‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 42 sur 103 · A MADAME ELVIRA ROSSI-GIAMPIERI · texte numérisé non relu

A MADAME ELVIRA ROSSI-GIAMPIERI

A FLORENCE

De la Colline, 21 septembre 1840.

Madame , Ce Silvio à qui vous demandez si gracieusement de vous entretenir un instant de Dieu et de pensées consolantes, est condamné par sa déplorable santé à ne plus écrire désormais, et partant je me borne à vous remercier des expressions dont votre cœur trop indulgent a bien voulu m'honorer. La vérité, en outre, et non plus la modestie, me force d'ajouter. Madame, que je me sens bien éloigné des vertus que vous me

supposez. Dans quelque humble livre j'ai balbutie de Dieu et du bien qu'il veut faire, et qu'il fait à nos âmes, du bonheur que j'ai eu de sortir de Tincrédulité et d'apercevoir toute lumière et toute consolation dans l'Église catholique ; mais cela ne prouve rien en ma faveur, sinon que je ne suis pas tout à fait ingrat. La rehgion m'a donné la paix, une paix qui a ôté la plus grande partie de leur amertume à mes malheurs, et qui maintenant embelht, pour ainsi dire, les souffrances de mes derniers jours. Quoique dans les années qui ont précédé ma captivité, la fortune et les hommes s'empressassent à me sourire, et que pour bien des raisons je pusse me dire heureux, cependant les incertitudes de mon esprit ne cessaient de me tourmenter. Livres, recherches, systèmes, je dévorais tout. J'attendais la lumière tantôt de telle philosophie, tantôt de telle autre, tantôt même des déclamations illusoires des protestants sur leur prétendu perfectionnement de doctrine et de morale. J'eus l'orgueil de vouloir examiner, confronter, de prétendre me constituer juge ; et l'unique fruit que j'en retirai fut de découvrir les faiblesses et les mensonges de chacun de ces systèmes superbes, accusateurs de l'Éghse. Peut-être eussé-je continué à vivre de la sorte, dans une fluctuation perpétuelle, et partant, à peu près étranger à toute religion, et sans frein à mes passions, ce qui -est une vie stupide, une vie païenne, et non chrétienne. A une âme agitée comme était la mienne, il fallait la sohtude, le temps et la douleur. Je tirai alors parti de mes études passées, et de plus en plus je méprisai la i)auvreté de

toutes les sectes, et je vis à quel point le catliolicismc est triomphant et fort d'autorité et de raison. Je vis qu'un catholique peut, comme le grand Volta, dire humblement son chapelet, et rester une intelligence saine, clairvoyante, robuste. Je vis que ces pratiques, si fort raillées, de notre culte sont autant de moyens d'adoration et de résolutions utiles ; moyens auxquels il faut seulement apporter une âme bonne et aimante, et cette mesure qui convient à chacun suivant sa nature. Je vis que les scandales de l'hypocrisie ne doivent pas s'imputer à la foi, ni nous éloigner d'elle; d'elle qui condamne partout le mal, qui veut le bien, la sincérité, l'indulgence, les nobles exemples. Lorsque mes yeux furent ouverts, dégagés des liens du doute, enfin lorsque j'eus trouvé Dieu, je m'appuyai sur lui, et j'espère ne plus l'abandonner, ni dans les souffrances, ni dans les consolations. Par ce qui m'est arrivé à moi, si indigne, j'ai compris combien Dieu aime sa créature. Ce n'est pas sa grâce qui peut manquer, et il n'exige de nous que la bonne volonté.

J'en ai écrit plus long que je ne croyais, et je n'ai parlé que de moi. Je l'ai fait pour que vous, qui êtes pieuse, vous bénissiez avec moi le Seigneur, notre adorable ami. Les affaires domestiques, les devoirs sociaux, les études, les facultés de l'esprit et du cœur, offrons-lui tout. Qu'il soit pour ainsi dire l'âme de nos pensées, de nos actions, de nos affections, de nos souffrances. Vous, très-gracieuse dame, vous avez beaucoup à lui offrir parce qu'il vous a beaucoup donné. Soyez aimable pour lui, instruite pour lui, humble et patiente pour lui; et vous aurez tout un trésor

d'heures fortunées; non des heures sans cliagrin, mais heureuses parce qu'elles seront en harmonie avec votre conscience et avec le divin modèle. Établir en nous cette harmonie, tout est là. Là est le mérite, là est la paix, là est le pardon, là est la charité, là est la force.

