‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 50 sur 103 · CC · texte numérisé non relu

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A CARLOTTA MARCHIONNI.

26 septembre 1843.

Aimable et excellente Carlotta , Pendant que tu m'écrivais la plus aimable des lettres , j'étais fort péniblement travaillé d'une oppression de poitrine, maladie qui, chez moi, se renouvelle souvent et qui ne manque jamais de me faire, en automne, de plus rudes ^caresses. Ce misérable état de mes poumons usés fut cause du retard que je dus mettre à t'écrire deux mots de remerciement. A présent, je suis un peu soulagé. — Combien tu es toujours bonne ! Que tu m'as fait plaisir, en me donnant de tes nouvelles, en me parlant du voyage à Saluées et de tous ses motifs ! Il était digne de toi de venir en aide, par une généreuse représentation, à de braves gens qui ne sont pas heureux. Tu es toujours la même, toujours prête à secourir, et en pareil cas tu cours à la fatigue sans charité pour toi-même , sachant bien que ta santé délicate en souffrira. Dieu veuille que cette fois tes nerfs n'aient pas été mis à trop rude épreuve ! Je caresse cette espérance , et en attendant, je me félicite de ce que cette occasion a procuré à Saluées le plaisir d'admirer de nouveau ton sublime génie tragique. Tu me rends trop orgueilleux, par le choix que tu as fait de la Gismonda pour cette représentation. J'ai encore présentes ces belles soirées d'il y a drx ans, quand je te vis porter sur la scène cette tragédie que tu sentais si profondément. Oh! quelle

âme ! oh ! comme le caractère de la pauvre Gismonda fut par toi compris et retracé avec vérité ! — Mais dans beaucoup d'autres tragédies, dont les auteurs valent mieux que moi, tu avais de fort beaux rôles, où tu pouvais briller d'un plus vif éclat, et néanmoins, ton choix est tombé sur ma tragédie. Le sentiment de Tamitié et la noblesse du cœur Font emporté chez toi sur toute autre considération. Tu as donc bien raison dans cette circonstance encore de m'appeler ton frère, puisque ta bonté est vraiment celle d'une sœur. Cela me rend joyeux et je t'en sais un gré infini. J'admire en toi, non-seulement la grande actrice, mais une amie digne de toute estime. — Ah! pourquoi n'ai-je pas une santé meilleure? pourquoi n'ai-je pu voler à ma cité natale? 11 faut prendre patience! ma vie actuelle est celle d'un homme plus ou moins infirme. Il est rare que je puisse me transporter d'une ville à l'autre; le mouvement me détraque cruellement. Dès que j'aurai un peu de force, j'irai te remercier en personne et tu me raconteras tes triomphes de Saluées. En attendant, je te baise fraternellement la main, et celle aussi de l'excellente Gegia.

A M'^e LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI MOMBELLO.

Vigna Barolo^ 4 octobre 1843.

Madame la comtesse.

J'eusse voulu mettre plus d'empressement à vous remercier d'une lettre aussi cordiale et aussi bonne

que celle dont Votre Seigneurie s'est plu à m'honoier; mais en dépit de ces journées si belles, rautomne a commencé trop crûment pour moi, et dès lors les oppressions de poitrine auxquelles je suis sujet ont augmenté de Yiolence pendant plusieurs jours; le mal maintenant se dispose à décroître, mais je ne respire pas encore librement, et il me reste une toux fatigante. Je me vois donc dans Timpossibilité d'exécuter le projet que j'aurais eu de faire une visite d'automne à ma chère sœur. Oh! comme j'eusse saisi avec joie l'occasion de ce voyage à Quiers pour me procurer le bonheur de vous offrir mes hommages. Madame la comtesse, ainsi qu'à M. le comte. Vous avez la bonté de m'inviter dans les termes les plus aimables et les plus affectueux, et j'en suis bien reconnaissant. Je n'en ai (|ue plus de regret de ne pouvoir répondre de fait à un si généreux appel. L'idée de ne pas voir M. le comte, qui, comme vous, m'honore de tant de bienveillance, entre aussi pour beaucoup dans ce regret. Veuillez, je vous prie, le lui dire, et aussi l'assurer des vœux que je forme pour que sa santé s'améliore. Je vois avec peine qu'il ait eu à endurer des douleurs si vives, et une si noire mélancolie. Mais le voilà guéri, il faut en remercier le ciel. Oh ! pauvres que vous étiez, l'un et l'autre! lui, en proie à ces souffrances, pendant que vous, vous aviez un bras disloqué, entre tant d'autres tribulations et inquiétudes! En vérité, cette accumulation de maux a été accablante, et je comprends que la triste tentation du découragement ait clierclié à s'emparer de vos àuies. Mais grâce à Dieu, ce sont des âmes hautement chrétiennes. Le Seigneur les a soute-

