MARQUIS DE VASSIEUX, A CARPENTRAS
Chieri, 4 août 1838.
"^ Monsieur et cher ami,
M. le comte de Montélégier, dont j'ai été charmé de faire la connaissance, m'a remis, il y a six jours, votre aimable lettre du 27 juin. — Je vous devais une réponse à celle que vous me fîtes Thonneur de m'adresser au commencement de Tannée. Des chagrins que j'ai eus sans relâche m'ont rendu coupable d'un silence trop prolongé ; je vous en demande pardon. Le plus grand de mes chagrins a été de voir mon pauvre excellent père tomber en langueur, soutïrir, et être enfin victime de son âge avancé. J'ai eu le malheur de le perdre le J5 mai. Bénissons Dieu de tous les coups qui nous viennent de lui ; mais de telles pertes sont affreuses. Ma santé en a beaucoup souffert; je ne me porte mieux que depuis quinze jours. — Je vous écris de Chieri; ce n'est pas que j'aie quitté le séjour de Turin, mais je passe quelque temps auprès de mon frère, qui s'est établi ici depuis la mort de notre père.
Cet air paraît me faire un peu de bien. C'est un heureux hasard que je me sois trouvé à Turin le jour de la venue de M. le comte de Montélégier. — Il m'a parlé de vous et du charmant mariage que vous avez fait. 11 m'a confirmé ce que voas me dites vous-même de votre bonheur et de la grande consolation qu'eu
éprouve madame votre mère. Vous êtes bon, vous méritiez un ange pour compagne, Dieu vous Ta donné. Je vous félicite tous les deux de toute mon âme. Présentez, je vous prie, mes humbles hommages à cet ange et à madame votre mère.
Il vous manque un père que vous révériez, que vous aimiez, mais il est au ciel, et il vous bénit. J'ai la même espérance pour mon pauvre père. Cependant prions pour nos chers trépassés. Quand vous priez pour votre père, dites aussi un Requiem pour le mien, je vous serai obligé de cette charité d'ami ; j'en ferai autant. — Croyez -moi votre très-affectionné serviteur, Silvio Pelhco.
César 1 est à sa vigne; ils se portaient tous bien ces jours passés. — Les Settime sont à Milan. *
A M. LE COMTE L. PORRO
Turin, 20 novembre 1838.
Très-cher comte Porro, J'ai une si pauvre santé que je m'étonne toujours de pouvoir me traîner d'une année à l'autre ; mais peut-être vie-illirai-je ainsi, et il me semble que nous devons encore nous revoir, non pas une fois seulement, mais plusieurs fois et longuement. Je le souhaite de tout mon cœur. Mais je vois avec peine par votre chère lettre que vous ne pouvez encore effectuer ce retour dans la patrie après lequel vous soupi-
^ Le comte Cesare Balbo. [Note de l'Editeur.)
rcz. Jo ne comprends pas pourquoi cet ajournemenl à l'année prochaine. En attendant^ c'a été pour \ous une consolation de revoir et d'embrasser notre excellent Giulio. J'eusse désiié qu'il eût pu passer par Turin, moi aussi je l'aurais embrassé, et mon cœur se fût dilaté à Tentendre me parler de son père chéri^ chéri non-seulement de Giulio, mais aussi de moi.
J'avais ici un autre ami précieux, un ange de bonté dans le marquis de Barolo; je suis inconsolable de sa mort; c'est une perte pour tout le pays, tant cet homme était charitable et ingénieux à faire le bien en toute occasion. Heureux qui passe de cette vie pleine de douleurs à une vie céleste en récompense de ses vertus !
Aspirons avec confiance à cette vie céleste, et en attendant, aimons-nous dans ce pauvre monde. Je vous embrasse de toute mon âme, et je suis votre trèsaffectionné serviteur et ami.
A M. LE COMTE LUIGT PORRO
Turin, 26 janvier 1839.
