A M. LE DOCTEUR VINCENZO ROSSI, FAENZA
Turin, 3 juin 1840.
Très-illustre docteur.
Que d'excuses j'ai à vous faire pour ne pas vous avoir encore exprimé ma reconnaissance ! Je suis confus de mon long retard à vous écrire et de l'estime excessive que vous m'avez témoignée dans votre admirable sonnet. Quoique ma santé soit faible, au point de ne plus me laisser cette imagination active qui est nécessaire pour cultiver les lettres, et que je ne lise plus guère de choses nouvelles, j'ai cependant lu ces feuilles de votre journal, en applaudissant au zèle des bons esprits qui le rédigent.
Conservez-moi votre indulgence, et ayez la bonté de m'aider près de Dieu, de qui j'implore sur vous toute bénédiction, en ayant l'honneur de, etc.
A M. GIOVANNI VICO
Turin, 8 juin 1840.
Très-cher Vico,
Chaque fois que je vais à Turin pour quelques heures, j'ai phisieurs affaires à expédier; voilà pourquoi ni toi, ni le cher Briano, vous ne me trouvez pas, à mon grand regret. Je vous dois mille remerciments, à toi pour la lettre de Taimable Isabelle, et à Briano pour sa notice sur notre bon chanoine Pino, écrite dans un beau sentiment de vérité. Je te restitue ici la lettre de la charmante dame; dis-lui dans ta réponse que sa manière si vive de sentir et sa courtoisie naturelle lui font illusion sur mon prétendu mérite, qui n'est en réalité que trop mince.
Je joins ici mes féhcitations pour la sympathie particulière qui s'est établie entre elle et toi. Vous vous rendez justice l'un à l'autre.
Je vous remercie encore, Briano et toi, de l'aimable pensée que vous avez eue de m'offrir une loge pour la soirée de la Gismonda. Mes poumons malades font passablement leur office depuis l'aube jus(|u'au coucher du soleil; mais à l'approche de la nuit, ce sont des soufflets é [misés, et alors le silence, le repos, la solitude me sont nécessaires. Je n'ai guère l'habihide de me plaindre de mes intlrmités, mais cette vieille poitrine souffre plus que je ne le dis.
Salue pour moi Giorgio et sa femme; adieu.
AU MARQUIS CESARE CAMPORI, A MODÈNE
Turin, 14 juin 1840.
Très-illustre marquis,
Merci pour votre trop aimable et cher billet en réponse à Thumble octave S et merci surtout de votre épisode, qui est d'une poésie délicieuse. Le génie de Votre Seigneurie respire dans ces douces beautés métastasiennes, d'où j'augure grand bien de vos drames lyriques.
Dans l'espérance de vous revoir avant votre départ, je vous salue avec une estime et une admiration toute particulière, et j'ai l'honneur d'être, etc.
* L'octave h laquelle fait allusion celte lettre avait été écrite par Pellico, sur les instances de M. le marquis Cesare Campori, pour l'album de madame la marquise Giulia Bovio-Paolucci, de Bologne, et la voici telle qu'elle a été publiée depuis dans le Giornale scientifico letterario modenese en 1840 :
« La rougeur qui le couvre, aimable violette, pourquoi éveillet-elle tant de sympathie dans les cœurs? Si la venu est belle, ce n'est pas seulement quand elle s'exerce et brille en des œuvres glorieuses : souvent elle est plus digne encore d'être aimée quand il faut pour la découvrir le regard perçant de l'amitié; la rougeur qui te couvre, aimable violette, te rend belle à mes yeux plus que mainte autre fleur. >»
{Xote de V Éditeur,)
A M. LE PROFESS'- PIER ALESSANDRO PARAVIA.
Vigna Barolo, 18 juin 1840.
