‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 58 sur 103 · A VARESE · texte numérisé non relu

A VARESE

Turin, 30 juillet 1844.

Très-cher Dandolo^

Vous savez faire tant de bonnes choses, et moi je ne sais plus qu'être malade, reprendre un peu de souffle, et retomber malade encore. Mais, quand je le puis, je lis avec plaisir les hvres qui respirent la vertu et l'élévation. On m'a apporté votre cher volume de ïlmilation commentée, et je le trouve excellent. Je vous suis fort reconnaissant du précieux cadeau et de l'amitié dont vous m'honorez.

Je vous souhaite santé et contentement, et je suis, etc.

Turin, 26 août 1844.

Monsieur, Sujet à des maux incurables, et vieux comme si

j'avais cent ans, je ne me sens plus propre à juger des choses littéraires. Il est un état d'abattement physique qui s'empare de tout le jour, de toute la nuit, de rhomme accablé de longues souffrances. C'est l'état auquel je suis réduit, quoique je ne garde pas le lit et que je fasse encore quelques pas hors de chez moi. Dans une pareille condition, on lit peu et sans fruit. Je dois vous faire ce triste aveu pour que vous ayez la bonté de m'excuser si je ne puis vous écrire longuement au sujet des volumes que vous avez bien voulu m'envoyer. Qu'il vous suffise de savoir que, si peu vivant que je sois, j'ai lu ce livre avec amour.

Rosmunda et Ulisse me paraissent deux tragédies de beaucoup de mérite. Tancreda m'a plu, non-seulement à cause de la prédilection que j'ai pour le sujet, mais aussi parce que l'ingénieux auteur a su représenter cette pauvre sauvage selon ma pensée. Toutefois il n'y a pas là l'étoffe d'une tragédie.

Les tragédies de Corrado et de Giovanna sont des œuvres plus fortes. J'en ai admiré la contexture et elles m'ont ému.

Quant aux poésies qui suivent, je dirai qu'elles brillent aussi de talent, autant que le comporte le genre de chaque pièce, et elles ne déparent pas le reste. Je les ai lues presque de suite et avec sympathie, excepté le Condannato a morte, qui ne me plaît pas. C'est une peinture violente, qui n'a rien d'élevé. Mais c'est un petit nombre de strophes, et peut-être encore me trompé-je, en excluant ce morceau du nombre de poésies qui me semblent bonnes.

Je vous le répète, je lis mal, et avec une criticjue

incertaine; mais je vous ai dit sincèrenient mon avis, et je suis heureux d'avoir si peu à blâmer et tant à louer. — Je me réjouirais plus encore si votre mérite était couronné des faveurs de la fortune, et je vois trop qu'il n'en est pas ainsi ! J'en gémis profondément, et j'envie ceux qui peuvent être utiles au mérite malheureux : ma sympathie est sincère, mais hélas ! impuissante !

Les riches généreux sont rares, mais il en est cependant, et quelques-uns font le bien de mille manières ; mais ils préfèrent habituellement d'autres pratiques de bienfaisance, et ne se soucient pas de l'emploi de Mécènes, — peut-être aussi parce que l'instruction abonde, et surtout les poètes. Quoi qu'il en soit, je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner ni consolations, ni avis salutaires. J'ai toujours trouvé appui, jamais richesse ni influence, mes amis le savent.

Travaillez courageusement, distinguez-vous par une vertu constante; opposez à la souffrance une âme forte et patiente ; résistez à la tentation de croire qu'il n'y a que des égoïstes ; habituez-vous à juger avec indulgence et modération : tels étaient les conseils qu'on me donnait autrefois, et je les donne à mon tour à tous les jeunes gens sans fortune ! Je vous souhaite un meilleur avenir, et de tout mon cœur je me dis votre admirateur.

CCXXYIII

A DAVID BERTOLOTTI

31 août 1844.

Très-cher ami.