Très-cher Porro, Le comte Cattaneo est venu ^ il y a déjà quelques jours , m'apporter une lettre de votre bon petit ange Nancy : en lui répondant, je me suis accusé de paresse envers elle, et aussi envers vous; mais j'ai ajouté que je voulais enfln m'amender ces jours-ci, — et en voici la i)reuve dans ce très-cordial embrassement d'un ami bien vieiUi, souvent visité de douleurs physi-
ques et morales, souvent bien près peut-être de devenir stupide, mais néanmoins assez vivant encore pour vous aimer chaudement et se rappeler toujours avec tendresse les douces années que nous avons vécues ensemble. J'avais, comme tout le monde, regardé Findult avec trop d'illusion; et je ne puis me consoler du refus par lequel a été accueillie votre demande et celle de tant d'autres exilés. Il est vrai que l'on veut adoucir cette amertume en répandant que ce n'est qu'un retard. Mais je me sens si découragé que toute espérance m'abandonne. Veuille le Ciel que je me trompe ! Je vous plains tous, et je m'afflige en outre tout particulièrement du malheureux parti qu'ont pris quelques-uns de nos amis de se hâter, sur la foi de l'induit, de revenir d'Amérique, où déjà, peutêtre , ils s'étaient fait un établissement convenable. Misérable monde ! que peu de choses y vont bien ! Dans ce peu de choses, je me suis réjoui de voir que tout a bien tourné dans les couches de la comtesse Cattaneo, malgré les tristes présages qui troublaient son imagination. Elle se propose à présent de passer quelque temps à Milan pour mieux reprendre ses forces ; y voir ses frères et ses autres chers parents sera un vrai soulagement pour elle. Pauvre petite ! elle a eu là une cruelle déception après la douce espérance de se retrouver bientôt dans les bras de son père ! Quant à moi, je ne puis en prendre mon parti. On dit qu'en Lombardie, l'indignation est générale contre ceux qui se sont opposés aux intentions de clémence absolue positivement manifestée par remi)ereur. On assure qu'il se fait des réclamations, qu'il y a des engage-
mcnts pris. Dieu veuille que tant crefforts ne soient pas vains ! J'ai su par le comte Cattaneo que votre santé est toujours aussi forte que votre âme; je m'en réjouis, et je souhaite que vous vous conserviez ainsi pour pouvoir un jour revoir encore la terre natale et y passer des années de félicité au milieu de vos bienaimés fils....
AU COMTE FEDERICO CONFALONIERI
Turin, 10 janvier 1839.
Mon bien- aimé Federico,
Depuis longtemps je te dois une réponse, et peutêtre auras-tu pensé que je souffre beaucoup de Tliiver. Cependant ma santé n'est pas devenue pire, et je dois même me louer de la saison , qui contre l'ordinaire est très-douce dans notre pays; mais comme je respire toujours difficilement vers le soir, et que, par suite, j'ai assez de peine à reposer la nuit, il en résulte que je reste levé moins de temps que par le passé, et j'ai si peu d'haleine pour les choses que je voudrais et devrais faire, que j'en ai une vraie honte, mais sans fruit. Je continue donc à vivre plus inutile que jamais, ne sachant pourquoi je laisse ainsi les semaines m^échapper et comprenant seulement que je n'ai jamais été bon à grand'chose; maintenant je ne suis plus bon à rien du tout.