Très-cher chevalier,
Je reçus mardi votre aimable petite lettre qui m'annonçait votre visite ])our le lendemain, supposant que je pourrais être h Turin, et ce jour-là précisément, je dus rester à la campagne. J'en aurais un grand regret si je ne pensais que vous projettiez peutêtre cette bonne visite avant de savoir qu'étant allé à Turin ce même lundi, je m'étais déjà présenté chez la noble muse^ ;.je le regrette cependant; j'eusse volontiers réitéré mon hommage à une si docte et si aimable dame. J'ai toujours un véritable plaisir à vous voir, cher chevaUer, professant comme je fais une estime particulière pour votre esprit et pour votre caractère sincère et généreux.— Si la digne étrangère est encore à Turin, veuillez lui offrir mon respect en même temps qu'à madame sa mère.
Je vous prie de saluer de ma part le comte Sclopis, qui s'était aussi gracieusement offert à me faire connaître la muse voyageuse.
1 Adèle Curii. {Note de l'Édileur.)
A PIETRO GIURTAi.
Turin, 26 juin 1840.
Cher Pietro,
Chaque fois que je lis quelque chose de toi, le refrain qui s'échappe aussitôt de mon cœur est toujours le même ; Ce Giuria est vraiment un poète! Je veux dire que tu n'es pas un pQëte à la douzaine, tu es un poëte qui sort de la foule grâce à trois ou quatre qualités que je saurais bien dire, et que tant d'autres n'ont pas : une manière forte, un sentiment délicat, l'accord de la pensée et de l'expression, de l'art et de la nature, etc. Les vers que tu m'envoies me confirment dans cette opinion sur ton talent; ils sont beaux et constituent une scène vraiment telle.
Corrige seulement le voisinage d'un parve avec un sparve et quelque autre misère de ce genre, et ce sera un excellent fragment, qui me fait bien augurer de l'ensemble du poëme *. Mais tu me dis que tu ne sais comment achever. Je pense que tu veux parler
1 Celte lettre et celle qui suit sont tirées du livre : Silvio Pellico et son temps, considérations de Pietro Giuria. Voghera, tip. Gatti, 1854. [Note de l'Éditeur.)
2 11 s'agit ici d'une forme particulière de poërae introduite par Silvio Pellico dans la littérature italienne, sous le nom de cantica. C'est un récit court et rapide, placé ordinairement dans la bouche d'un troubadour, et qui n'est pas sans quelque analogie, dans le tour, sinon dans l'esprit, avec le Corsaire ou Lara. Silvio en a laissé de beaux modèles.
de la fin de cette scène, et non pas de la conclnsion du poëme. A l'égard de ce dénoûment final je ne saurais quel conseil te donner, puis(jue j'ignore la nature du tableau que tu t'es proposé de peindre. Quant à finir la scène, je dirais à peu près :
« Idelbene voulut faire une douce violence à Gas- « para ; vainement elle redoubla les exhortations, les « embrassements et les larmes; avec une volonté « absolue, énergique, Gaspara se dégagea de ses « bras, sortit, dispaful, et dans son dernier regard « brillaient encore les divins éclairs de la colère et de « la bonté. »
Je ris de moi-même en pensant que je te suggère peut-être là une sottise, car il est peu vraisemblable que j'aie deviné ce qui convient le mieux à la circonstance. Au lieu de me demander conseil, rumine ton sujet, mets-toi à l'œuvre, écris ; je réponds du succès.
Ma santé est comme à l'ordinaire. Mon frère et ma sœur, grâce au ciel, sont en bonne santé. Briano vient de composer un bel hymne à San Primitivo, martyr enfant. Use propose de retoucher sa tragédie.— Je ne connais ce V... que pour l'avoir vu. J'ai pu seulement m'apercevoir que c'est un jeune homme de si peu d'instruction qu'il en fait pitié. Je ne puis m'expliquer qu'il vive en donnant des leçons. Quelques personnes se seront laissé persuader qu'il possède notre langue. Cependant s'il étudie, il est encore en âge de se former.
Je rencontrai Rocca chez la poétesse Adèle Curti, qui a passé à Turin. Il devait t'écrire, et je le char-
geai de te saluer de ma |;art. A [)résenl je te salue moi-même, et suis de cœur, etc.
A PIETRO GIURIA.
Turin, 10 juillet 1840.
Cher ami.