nues et ne cessera de les soutenir. Appuyons-nous sur celui qui seul peut nous servir d'ap[)ui, et nous trouverons dans nos peines elles-mêmes une sorte de joie sainte^ parce que nous serons assurés de lui plaire en lui faisant un holocauste de toute chose. C'est une vérité que je sais dire, mais je confesse que je ne sais guère la mettre en pratique. Oh ! que nous sommes faibles et inconséquents ! Nous savons qu'il faut aimer la croix, et nous Taimons si peu! Jésus et Marie, aidez-nous à la porter, et pardonnez-nous les faiblesses qui nous échap{)ent.

Je vous remercie d'avoir fait mettre à la poste ma lettre pour mademoiselle Sassernò. Si vous lui écrivez, faites-moi la grâce de lui dire l'estime particulière que je fais de son talent. Je me réjouis de voir M. Gando entrer in sacris. Prions pour lui. C'est une grande mission que celle de prêtre ! mais tout porte à croire que ce jeune homme est un élu de Dieu. Heureuse l'Église, heureux le monde si tous les prêtres étaient ce que demande leur ministère.

Je m'arrête, je n'ai pas même la force d'écrire longtemps. Vous connaissez, ainsi que monsieur le comte, mes sentiments d'estime et de dévouement. C'est avec ces sentiments que je me dis, etc.

AU PROFESSEUR A. IGHINA.

Turin, 12 novembre ]843.

Très -cher et estimable professeur, Le révérend père Philippo Grosso da Santià, mineur

de rObservance et missionnaire apostolique, revenant de la Chine, se rend à Nice en passant par Mondo vi. Ce quasi-martyr a la santé ruinée; il a été ici pendant quelques jours Thôte de Madame la marquise. Tous le vénèrent, et je le vénère et Taime comme tout le monde. Je lui ai parlé du docte théologien, de Texcellent professeur Ighina ; c'est pourquoi je vous écris ces deux lignes avec le désir que vous vous connaissiez Tun l'autre. Si par malheur ce digne religieux tombait malade en route, et qu'il dût s'arrêter un peu à Mondovi, je prierais Votre Seigneurie de me donner de ses nouvelles, d'autant plus qu'il a parfois les bras et les mains endoloris, et qu'il a de la peine à écrire. — La santé de Madame la marquise a été jusqu'ici supportable : nous espérons que, cette année, elle pourra passer l'hiver sans être malade. Quant à moi, je n'ai pas la respiration bien forte, mais j'ai été pire en octobre, et en ce moment je ne puis pas me plaindre. Quand vous écrirez à votre respectable père, veuillez lui présenter mes devoirs. — Vous aurez reçu un petit paquet que m'a envoyé pour vous notre père Degioanni : je l'ai fait remettre à M. l'avocat Nasi, il y a déjà plusieurs jours.

Portez-vous bien, continuez-moi vos bonnes grâces, et en même temps que je vous présente les respects de Madame la marquise, agréez également ceux de votre très-humble et très-dévoué serviteur.

A CARLOTTA MARCHIONNI. .

Turin, 8 décembre 1843.