1 Publiée dans la Civiltà catlolica, série III, vol. ÏII. Roma, 1 6 août ^ 856 . {Note de V Editeur.)
Et voilà, mon pauvre Federico, coinment cet ami à qui tu as donné tant de preuves d'une bonté, d'une sympathie toute particulière, gît stupide et pareil à un ingrat, au lieu de pouvoir chercher pour toi quelque consolation dans l'activité de ses pensées et la chaleur de son cœur. Et cependant, tout en m'adressant ces reproches à moi-même, je suis tenté de me prendre en pitié, parce que je me sens affligé d'une précoce vieillesse, comme si j'avais le double de mes années, et parce qu'au miheu de mon inutilité, je sens que mon cœur n'est rien moins que glacé pour toi. Ah ! il ne l'est pour aucun de mes chers compagnons d'infortune ! et je m'attriste profondément quand je laisse tomber ma pensée, et cela m'arrive plus d'une fois le jour, sur toi et sur d'autres que j'aime, ainsi retenus loin de leur patrie, après ces consolantes et décevantes interprétations que nous donnions tous aux termes de l'induit. Que d'âmes s'ouvrirent follement à la joie, s'imaginant qu'aucun de vous ne serait exclu de cette amnistie tant vantée! J'avais d'abord hésité à accueiUir une telle espérance, puis je m'y étais laissé aller comme les autres, et je ne croyais pas qu'il fût possible de rien changer aux dispositions. Je regardais déjà comme un des plus beaux jours de ma vie celui où tu passerais à Turin, et je me figurais que notre bon Porro et d'autres prendraient avec toi ce bienheureux chemin. Le réveil qui a suivi ce charmant rêve a rempli mon cœur de tristesse. Quelques-uns essayent de me consoler en disant que ce n'est pas une grâce absolument refusée, mais seulement ajournée; il me serait doux d'espérer encore,
mais je n'oso presepio pins. S(*. jHuit-il qne Borsieri ot Castiglia aient pris la rcsolntion de traverser TOcéan et de venir en France, sans être assurés de pouvoir rentrer dans leur patrie? Je gémis de les voir dupes d'une attrayante illusion ! Les qnelques lignes de Castiglia me sont bien chères; Borsieri ne m'a pas encore écrit, et je ne sais où il est. Ah ! quoique tu raisonnes avec une profonde justesse, en te résignant à ne plus revoir peut-être la terre où tu es né, tu sens néanmoins avec angoisse combien il est cruel que tu ne puisses porter quelque liliale consolation aux derniers jours de ton bon vieux père. Malheureux père et malheureux fils! Mon pauvre Federico! ta douleur est sainte comme les pensées de résignation chrétienne à l'aide desquelles tu cherches à te soutenir, en considérant que notre véritable patrie n'est pas sur la terre. Puisque tous les autres vœux que je fais pour toi sont inutiles, puissé-je voir du moins qu'on te permette le choix de quelque séjour qui ne soit pas dépourvu d'agrément et te conserve en bonne santé ! Il me semble que cette vie nomade doit t'être pénible. Il est vrai qu'en tout pays tu trouves des gens qui t'estiment et qui t'aiment, ou parce qu'ils te connaissent depuis longtemps, ou par suite de l'intérêt légitime qu'inspirent tes malheurs et ton caractère. Je comprends que ce n'est pas assez pour apaiser une âme affligée et qui a besoin de soulagement, mais cette sympathie générale doit répandre quelque douceur sur tes heures de tristesse. Que dis-je 1 oh ! non, mon ami chéri ! toi et moi, et mille autres infortunés comme nous, nous sommes à tel point désabusés que
les consolations fugitives ne nous suffisent plus, ne nous font plus illusion. Il n'y a pas de joiu* que je ne réprouve en moi ; et si c'est là un sentiment pénible, il a cependant un mérite immense que nous devons mettre au-dessus de tous les biens : il donne à nos cœurs une vive impulsion vers les vérités immuables qui régnent éternellement au delà de ces politiques emportées de la terre, où Ton voit plus souvent lutter la force que la justice, et qui n'offrent qu'une succession de fautes et d'erreurs.
J'ai su que notre Giovanni Arrivabene était à Magadino, où, au lieu de recevoir la permission de rentrer dans sa patrie, il n'a eu qu'un refus. Je lui ai écrit. Il m'a répondu avec son cœur toujours excellent et plein d'amitié, et m'a informé du parti (ju'il a pris d'émigrer légalement, ce qui lui a été accordé.
A Andryane, je ne lui ai plus écrit depuis longtemps ; ce que je lui avais dit au sujet de ses Mémoires n'était pas une critijque hostile, encore moins une approbation ; au contraire, je ne dissimulais pas mon blâme, me bornant à l'excuser sur sa bonne intention. Il y a un mois, il m'écrivit ainsi que M"»^ Andryane, pour se plaindre de n'avoir pas reçu de réponse à sa dernière lettre. Je répondis à M^^e Andryane quelques lignes polies, mais à lui pas un mot. Je me trouvais à cette époque condamné au repos par mes souffrances, et véritablement incapable d'écrire longuement. Ce silence absolu à son égard lui i)arut inexplicable, et il s'en plaignit. Je continue pourtant à ne pas lui écrire parce qu'il m'en coûterait de lui dire des choses (jui lui feraient de la j)eine inutile-
meni. Ta santé cst-cllc icdeveniit' inoilleuro depuis que lu es à Marseille? Dieu le veuille ! Donne-moi, je te prie, de tes chères nouvelles, et ne me punis pas de mon si long retard à te répondre. Informe-moi du sort de Borsieri. J'espère que lu auras de bonnes nouvelles de notre amie d'Amérique. Quand tu lui écriras, dis-lui que mon cœur l'honore profondément. Adieu, mon bien cher et généreux ami. Que Dieu te comble de consolation ! Crois que je t'aime de toute mon âme et pour toujours.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
Samedi-saint, 1839.