L'aimable M. Velasco a apporté hier deux magnifiques exemplaires de ton poëme , dont il a présenté Fun de ta part à M^^^ la marquise de Barolo, et l'autre à moi. M""' la marquise me charge de te remercier, et de l'adresser l'assurance de toute son estime. Elle se promet un plaisir signalé de la lecture qu'elle fera ces j ours-ci de ton œuvre. Il doit t'être facile de comprendre avec quelle reconnaissance j'ai reçu moi-même ton beau présent, et facile de t'imaginer avec quel charme je lirai une composition digne de ton âme, et dont je connaissais déjà tout le mérite d'après le manuscrit. Vive notre David ! je t'ai toujours aimé et estimé, et je crois plus que jamais qu'un poëme de tant de mérite ne peut que te faire grand honneur ; reçois donc les remerciements infinis et toutes les féhcitations de ton ami bien affectionné.

AU PROFESSEUR A. IGHINA.

• 5 septembre 1844.

Cher professeur, M™e la marquise nous avait donné un sérieux motif d'inquiétude, ayant été prise un matin d'évanouissements réitérés pendant qu'elle était au Rifugio. On la ramena chez elle dans un état d'extrême faiblesse ; le

médecin lui trouva delafièvre et une certaine agitation nerveuse. Grâce au ciel^les alarmes se sont bientôt dissipées : ce n'était rien de grave, mais un peu d'épuisement provenant de l'excès de la fatigue et des occupations.

Cette excellente dame, ayant à surveiller tant d'œuvres de charité et tant de personnes, ne sait pas se reposer, ne dort pas assez , se force outre mesure pour aller, venir, pourvoir, etc., et souvent elle n'en peut plus. Tous ses amis la conjurent de prendre plus de repos; mais elle se rit des sermons, et elle est incorrigible : les saints ont la tête dure. — Si, en se fatiguant de la sorte, elle ne se tue pas, c'est pure bonté de la divine Providence, qui daigne exaucer les prières sans nombre de tous ceux qui désirent conserver longtemps sur la terre cette grande bienfaitrice...

A PIETRO BORSIERI, A MILAN.

Turin, 25 octobre 1844. ;

Mon cher Borsieri,

J'ai eu de tes nouvelles par Porro ; mais tu es un méchant de ne pas m'avoir écrit aussi quelques lignes sur ton retour et sur la santé de Francesca. Comment l'as-tu trouvée? et tes autres sœurs? comment va ton œil malade ? J'ai eu quelques jours de vive soutfrance, ce qui a été cause que nous avons abandonné la Vigna, dès que j'ai été en état de me mouvoir. J'ai encore de la peine à respirer ; la nourriture me donne de

Toppression ; il me faut manger peu, et, me nourrissant peu, je m'affaiblis : cela passera.

J'apprends avec plaisir que Gonfalonieri va mieux et qu'il doit bientôt partir pour Naples. Je suis impatient de le voir se mettre en route avant que le froid ne devienne rigoureux.

Dis-lui mille choses affectueuses de ma part et présente mes respects à sa femme. Adieu. Baise pour moi la main de Francesca, qui est, je Tespère, en parfaite convalescence. Salue aussi en mon nom tes deux autres excellentes sœurs. Rappelle-moi à tous nos amis.

Je mets ici deux lignes pour notre cher Staurenghi. Aime ton frère Silvio PeUico.

AU COMTE GIULIO PORRO

2 novembre 1844.

Cher Giulio,

En voyant une lettre de toi, je m'attendais à y trouver l'heureuse nouvelle des couches. Ce sera donc d'ici à une semaine ou deux. Je ne regrette qu'une chose, c'est que, en attendant, le respectable office de mère soit si pénible à l'aimable Peppina. Dis-lui que je prie Dieu de tout cœur de lui alléger cette souffrance et de la délivrer bientôt avec toute consolation. Souviens-toi que tu dois sur-le-champ m'en écrire deux mots.

J'ai examiné les deux inscriptions, et quoiqu'elles me paraissent bonnes l'une et l'autre, je préfère la

première. On pourrait conserver la fin de la seconde. Je dirais comme il suit, en me permettant de simi)lifier un tant soit peu.

Tu sais que dans les inscriptions on se borne à indiquer ou à laisser présumer les sentiments. Vouloir en développer Tintensité avec des expressions recherchées, c'est s'exposer à produire TefTet contraire, et, trop souvent, si je ne me trompe, les modernes auteurs d'inscription en langue italienne font effort pour exprimer d'une manière ingénieuse les profondes impressions. Les grandes douleurs, comme on l'a toujours dit, sont peu loquaces, ou ne peuvent l'être que dans une conversation intime, dans une correspondance privée, et non sur une tombe.

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