AU CHEVALIER CARLO MARENCO
3 juin 1844.
Cher Marenco, Il y a dans toutes vos tragédies de grandes beautés qui me ravissent, mais surtout dans V Arrigo di Sverna. Sachez que, pour dérangements de santé ou autres, j'ai dû tarder un peu à lire le quatrième volume. Une fois entré dans cette lecture, je vous ai applaudi
et je vous applaudis de tout cœur. La Guerra de' Baroni a été pour moi d'abord un nouveau et cher témoignage de votre inspiration tragique, mais ensuite V Arrigo m'a paru meilleur, et, à mon avis, il ne laisse rien à désirer. — Cette fois, comme toujours TEzze/mo m'a plu vivement. Vous avez un talent supérieur pour dramatiser les tableaux historiques, si difficiles pour être si étendus. Je regrette qu'ils le soient autant) je préfère ceux qui le sont moins, mais je vous admire dans tout. Autant que possible, faites des tragédies qui se puissent représenter. Arrigo di Svevia, et quelques autres, sont tout à fait dans ce cas. Les histoires où s'entassent les événements ont peine à se réduire aux proportions de la scène : pour les y ramener, il faut les resserrer outre mesure, quand leur développement dejiianderait cette longueur que les Allemands et les Anglais se permettent et qui rend impossible leur accommodement à la scène.
Agréez le témoignage de la haute estime en laquelle je vous tiens, et soyez heureux. Mes hommages à madame. Aimez votre vieux et infirme Silvio Pellico, encore jeune pour sentir les beautés de la poésie.
A PIETRO GIURIAi.
27 juillet 1844.
Cher ami Giuria, J'ai été plus malade que de coutume. Je commençai
^ Du livre Silvio Pellico e il suo fempo, considérations de Pietro Giuria.— Voghera, tip. Gatti, 1 854. {Note de l'Editeur.)
à souffrir beaucoup à la cani[)a;3ai(3; [)uis^ revenu à Turin^ les suffocations ne se sont pas hâtées de diminuer; et si maintenant elles me laissent un peu de réi)it, la trêve est encore bien imparfaite. Cette dé[)lorable santé a été cause que j'ai dû rester débiteur de beaucoup de réponses. J'écris encore bien peu, et je suis forcé de m'en abstenir pour ne pas être tourmenté de palpitations. C'est pourquoi, au lieu d'écrire à M. Giannini, je te charge de m'excuser près de lui, en lui disant ma maladie. Ajoute que je le regrette infiniment, mais que je ne puis consentir à l'impression des chapitres que je laissai publier en français par M. de Latour. Les mêmes motifs qui m'ont fait suspendre la pubhcation du texte original de ma biographie (et par conséquent des chapitres mentionnés) exigent que je n'autorise personne autre à rien publier de semblable. L'exception que j'ai faite en faveur de M. de Latour, en lui permettant de traduire et d'imprimer ce fragment, je ne puis, quant à présent, la renouveler pour personne. Tu assureras à M. Silvio Giannini qu'il m'en coûte beaucoup de ne pouvoir le satisfaire, mais c'est un refus que j'ai déjà dû adresser à d'autres personnes fort estimables.
J'en viens à un autre point. Tu sauras, cher ami, que les malheureux qui ont besoin de secours, et qui désirent obtenir quelque argent de Madame la marquise doivent venir se faire connaître d'elle directement, et lui confier leurs infortunes. Je n'ai qualité ni pour les présenter, ni pour les recommander, et il faut qu'ils aillent en droite ligne à la marquise, munis, en outre, d'un certificat de leur curé. Madame la mar-
quise suit invariablement cet ordre, parce que tu ne saurais croire la foule innombrable d'indigents qui demandent. Cette foule est telle que, même en donnant fort peu à chacun, il y passerait chaque jour des sommes considérables. C'est ainsi qu'elle est parvenue à simplifier les choses, et elle y dépense encore bien de l'argent. Elle n'admet pas d'intercesseurs, et je suis exclu comme les autres, décision dont je reconnais la nécessité et la sagesse. Tu comprends donc que je ne suis en rien chargé de ces aumônes et que je n'ai aucim moyen de provoquer un secours.
Ma présence dans cette maison induit naturellement tout le monde en erreur, et je suis continuellement occupé à désabuser les personnes qui s'adressent à moi.
Mon emploi ici n'a aucun rapport ni avec l'administration, ni avec le règlement des œuvres de bienfaisance, et je ne puis non plus intervenir en rien par voie d'influence. Madame la marquise se servira de moi pour me faire écrire à tel ou tel évêque, à tel ou tel curé, précisément à propos d'œuvres de bienfaisance ou de charité, etc. Ma coopération se borne à me charger de ce genre de commissions : instrument fortuné d'un grand nombre de ses généreuses actions, mais nullement autorisé au rôle d'intercesseur.
Si tu écris à Gando, à Crocco, à Berlingeri, salue-les de ma part.
J'ai lu avec plaisir tout ce qu'on a écrit sur le Tasse, prose ou poésie, et ton ode me paraît tout à fait digne de toi. Lorsqu'un écrit littéraire n'a rien de commun
et qu'il renferme au contraire un certain nombre de beautés, j'ai le privilège d'y trouver du charme.
Je sais qu'au jugement des savants, j'ai tort : les savants sont gens difficiles à contenter et je les vois toujours affligés d'un sublime dégoût.
Notre bonFea est donc marié? Dis-lui que je fais des vœux pour son bonheur.
Je me réjouis de la nouvelle que tu me donnes du complet rétablissement de Briano. Salue-le de ma part.
A M. LE COMTE TULLIO DANDOLO