* Madame la comtesse ,
La Religion du cœur méritait bien une traduction en italien; j'apprends avec plaisir qu'on l'a faite, mais je n'en connais pas l'auteur. Ne pouvant pas entreprendre celte traduction moi-même, je n'avais fait que suggérer à Marietti d'en charger quelque écrivain.
Bonne Pâque, Madame, c'est un souhait dont vous n'avez pas besoin. Je vous souhaite donc que depuis ces jours saints votre précieuse santé ne fasse plus que s'améliorer.
Veuillez agréer l'hommage des sentiments distingués d'estime et de respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. *
CXXXTI
AU COMTE FEDERICO CONFALONIE RI
Turin, l^"- mai 1839.
Mon bien-aimé Federico, Tu fais sortir de sa léthargie , non mon cœur qui a et aura toujours une vie très-énergique pour t'ai mer, mais mon bras devenu paresseux et tout perclus de rhumatismes, et ma tête couronnée de je ne saisquelles douleurs nerveuses , inepte, stupide, avide de sérénité et pourtant souvent accablée de ces humeurs sombres que je condamne. Oh ! quel doux, bon, généreux ami tu es toujours ! Quel bien me font cette lettre et ces ressouvenirs si pleins de ta vive amitié ! Je t'en remercie, je t'en bénis. Je ne mérite pas la part que tu me fais dans ton excellent cœur, mais je l'apprécie grandement. Tu sauras que j'avais lu dans les journaux français ton départ de Marseille pour Alger, mais j'ignorais ton retour. J'attendais pour t'écrire de te savoir revenu en Europe. Je suis ravi que tu aies eu l'heureuse inspiration de ce voyage, puisqu'il t'a procuré des sensations si vives, si belles, si profondes ! Ah ! que le Seigneur daigne sourire à ce nouveau rayon de clarté catholique qui a pénétré dans la patrie de saint Augustin; et qu'il y envoie beaucoup d'apôtres en qui abonde , outre la foi , cet aimable esprit de charité qui aide si bien à convaincre. C'est celui que tu as trouvé chez le saint évêque
1 Publiée dans la Civiltà cattolica, série III, vol. III. Roma, ^ 6 août 1 856. (Note de l'Éditeur.)
Dupiiclì, dioz ses collaborateurs ecclésiastiques et «lans les différents ordres des sœurs de charité. Je comprends , mon Federico chéri, les joies intimes que tu as savourées, les aspirations chrétiennes dont ton âme s'est enflammée, le cordial applaudissement que tu as donné à ces magnanimes fidèles. Quelle diff'érence entre ce labeur apostolique, accompagné de tant de peines, de fatigues et de sacrifices, de tant d'efforts constants et patients, et les dissertations des raisonneurs comme moi, hélas ! qui ont sans cesse à la bouche les mots d'humanité, de civilisation , de vertu et de religion, sans rien faire qui vaille! Mais Dieu est si désireux de nous faire du bien qu'il pèsera même nos intentrons et notre empressement à adhérer au bien qu'opèrent ses plus magnanimes serviteurs. Je me sens incapable de tout et j'en ai honte. Toutefois je confesse que j'augure bien pour mon compte de la grâce que Dieu me fait de me réjouir des vertus d'autrui et des espérances qui brillent à l'honneur de notre Église. En même temps que tu goûtais toutes les satisfactions que t'ont procurées ces belles plages africaines, ta santé gagnait aussi à entrer dès le mois de février dans un délicieux printemps. Voilà de quoi je me réjouis de toute mon âme, et d'autant plus qu'à mes yeux, une santé améliorée à ce point après l'état pitoyable où l'avait réduite une si longue captivité, est un vrai miracle. Puisses-tu conserver ces nouvelles forces et vivre sans douleurs nombre d'années ! Puisse le ciel te bénir de toutes les manières pour compenser l'excès de tes souffrances, et pour te payer des fraternelles charités dont tu nous a comblés , moi et mes
