalier de la Suisse! En attendant, unissons-nous en Dieu, aimons-nous toujours. Je t'embrasse tendrement et suis ton bien affectionné.
A PIETRO GIURIAi.
Turin, 6 juillet 1838.
Cher Pietro,
Les vers que tu m'envoies sont pleins de doux sentiments et me plaisent. Le trop de bien que tu dis de Silvio est cependant une erreur. Silvio est un pauvre petit homme dont tu t'exagères le mérite. L'unique éloge qu'on puisse peut-être en faire, c'est qu'il est franc et bienveillant, et ce n'est pas encore une grande vertu. Quant à avoir beaucoup souffert dans le cours de ma vie orageuse, tu dis vrai, quoique toutes mes douleurs ne te soient pas connues; mais chacun a ses épreuves, et qui sait combien d'hommes ont bu ou boiront à un calice plus amer que le mien? Toi-même, si jeune que tu sois, tu as tes heures de sombre mélancolie, et je te vois dévoré de la soif innocente du bon-
1 Tirée du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. Voghera, tip. Gatti, 1854.
[Note de V Éditeur.)
— 23ri —
lionr, selon les iioMes peiicfmnts de ton intellificnco. Que Dieu la satisfasse largement, et puisses-tu être quasi flos rosarum in dichus vernis et quasi lilia quœ sunt in transilu aquœ, et quasi thus redolem in diehus œstatisf Mais toutefois, si tu jouis peu, si tu souffres beaucoup, ne te décourage* jamais, élève ta pensée jusqu'aux vues que Dieu a sur chaque homme, et mets toujours ta plus grande consolation dans la vertu.
Tes vers pour la tombe de cette dame sont aussi de mon goût et dignes de toi. — L'éloge que, dans ton article, tu fais de Flechia est parfait : il écrit véritablement en vers avec un rare talent. Je ne condamne pas ton jugement un peu sévère sur le sujet. Ta sévérité serait parfaitement fondée si le Profeta velato était un tout; mais ce n'est qu'une partie de poëme, un épisode accidentellement tragique, à côté d'épisodes d'un genre différent; — un tambour qui choquerait si le maestro n'avait mis que cet instrument dans sa symphonie, mais qui là, associé à d'autres sons, produit l'harmonie. C'est du moins ce qu'il m'en semble, mais peut-être me trompé-je, et il n'importe guère. Ta critique n'a rien de superficiel, et elle est exposée avec élégance.
Je regrette qu'il s'élève des orages entre vous autres de V Album et le Messaggere. Voilà un des motifs qui m'inspirent pour les journaux moins de penchant que de répugnance. Ils en viennent continuellement aux mains, ou tout au moins se regardent de travers.
J'ai passé presque un mois à la campagne, sans profit pour ma santé. Je suis sur pieds, mais malade et
respirant à peine. Mais je ne veux pas me plaindre : le corps est si peu de chose.
Adieu, cher Pietro, salue de ma part père et frère et aime-moi.
CXXYI
AU COMTE FEDERICO GONFALONIERI»
Turin, 8 juillet 1838.
Cher Federico, Depuis que j'ai reçu ta bonne et chère lettre, que m'a remise le chevalier Larchi, mes maux ne m'ont pas laissé de relâche, et j'ai été tellement sous leur empire, que jusqu'à ce jour je n'ai pu me résoudre à t'écrire. Enfin, je me décide à le faire, et c'est une manière de te dire que depuis deux jours je vais un peu mieux. En d'autres termes, je respire avec moins de peine, et je n'ai plus, la nuit, d'aussi longues insomnies, ce qui est un grand soulagement pour mes nerfs. La chaleur croissante de l'atmosphère ne me nuit pas, au contraire, elle me fait du bien. En avant donc, et vivons tant qu'il plaira à Dieu. Je le remercie mille fois d'avoir amélioré ta chère santé! Porro m'écrit que tu as tout à fait retrouvé ta bonne et vigoureuse mine d'il y a vingt ans. Dieu veuille seulement que le fond de la santé réponde à cette bonne apparence. J'ai su de Porro, avec grand regret, qu'on t'avait refusé la permission d'aller embrasser en
* Publiée par la Civiita cattolica, série III, vol. III. Roma, 1 6 août 1 856. {Note de l'Éditeur.)
