‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 41 sur 103 · A LA FAMILLE PORRO · texte numérisé non relu

A LA FAMILLE PORRO

Turin, 27 juillet 1840.

Très-cher comte Porro, et mon Giulio,

Voici donc, mes bien chers amis, la nouvelle tant désirée ! et c'est par toi qu'elle m'arrive, mon excellent Giulio, dont l'empressement à me Tannoncer est un véritable trait d'amitié ! — Depuis longtemps aucune lettre ne m'avait apporté une si grande joie; joie d'autant plus grande que déjà courait la fausse et sinistre rumeur, qu'à l'égard du comte Porro, il y avait à Vienne des résistances extraordinaires. Je me réjouis que ça ait été un faux bruit, ou que, si ces résistances hostiles ont existé, quelque bon génie ait fini par en triompher. Reçois tous mes remerciements, mon Giulio. Cet attentif souvenir me donne la mesure de ton attachement pour moi. Tu me pardonnes généreusement mon extrême paresse, comme on pardonne tout à une personne chère , travaillée par une mauvaise santé. Si vous saviez, mes amis, que de suffocations, que d'angoisses je souffre ! A chaque hiver, il me semble que, le printemps venu, je serai mieux; le printemps arrive, et trop sensible à ses inégahtés, je soupire après les bienfaisantes chaleurs de l'été ; viennent les chaleurs, et au heu de me soulager, elles me font désirer une saison plus fraîche. Telle est ma triste

façon do vivre, celle d'une machine usée, inraccommodablc, souffrante , et qui dure néanmoins d'année en année, tant qu'il plaît à Dieu. He;ureux encore d'avoir pu vivre jusqu\à ce moment de votre retour assuré désormais dans la patrie, mon bien-aimé comte et excellent ami; heureux, dis-je, si vous pouvez passer parle Piémont, comme je l'espère et le souhaite si vivement ! Dans ce languissant cadavre qui se traîne, habite encore une âme chaude d'affection pour ses amis et notamment pour Porro. La bonne nouvelle est incontjestable, mais vous ne l'avez pas encore officiellement. Dès que vous la recevrez, écrivez- moi aussitôt deux hgnes, je vous en prie. Quelle joie aussi pour notre bonne comtesse de Masino ! elle est maintenant à son château, un peu malade et les yeux affaiblis, ce qui l'attriste beaucoup. Elle sera électrisée en apprenant cette nouvelle, et vous lui ferez grand plaisir si vous pouvez passer d'ici à son château. Elle n'a cessé de vous être fort attachée.

Adieu, j'embrasse à la fois le père et le fils, avec une tendresse profonde, avec transport, avec la vive espérance de vous embrasser en réalité.

AU PROFESSEUR PIER ALESSANDRO PARAVIA

Turin, 17 août 1840.

Très-honorable chevaher.

Vous m'avez prévenu, cher et malheureux ami ; je voulais justement vous écrire et vous exprimer ma

profonde sympathie à roccasion de la perle si douloureuse que vous avez faite. J'ai aj)pris ce malheur à mon retour d'Acqui, d'où je suis revenu malade. J'y étais allé non pour y prendre les eaux, mais parce que M™*^ la marquise de Barolo y était tombée malade, et je fus pris d'une oppression de poitrine dont je ne suis pas encore délivré. Vous savez, cher Paravia, que j'ai eu le bonheur d'avoir des parents très-tendres, et que j'ai perdu en eux la plus grande douceur de ma vie. Jugez par là si je comprends l'immensité de votre douleur, quand tout d'un coup vous vous êtes vu privé de votre digne mère, à qui vous étiez si tendrement dévoué! Je ne m'étudie pas à vous consoler; j'ignore les paroles qui peuvent calmer de pareilles angoisses. 11 faut pleurer, c'est inévitable, et puis pleurer encore et ne pas chercher de consolation, mais seulement la résignation à la volonté de Dieu. — Résignation légitime par toute sorte de motifs, notamment par cette considération que, pour les âmes justes, il n'est pas de faveur plus grande que d'être retirées de ce monde. — Celui qui survit peut pleurer, mais la mère vénérée qui n'est plus a échangé la croix de cette pauvre vie contre la gloire d'une existence divine, éternellement heureuse. La mère de mon Paravia jouit, dès à présent, j'espère, d'une telle félicité; néanmoins je prie pour elle de tout mon cœur.

Mes hommages* à madame votre sœur. Au milieu de vos larmes, je suis piès de vous en esprit, compatissant à vos peines de toute la sincérité de mon cœur.

P. S. Merci de la lettre de Campori.

AU BARON ACHILLE DU LAURENS i, A AVIGNON.

Turin, 24 août 1840.

Monsieur, Depuis plusieurs jours l'excellcnt chevalier Manfredo di Bertone a eu la bonté de me remettre le livre de Votre respectable Seigneurie. Je commence par vous remercier infiniment de l'honneur que vous m'avez fait de penser à moi et de m'envoyer un tel présent, et en même temps je vous proteste que je suis confus des expressions trop obligeantes par lesquelles vous daignez me manifester votre bienveillance. Je me suis hâté de hre votre Essai sur la vie de Pétrarque, et comme j'en ai été extrêmement content, le don a encore augmenté de prix ; vous avez écrit ce livre avec amour et vérité. Je vous félicite d'avoir su le rendre attrayant sans lui donner une couleur de roman, et d'y avoir répandu toute la lumière historique et critique réclamée par le sujet, entreprise toujours difficile et qui demande autant de discernement que de savoir. Les passages traduits le sont avec une rare intelligence et un admirable bon goût. Je m'en félicite avec mon cher Pétrarque. On voit que Votre Seigneurie a fait des études profondes sur lui, sur son temps,

1 M. le baron Achille du Laiirens, ami intime des familles Bertone et Balbo, connut dans cette dernière Silvio Pellico. M. du Laurens est l'auleur d'un savant commentaire de Pétrarque et d'une intéressante Étude historique sur ce poëte.

{Note de V Editeur.)

sur notre langue. Avec quel plaisir j'irais visiter la patrie de Laure, surtout depuis que Yotre Seigneurie a la bonté de m'y inviter d'une manière si aimable ! Qui sait si un jour je ne céderai pas au désir que j'en ai? Le premier pas que je ferais à Avignon serait pour me présenter chez vous, Monsieur, que je serais heureux, plus que je ne puis le dire, de connaître personnellement. Il est cependant peu vraisemblable que je m'aventure à pareil voyage, vu l'état de ma santé toujours fort chancelante et souvent en proie à des souffrances extraordinaires. Il en sera ce que Dieu voudra; je serais un ingrat de me plaindre. Si je ressens quelques souffrances, j'ai aussi des preuves si continuelles de la bonté de Dieu ! Fiat voluntas Domini! J'ai l'honneur de me dire le très-obligé de Votre Seigneurie et d'être avec la plus respectueuse estime, etc.

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