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compagnons d'infortune ! Je ne saurais t'exprimer tout le bien que je te souhaite, toute Taffection que je te porte, et combien je te crois meilleur que tu ne crois Tetre toi-même. Tu t'accuses de connaître la vanité des engagements du monde , et de ne pas être cependant tout à fait libre de cœur. Je suis tenté de penser que tu te vois avec cet œil sévère, que tu te juges avec cette rigueur qui précisément stimulent à accroître encore le mérite que Ton a déjà. Il faut admirer ceux qui fuient tout à fait le monde pour se consacrer à l'apostolat, ou à une sainte retraite; mais il est certain aussi que les vocations ont des formes diverses, et qu'on peut vivre dans les villes sans porter la robe , et demeurant d'ailleurs en douce servitude et amitié avec Dieu. Hé bien ! persuadons-nous que nous sommes de ceux-là , puisque nous ne nous sentons pas appelés de Dieu même à des carrières extraordinaires. Oui, mon bien-aimé Federico, aspirons du fond de nos prisons à nous perfectionner. Demeure au milieu du monde, si le ciel le veut ainsi, mais demeures-y, demeurons-y pour l'édifier. Dans notre jeunesse nous philosophions trop imparfaitement, à l'aide d'arguments décousus et sans base. Que notre philosophie soit désormais celle du Rédempteur! Glorifions son aimable et subhme doctrine dans tous ses rapports avec lui et avec la société. Maintenonsnous dans le dessein d'être ses disciples et de l'aimer avec un sentiment énergique, une volonté forte, une reconnaissance infinie. Je te remercie également de toutes les nouvelles que tu me donnes de nos amis. J'ai reçu , il y a deux jours , une bonne lettre de
Bruxelles, écrite à deux par Arrivabene et par Borsieri. J'ai un véritable, un indicible rej^^ret de ne pouvoir voler à Antibes comme je le voudrais, et ce n'est, hélas ! que par le désir (ju'il m'est permis de t'embrasser . Non que ma santé soit maintenant si mauvaise, ce sont les circonstances qui me retiennent. La santé de la marquise Barolo est beaucoup [)lus faible que la mienne, et c'est pour moi un devoir de ne pas m'éloigner d'elle. Tu vas passer quelques heureux jours avec ton excellent oncle, ton excellente tante, ainsi que notre Castiglia avec sa famille. Je porte envie à tous ceux qui vont se trouver là, près de toi. T'imagines-tu combien de fois je penserai à toi durant ces semaines ? Ah ! que les espérances de l'amnistie se réalisent donc une fois ! pas un n'en sera plus heureux que moi qui, alors du moins , aurai la consolation de serrer dans mes bras mon bien-aimé Federico. Cette communication que vous a faite l'ambassade de Sardaigne à Paris me semble aussi de bon augure, et me console un peu. Mais de grâce, qu'on ne tarde pas trop ! les délais ont déjà été si longs, si douloureux ! Pour peu qu'ils se prolongent, tu reviendras de ce côté des Alpes, mais Dieu sait si auparavant mes infirmités ne m'auront pas envoyé sous terre ! Cependant le cœur me dit que nous devons encore nous revoir ici-bas, et je le souhaite ardemment, au delà de tout ce qu'on peut dire.
Je n'ai aucune objection à ce que Bianca demande, et je te laisse le choix, à toi seul, qui es un autre moimènje. Cette bonne et généreuse Bianca devrait bien faire un pas de plus dans la foi ! Quel vacillant édifice
que ce semi-christianisme! .le m'at'tlige de ce qu'elle n'aperçoit pas la solidité de notre divine Église et de ce qu'elle n'emploie pas sa forte volonté à se pousser dans cette voie. Elle a justement une haute opinion de toi. Dirige-la, travaille, si tu le peux, au bonheur de son âme. Adieu, mon frère, mon ami, soutien et bienfaiteur de celui qui est, avec un inaltérable dévouement, ton Silvio Pellico.