‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 36 sur 103 · A L'INSIGNE NICOMÈDE BIANCHI, A MODÈNE · texte numérisé non relu

A L'INSIGNE NICOMÈDE BIANCHI, A MODÈNE

Turin, 19 août 1839.

Monsieur, Je reçois la lettre où Votre Seigneurie, en m'annonçant le dessein où elle est de mettre sous presse un recueil de lettres d'Ugo Foscolo, me demande si, dans le cas où j'en posséderais quelques-unes, je pourrais lui en donner copie. — Je me rendrais volontiers à votre désir, si ces lettres n'étaient véritablement de nature à être soustraites à l'impression, tant à cause du respect que je dois à cet ami infortuné, dont l'imagination n'était pas toujours gouvernée par la saine raison, que parce qu'elles fourniraient de vains aliments à des erreurs dangereuses. Je n'ai pas jugé, je ne puis regarder comme bon à publier ce que je possède d'inédit de mon ami. Je vous assure, d'ailleurs, que ce sont choses sans valeur littéraire.

Votre Seigneurie, en outre, a l'amabilité de me demander si je permets que mon nom soit mis en entier dans les lettres où Foscolo, écrivant à d'autres.

y^KK

parle de moi atîeetueuseinerit. Les liens qui unirent ce cœur si dévoué au mien étant connus de tout le monde, je n'ai aucun motif pour souhaiter que Ton taise mon nom dans les lettres de Foscolo, que d'autres croient pouvoir publier, sauf cependant l'exception suivante. Quelquefois Foscolo et moi , quoique fort amis Tun de l'autre, nous différions d'opinions sur des choses graves, et je ne cédais pas facilement. Alors, dans ses moments de colère, écrivant à quelque ami intime, il se plaignait, je puis le dire, comme un homme en délire ; puis, quand il était redevenu calme, il se repentait d'avoir mal interprété mes sentiments, et m'en faisait souvent une généreuse réparation. Je dis donc que si Votre Seigneurie pubhe des lettres de Foscolo où il parle de moi dans ces accès de colère momentané, je désirerais que mon nom y fût effacé, attention délicate, dont je vous serais très-reconnaissant, et qui devient rare aujourd'hui parmi les éditeurs de correspondance.

J'ai l'honneur d'être, avec une estime particulière, etc.

A M. LE COMTE GIULIO PORRO

Vigna Barolo, 7 octobre 1839.

Mon bien cher Giuho,

Avant-hier M. Bessat m'a apporté, sur la colline, ta

bonne lettre, et tu peux penser avec quel plaisir je l'ai

reçue. Ce M. Bessat est un jeune homme aimable, de

cœur et d'esprit; puis une lettre de vous, mes chers,

mes bons amis Porro, c'est un présent qui fait toujours battre ce cœur si complètement vôtre. De mes nouvelles? je ne veux pas t'en donner pour ne pas répéter l'ennuyeuse histoire des infirmités de ma précoce vieillesse, .le respire comme je puis, et cela durera tant que cela pourra; mais comme je ne suis pas encore mort, j'espère bien ne pas m'en aller de ce monde avant de vous avoir revus et embrassés, et joui de votre contentement. On dit que dans un an l'amnistie autrichienne aura son plein effet. Ah ! serait-ce bien vrai? Tu ne me le dis pas, ton père pas davantage. Et cependant M. Bessat m'a dit que vos espérances paraissent fondées.

Voici les quelques vers que tu me demandes; adieu, mon Giulio. Adieu, excellent comte Luigi (juc j'aime et embrasse de toute mon âme. Aimez toujours .l'un et l'autre votre bien affectionné Silvio.

AU COMTE FEDERICO CONFALONTERI '

Turin, 14 novembre 1839.