Charmante et excellente amie^ Tu ne sais pas former une pensée qui ne soit aimable, et telle est encore la demande que tu m'adresses. Si j'avais parmi mes paperasses (que j'ai en vain retournées) un manuscrit de ma Francesca da Rimini, je serais heureux de le mettre à tes pieds. Nulle chose au monde n'est plus tienne que cette tragédie à laquelle ton génie a donné la gloire*. Peutêtre serait-elle demeurée obscure si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer en toi une si grande actrice, qui savait donner une haute valeur même aux plus faibles productions. Les applaudissements de toute ritahe, qui n'étaient dus qu'à toi, rejaiUirent sur ton ami le poète, et je me suis toujours fait un devoir de le proclamer. Ceux qui, en parlant de nous, nous nommaient le frère et la sœur, n'étaient que justes en cela, et mon cœur confirmait un bruit qui souriait si bien à ma naissante renommée. Mes autres

» On ne s'étonnera pas de voir ce retour de la Marchionni et de Silvio Pellico vers la Francesca da Rimini qui fut, pour l'un comme pour l'autre, le premier litre à la renommée. Cette tragédie est restée le chef-d'œuvre poétique de Silvio. Voici ce que Stendhal en écrivait vers 1 823 : « 11 y a du charme et de l'amour véritable dans la Francesca da Rimini du pauvre Pellico. C'est ce que j'ai vu de plus semblable à Racine. »

{Note du Traducteur,)

tragédies, comme la Francesca^ reçurent de toi un grand éclat, et il ne te suffit pas de me faire honneur sur les plus grands théâtres, tu as voulu encore récemment faire retentir ma ville natale de mon nom confondu avec le tien. Inhabile à te rendre grâce, j'eusse du moins ressenti de la joie si j'avais pu retrouver ce vieux manuscrit désiré, que tu voulais garder en souvenir des premiers lemps de notre amitié. Je voudrais en échange t'offrir un exemplaire de quelquesunes des éditions de cette tragédie; et, vois la fatalité ! je n'en trouve chez aucun libraire. Je me procurerai cet exemplaire, et j'aurai le plaisir de te le porter. Un jour enfin, — mais je ne sais quand,— je m'occuperai à limer un peu mes compositions tragiques et autres, et je verrai à faire une édition du tout. Mais pour cela, il me faudrait de la sauté. La plupart du temps je ne peux même écrire, je respire avec effort, et ainsi se passent les semaines et les mois. Toi, Carlotta, et la bonne Gegia avec toi, toutes deux si bienveillantes pour votre Pellico, dites en ma faveur quelque sainte parole au Seigneur, pour que du moins il m'accorde de souffrir avec une âme patiente et forte.

Je vous salue toutes deux avec ces sentiments ineffaçables d'estime et d'amitié que vous me connaissez.

Adieu , excellente Carlotta, crois-moi ce que je serai toujours, ton admirateur et ton ami.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

19 décembre 1843.

Cher Boglino,

Dans Faprès-midi , je suis d'ordinaire chez moi de trois à cinq ; plus tard , et après le dîner, je ne puis plus recevoir personne, par la nécessité où je suis de me recueillir bientôt dans un repos et un silence absolus, à cause de ma difficulté à respirer. Je regrette que tu sois tombé ici dans un moment où je n'y étais pas. Je te remercie , toi et tous les nobles cœurs qui ont pour moi de la bienveillance. Je suis fier de pouvoir compter dans le nombre madame Giuba, ce grand poëte dont tu me parles. Offre-lui mes respects et remercie-la de la Strenna Piemontese que tu m'annonces. L'ode à la Vierge Marie , publiée dans la Strenna, est sans doute celle qui est adressée à la Madone de la Salve , composition d'un mérite supérieur. L'illustre dame plaisante , ou c'est toi qui plaisantes pour elle , en me demandant une note des fautes qui lui seraient échappées, ou de généreux conseils. Quand on écrit avec cette puissance et cette supériorité, on n'a nul besoin d'un pédagogue, comme je pourrais l'être : j'aime mieux être son admirateur.