Suisse ton père et tes frères; j'espère qu'ils feront quelques milles de plus, et que vous aurez la consolation de vous voir en France. Si Porro ne se fait pas illusion^ il est très-probable qu'à de si grands chagrins succédera bientôt pour plusieurs, et notamment pour toi, mon cher et doux ami, le bonheur de pouvoir rentrer en Lombardie. Je crains et j'espère, et j'implore de Dieu cette grâce. Le séjour dans la patrie est accompagné de douceurs infinies, qui manquent en pays étranger, quoique ce soient des douceurs auxquelles viendrait se mêler pour toi et pour d'autres, une assez grande dose d'amertume. Oh ! si pareille chose arrivait, comme nous serions voisins ! comme il serait facile de s'entendre pour passer ensemble un jour ou deux! Il me semble que la présence et la voix me ressusciteraient, si j'étais mort. Dis-moi cependant si tu nourris réellement cette espérance, et si elle est fondée sur une base sohde. Quand tu m'écriras, mets sur l'enveloppe, sans autre adresse : Silvio Pellico , in casa Barolo. Je ne saurais le dire combien la vue de ton écriture me reconforte ; j'y retrouve toute ton âme, et quoique plus mélancolique qu'enjouée, elle tempère ma propre mélancolie et la rend douce. Je regrette dans un sens, mais d'un autre côté j'aime à te voir aussi ce sentiment de l'insuffisance des choses humaines; sentiment pénible mais irrésistible, juste, salutaire, et condition nécessaire pour qui veut goûter l'Évangile. Puisque tout est imparfait et fugitif dans la vie humaine, que devons-nous faire? Nous attacher fermement à la notion de cette vérité, renoncer aux prestiges du monde, et vouloir ce que Dieu veut; toute
autre conduite est un enfantillage trop manifeste et trop coupable. Quoique Paris abonde en agréments de tout genre, je doute qu'à la longue tu fen trouves satisfait, précisément parce qu'il me semble qu'il doit t'être difficile, connu, admiré, recherché comme tu Tes, d'y pouvoir vivre assez retiré, assez tranquille. Il est vrai qu'à Milan tu ne te verrais pas moins entouré de compatriotes et d'étrangers ; mais il te serait plus aisé, si je ne me trompe, tant de te faire, aux heures qui te conviendraient, une atmosphère égale et homogène, que de retrouver un peu de solitude selon ton cœur. Je ne sais vraiment moi-même ce que je dois te souhaiter, mais je sais bien que je voudrais te voir comblé de consolations, et que d'y penser m'agite, parce que je t'aime de toute mon âme. Tantôt Milan me sourit pour toi, tantôt il ne me plaît nullement; tantôt il me paraît invraisemblable qu'on te permette de rentrer, tantôt j'accueille avec plaisir les bruits qui courent sur une telle possibilité. Au miheu de tous mes doutes à ce sujet, je ne sais que prier tous les jours le Seigneur pour toi. Puisse-t-il pourvoir au soulagement de tes maux et à l'accroissement de tes prospérités! Une si grande partie de ta vie s'est passée dans d'extrêmes douleurs ; oh ! que le reste soit du moins entremêlé de douceur ! Continuons cependant à nous armer de courage, et cette arme demandons-la à Dieu; Dieu dans les jours des diverses et horribles angoisses ne nous l'a pas refusée, et il ne nous la refusera jamais, si nous mettons en lui toute notre confiance. Que toute notre conduite soit un culte qui l'honore et qui serve d'édification à tous ceux qui ont
les yeux attacliés sur nous! Le malheur nous a exposés aux regards d'un grand nombre de spectateurs ; l'obligation où nous sommes de glorifier Dieu s'est accrue d'autant, et il est certain que le malheur ne nous a été envoyé que pour nous rendre meilleurs, et nous donner une influence salutaire sur les âmes. Appliquonsnous souvent, malgré notre indignité, ces divines paroles : Sic luceat lux vestra coram hominibus, ul videant opera vestra bona, et glorificent palrem vestrum qui in cœlis est.
Tu te plains de ne pas vivre assez en Dieu et pour Dieu, et tu te reproches tes contradictions intérieures; mais je ne m'en effraye pas. Et qui donc se peut dire content de soi? Veillons néanmoins à ne pas trop prolonger les contradictions qui sont en nous, et ces miracles que nous ne pouvons faire. Dieu les fera. J'espère voir ici bientôt La Cisterna. Je n'ai pu encore aller à Reano voir sa sœur. Salue-le de ma part, ainsi que nos autres amis. Tu me demandes compte de Tabbé Foisset*; je ne sais s'il est à Paris où à Beaune, sa ville natale. Je ne le connais pas personnellement; mais je connais un autre Foisset, frère de Fabbé, et qui demeure à Beaune, homme d'un mérite distingué par son esprit cultivé et religieux, lequel, il y a trois ans, vint de ce
* M. l'abbé Silvestre Foisset, dont s'était enquis auprès de Silvio le comte Gonfalonieri, prêtre d'une instruction solide et variée, d'une rare et aimable vertu, succomba, jeune encore, aux saintes fatigues du sacerdoce. Tendrement aimé de ceux qui l'ont connu dans l'intimité, et j'aime à citer dans le nombre le père Lacordaire ; il a laissé dans bien des cœurs un vide que le temps n'a pas comblé. [Note du Traducteur.)
côté des Alpes^ et m'inspira une sympathie particulière. Je lui envoyai ma première lettre pour toi, et il te la fit parvenir au moyen de son frère qui était à Paris. Ces deux frères sont entièrement unis de sentiments et de principes religieux. Ils ont récemment publié les œuvres de M. Riambourg \ excellent penseur catholique, leur ami. Ce sont trois volumes à hre, et peut être plairaient-ils à Maria. Quand tu écriras à cette charmante personne, offre-lui mes hommages. Foresti m'a écrit une lettre qui l'honore et m'a fait plaisir. Je lui répondrai; mais un autre jour. Mille choses à Bianca, si tu la vois. Elle a fait un pas important; mais je voudrais la voi.-" avancer. Je voudrais qu'elle se servît de son âme si forte, pour embrasser la foi du catholique, apostohque et l'omain, pour la dresser aux yeux avec im orgueil aimable, et montrer qu'il n'est pas vrai qu'elle soit rouillée, qu'elle soit l'ennemi barbare de la sagesse, et qu'en dehors de rÉghse notre mère, il y ait des croix plus vénérables. Adieu. Souviens-toi que tu m'es cher au delà de toute expression. As- tu toujours Camillo près de toi? prie-le de se souvenir de moi. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et je suis ton Silvio.
* Je rétablis ici le nom, un peu détiguré dans le texte, de ce modeste philosophe. Président de chambre à la cour de Dijon^ M. Riambourg y continuait avec distinction les traditions de cet ancien parlement de Bourgogne qui a donné de si beaux noms aux lettres françaises. {Note du Traducteur.)