Mon bien cher, mon bon Federico, Lorsque La Cisterna est venu me dire qu'il re[)artait pour Paris, je voulais par son entremise l'adresser enfin une lettre pour te répéter toutes ces choses qui ne sont pas nouvelles, mais qui entre vrais amis

1 Publiée par la Civiltà cattolica, série III, vol. III. Roma, 1 6 aoùl 1 856. {yote de l'Éditeur.)

se disent et s'écoutent toujours volontiers. A cette époque-làj je nie portais bien en comparaison de ma santé tiabituelie. Mais ce bien était si peu de chose qu'en im instant il s'évanouit, et jusqu'à ce jour je n'ai plus eu assez d'haleine pour écrire une longue lettre. Je recommence à mieux dormir la nuit, et à respirer plus facilement, et c'est là ce que j'appelle encore une fois me bien porter. Je me flattais que l'induit impérial te laisserait très-prochainement la liberté de retourner en Lombardie, et qu'ainsi j'allais bientôt avoir la consolation de Tembrasser. On allait même jusqu'à dire (tu l'auras su par La Cisterna) que tu avais déjà passé ici en toute hâte et sans t'arrêter. Mais de cela je n'en croyais rien; il me semblait impossible que, même dans la course la plus effrénée, tu eusses traversé ce pays sans revoir au moins un instant ton Silvio. Depuis que je ne t'ai écrit, mon bien cher ami, il s'est passé pour moi des jours bien douloureux. Tu auras appris la mort d'un homme excellent, qui avait un cœur pareil au tien, le marquis de Barolo. J'ai rarement éprouvé un chagrin aussi vif, aussi profond qu'à l'occasion de cette perte. Son excellente femme était en voyage avec lui. L'ayant vu mourir ainsi, dans une misérable auberge de Chieri, et presque subitement, sa santé à elle en fut bouleversée, et de retour à Turin, elle fit une grave maladie dont elle s'est remise avec peine. Femme d'un grand courage, mais aimant avec passion un mari qui le méritait, elle s'est soumise à la volonté de Dieu, mais elle ne peut encore goûter aucune consolation. Oh ! celui-là est digne d'envie qui meurt après

une yìo bienfaisante et pieuse. 11 est cruel de survivre à ceux qu'on aime. Dans le cours cFune année j'ai perdu mes parents et cet homme qui était pour moi comme un frère. Tu peux imaginer si j'ai eu besoin de Faide de Dieu pour supporter de si cruelles douleurs ! J'étais dans ces jours d'inexprimable abattement quand il m'arriva une lettre d'Alexandre^ et une autre de sa belle-sœur. Il attendait^ disait-il, une occasion pour m'envoyer ses Mémoires, et me parlait de la bonne intention qui l'avait porté à les écrire. Je ne lui ai pas encore répondu. 11 ne me dit rien de votre rupture ; la belle-sœur non plus. Elle faisait bien allusion à quelques déplaisirs auxquels il ne se serait jamais attendu^, mais sans me les spécifier.

J'ai reçu tout récemment une lettre du bon Porro. Il me dit qu'il lui faut ajourner jusqu'à l'année prochaine l'espérance de rentrer dans sa patrie.

Raconte-moi la vie que tu mènes. Je sais par La Cisterna que tu es renforcé, réembelli^ rajeuni. Comme je m'en réjouis, et que je voudrais te voir heureux ! Salue pour moi le gracieux ange d'Améiique quand tu lui écriras. Passes-tu l'hiver à Paris, ou vas-tu de nouveau dans le midi de la France? Conserverais-tu Fespoir d'obtenir cette permission tant souhaitée de rentrer en Italie? Pardonne-moi mon long silence, et en signe de pardon écris-moi. Écris à ce Silvio qui t'aime si parfaitement de cœur. De la vie que je mène, je n'ai rien de notable à te dire. C'est celle d'un triste valétudinaire (|ui cherche à alléger ses propres douleurs en évitant de se plaindre trop, et qui ne cesse de se rappeler à lui-môme que son devoir est de

se résigner. Une de mes pensées les j)lus douces el (|tii revient le plus souvent à mon esprit est celle de l'amitié qui m'a uni à toi dans la prison, qui m'unit à toi pour la vie, qui m'unira à toi dans le ciel. Je fembrasse tendrement.

Salue de ma part La Cisterna, si vous êtes l'un et l'autre à Paris. Adieu, mon bon Federico. Quand donc nous reverrons-nous?

CXXXYI

Page 1