J'écrivis au cher Gioberti * , lorsque parut il Primato, pour lui dire deux choses vraies , savoir : ma

^ Ce serait peut-être le moment d'entrer dans quelques détails sur les rapports qu'eurent entre eux Silvio Pellico et l'abbé Gioberti. Mais les orages de leur amitié ont répandu trop d'à-

reconnaissance et mon regret. Il me faisait trop d'honneur dans cette belle, mais archi-amicale dédicace : que ne s'en tenait-il , du moins , à cet excès de générosité ! c'était déjà énorme. levais lui écrire maintenant, à Foccasion de son hvre Del buono, et de la part qu'il me fait dans l'Avvertenza. De nouveau, je lui suis reconnaissant; mais, si j'avais du cœur, je le gronderais : il n'est dans mes goûts ni de me plaindre moimême de ceux qui me regardent comme un imbécile et un bigot , ni de me voir si chaudement défendu ; je suis content de ceux qui m'aiment et me suppor- ■

tent, et je ne me tourmente pas si quelques autres me |

dénigrent.

Je m'afflige avec toi de la perte que tu as faite sur la terre de deux âmes qui t'étaient bien chères. Il est si amer de survivre ! Cherchons notre consolation dans la sainte espérance de la rehgion. Il est court le temps qui nous sépare des jours éternels où tant d'êtres aimés nous attendent! Prions pour qu'ils reposent en paix.

Je t'embrasse, et je suis ton ami le plus affectionné.

mertume sur quelques-unes des dernières années de Silvio

pour que je n'aie pas dû en parler avec un peu d'étendue dans

mon Introduction. L'on remarquera d'ailleurs, en lisant les

lettres, que tout ce qui concerne cet épisode se comprend sans

commentaire.

A GIORGIO BRIANO*.

Mon cher Briano,

Ce temps-ci a le grand mérite d'avoir renoncé au culte de la mythologie; mais les choses vraiment supérieures qu'il a produites en Italie sont rares, à mon avis. Je n'en connais qu'une qui surpasse les nobles productions de l'époque antérieure , et c'est le roman de Manzoni . c'est là une œuvre colossale , unique. Nos autres ouvrages peuvent mériter des éloges, mais je n'affirmerai pas qu'ils surpassent en valeur ce qu'ont écrit les Cesarotti , les Alfieri , les Parini, etc.

Ippolito Pindemonte a été , dans le temps qui a précédé le nôtre, un poëte penseur, d'une trempe vigoureuse et suave, d'une trempe chrétienne...

Giovanni Pindemonte a été un tragique un peu trop prompt et irréfléchi, mais fort, passionné, ingénieux...

J'admire aussi Botta ; mais je l'envisage d'un œil plus sévère. Je regrette qu'il ne cite pas les sources, qu'il en choisisse quelquefois de douteuses, et quelquefois aussi qu'il néglige la critique et les convenances. Ses passions contre Rome le poussent à des jugements dangereux, mais le style est magnifique et véritablement entraînant.

\J Avvertenza que Gioberti a mise en tête de son

1 De la Revista contemporanea ^ XII* livraison. Turin, 1854.

livre del Buono est répanchemenl d'une âme affligée et digne d'un meilleur sort. A sa place , il me semble que je ne m'inquiéterais pas ainsi : je ne prendrais aucun souci de mes adversaires , et j'irais droit devant moi. De toute façon, je plains et respecte celui qui, se sentant injustement blessé, ne sait pas contenir un cri de douleur, qu'il ferait mieux cependant de réprimer.

Le livre de Balbo, Le Speranze d'Italia, m'a grandement satisfait, précisément parce qu'il y a de la modération. Dans une question si haute, il faut examiner de sang-froid, et en venir à cette conclusion qui, seule, est juste : — « Soyez hommes de bien et ne vous re- « paissez pas de fausses espérances. »

Quiconque a du sens et de l'honnêteté comprend qu'il y a deux littératures : une, comme tu l'entends ; l'autre , affaire de métier et facile débit de toute espèce de marchandises : le temps fait ensuite justice à l'une et à l'autre...

L'Adelchi n'était pas écrit pour la scène. Les beautés de cette tragédie sont d'un ordre élevé ; mais chacun sentait qu'elle était faite pour être lue et non pour être représentée. Je m'afflige de ce que le mérite de l'auteur n'a pas inspiré du moins une sorte de religieux respect , et ce n'est pas pour Manzoni, qui ne s'en inquiète guère, mais pour l'infamie de ces dérisions*.

* L\\ représentaiion de cette tragédie eut lieu au théâtre Carignan eu 1842, et par la compagnie dramatique du roi.

[Note de t' Éditeur.)

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