Je ne promets pas de vous écrire de nouveau, et je ne saurais guère, je crois, vous dire autre chose. Agréez mes vœux sincères et le témoignage de la parfaite estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble serviteur.

A M. LE MARQUIS CESARE CAMPORI, A MODÈNE

24 septembre 1840 *,

Je vous écris peu de lignes, parce que ma pauvre poitrine ne me permet pas de m'asseoir à un bureau. Soyez vous-même l'interprète de ma gratitude pour les choses aimables que vous me dites. Je regrette de n'avoir point vu vos drames ; c'est un plaisir ajourné, mais qui j'espère ne sera pas perdu.

Pour vous obéir, je vous envoie quelques vers destinés à un album. C'est trop d'honneur que me fait madame votre cousine'; je vois que l'indulgence est de famille.

1 La date de celte* leUre n'est pas de la main de Pellico. Le timbre de la poste de Turin, qui est sur l'adresse, porte 24 septembre. M. le marquis Campori, à qui elle est adressée, nous assure qu'elle doit être de 1840 ou 1841.

{Note de l'Éditeur.) ^ Madame la marquise Giulia Bovio Paolucci, de Bologne.

{Note de l'Editeur.)

.rai rhonneur d'être avec toute estime, cher et aimable Monsieur, votre très-humble et très-dévoué serviteur.

A PIETRO GIURIAi.

Turin, 14 octobre 1840.

Mon cher Giuria,

Pardonne! c'est le mot par lequel je pourrais commencer presque toutes mes lettres. Plusieurs fois j'ai voulu te répondre, et d'un jour à l'autre il s'est passé des semaines. Ce matin je me suis bien mis à relire ta chère Ode, et la honte m'a pris de ne pas l'avoir encore dit, comme en réalité tu le mérites : « Bravo, bravissimo ! » — J'ai vu avec peine l'erreur de Romani, qui prétend que tu as pris l'idée de cette Ode d'un chant espagnol. Néanmoins Tarticle est flatteur et bienveillant; je l'ai donc lu avec le plaisir que j'éprouve toutes les fois qu'on te fait honneur, ce qui est simplement te rendre justice. — J'espère qu'il te reviendra aussi beaucoup d'honneur des trois Cantiche, quoique mon jugement et mon espérance n'aient d'autre fondement que les vers que tu m'as envoyés à titre d'essai. Mais ces vers et les autres choses que j'ai vues de toi me donnent confiance. Les titres : Amour, Patrie, Religion, sont beaux, mais ils promettent beaucoup. Je ne les blâme pas, et te laisse à toi le soin de décider s'ils conviennent tout à fait. Moi, je

* Du livre Silvio Pellico et son temps, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854. {Note de l'Éditeur.)

n'attache aucune importance au titre d'un ouvrage, pourvu qu'il ne soit point faux.

Excuse-moi auprès de ton digne ami Gando si je ne consens point à donner des vers pour la Strenna dont tu me parles, ni pour aucun autre recueil, n'ayant rien en ce moment qui mérite l'impression. Maintenant, si l'aimable désir de l'illustre poétesse. Angelica, veut bien se borner à quelques lignes autographes de moi, les voici dans une octave, commencement d'une composition esquissée sur les vertus cachées. — Je n'aurais pas grand'chose de bon à te dire de ma santé ; toutefois je ne garde pas le lit, et l'air de la colline me fait du bien. Je reste à la Vigna Barolo jusque vers la Toussaint. Un jour que j'étais à Turin, je rencontrai

M. Moro

— 11 y a plus de deux mois que je n'ai vu mon frère, mais il est à Chieri, et je sais qu'il se porte bien, sauf que depuis un an il est plus sourd qu'auparavant. Chacun de nous a ses tribulations, l'un ceci, l'autre cela, et c'est un exercice pour la patience, — Adieu, je te souhaite tous les bonheurs.

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