Vois si c'est une triste chose d'entreprendre un travail poétique par morceaux détachés. Tu feras de beaux et remarquables fragments, mais c'est une chaîne brisée qu'on ne sait comment renouer. Il faut, pour composer, de l'imagination et de la grâce, et ces dons tu les as ; mais ils ne suffisent pas au poète, à moins qu'il ne se borne à écrire de courtes compositions. Celui qui entreprend des ouvrages de longue haleine, récits ou dialogues, doit les méditer, les dessiner nettement, et prendre son œuvre au sérieux. La peste soit de ta paresse et de cette puérile confiance ! Rêver que, sans un plan fait d'avance, quatre beaux fragments pourront se rattacher ensemble et former un tout harmonieux ! — Il faut représenter Collaltino comme subjugué par la beauté et la vertu d'Idelbene, et comme déchiré de remords d'être infidèle à sa première amante ; mais ces personnages qui manquent de parole aux jeunes filles, ces caractères de Jason, de Thésée, d'Énée ou leurs pareils, il est difficile de les embellir. Il faut cependant bien que l'art s'attache à les grandir en les montrant désireux de revenir à la vertu ou tout à fait entraînés au crime. Tu sauras, je lespère, surmonter tous les écueils; mais l'unique
— 'Ilo —
conseil que je puisse te donner, le voici : — Ne plus écrire un vers de ton poëme avant d'en avoir mûri le plan et créé Taccord nécessaire des caractères et des faits. — Ce genre de poëme admet des lacunes, mais d'une importance secondaire et qui ne nuisent point au développement, et en évitant de jeter des esquisses dans un cercle où ensuite on se trouve enchaîné.» Comprends-tu ?
La tirade sur la terre d'Italie est belle. Mais je veux de toi mieux que des tirades, si tu te sens assez d'haleine pour de vastes compositions. Je veux des plans complètement arrêtés avant d'écrire les vers, et ensuite une exécution qui ne procède pas par bonds, mais qui commence par la première scène pour continuer jusqu'à la dernière. Si tu le peux, tu le dois ; si tu ne le peux pasy tiens-t'çn aux choses lyriques, d'une reprise ou deux. Je suis persuadé que tu peux concevoir de longs poëmes. Mais tu as pris de mauvaises habitudes, et tu n'aimes pas à méditer avec patience et persévérance, défaut d'écolier. Chasse-lemoi vite.
Je t'embrasse. Quand je verrai Briano et Flechia qui est revenu, je les saluerai de ta part. Le premier est venu chez moi, ce malin, me lire un instant de ses vers.
A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO
DI MOMBELLO.
Turin, 19 juillet 1840.
Madame et excellente comtesse, Voilà donc la charmante voyageuse de retour enlin dans notre chère patrie, si justement fière de sa digne et illustre fille ! Je m'en réjouis, et j'espère que ce long voyage aura été avantageux à votre santé. Madame la comtesse, et à celle de monsieur le comte. Que de douceurs intellectuelles deux âmes de sentiments si élevés ont dû trouver à visiter ces admirables cités des arts, et Rome en particulier ! Surtout pour un peintre de tant de goût et de génie, le plaisir aura été immense. Or, comme les jouissances de Fesprit influent sur le bien-être physique, il me semble que vos nerfs délicats doivent se trouver mieux ; ce que je désire ardemment. — Moi, au contraire, je n'ai cessé dëtre languissant, souffrant, haletant, — non d'esprit, mais de corps. Je suis néanmoins sur pieds, et j'en remercie Dieu, qui m'accorde encore beaucoup en me laissant à ce prix vivre hors du lit. — Quelle bonté à vous. Madame la comtesse, d'avoir passé hier chez moi, et ensuite de m'avoir envoyé ces livres de Monseigneur Durio !— Mille remercîments. Agréez avec un témoignage de toute ma reconnaissance les sentiments ineffaçables de mon estime et de ma respectueuse amitié, et veuillez offrir mes hommages à l'excellent comte. J'ai l'honneur d'être de l'un et de
l'autre, mais de vous en i)articulierç, ma très-yénérée patronne, le très-humble et très-obligé serviteur.