‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 64 sur 103 · A M. LE MARQUIS CESARE CAMPORL · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS CESARE CAMPORL

Turin , 25 mai 1845.

Monsieur le marquis , J'ai reçu la douloureuse nouvelle que vous me donnez, et je prends une part très-vive à votre profonde affliction ; j'en comprends toute l'étendue, pour un cœur comme le vôtre , et il est inutile que je m'ingénie à vous prouver combien il est raisonnable de rester calme dans le malheur : c'est une vérité reconnue de tout le monde, mais c'est une victoire toujours malaisée à remporter et qu'on n'obtient jamais promptement. On a bien fait de chercher à vous donner quelque distraction. Le changement de fieux et d'objets est , pendant quelque temps , un véritable remède pour une âme affligée. Chemin faisant, les plus cruelles impressions perdront peu à peu de leur

Violence^ et le calme renaîtra, moyennant Tiisaj^e de deux dons sublinK^s de Dieu, — la raison et la religion : ce sont deux flambeaux éclatants qui nous montrent les choses sous leur vrai jour et qui dissipent les illusions de notre imagination. Lorsque s'évanouit une félicité que nous avions espérée , Dieu nous fait voir que ce n'était pas pour nous une félicité véritable... J'ai toujours vu, après les premiers jours de trouble, se présenter un motif de consolation durable : les desseins de la Providence finissent par paraître bienfaisants à qui ne s'obstine pas à une vaine lutte, à qui cède aux décrets d'en haut. Il nous plairait d'aller par telle route : le Seigneur veut nous conduire par une autre. Ah ! nous sommes des enfants sans expérience, à vue courte : il est, lui, un père , tout sagesse et tout amour. Allons ! Si nous sommes faibles, il le sait et nous portera dans ses bras. — Le malheur est une épreuve redoutable ; cherchons à en profiter en acquérant une plus grande force d'esprit , des pensées plus hautes , plus rehgieuses. Cher marquis , je prie Dieu de tout mon cœur de vous consoler et je suis, etc.

30 juin 1845.

Cher professeur.

Madame la marquise vous reiuercie vivement de tout ce que vous avez l'obligeance de lui écrire , à l'occasion du jour de Santa-Giulia : elle se réjouit de se savoir quelquefois présente à l'esprit de V. S.

et désire particulièrement que vous veuillez bien vous souvenir d'elle dans vos prières.

C'est un déplorable accident que celui que vous me racontez, de la jeune fille qui est devenue folle, et il est facile d'imaginer combien ce funeste spectacle, et l'affreuse douleur des parents ont dû vous causer de trouble et d'émotion : tout cœur en eût été déchiré , à plus forte raison le vôtre qui est si bon.

Gioberti s'est laissé emporter à la plus violente colère contre les jésuites, et tous les gens sensés déplorent, comme vous, ce déluge d'injures; il me déplaît à moi en particulier , parce que cet écrit , intitulé Avvertenza, fait partie du Primato degli Italiani qui m'est dédié : d'où l'on pourrait conclure que je partage ces préventions furieuses. A peine donc eus-je lu l'Avvertenza que je me décidai sur-le-champ à publier, à Paris et ailleurs, une courte protestation qui témoignât de mon dissentiment. Je ne dis rien d'offensant pour Gioberti , et je me borne à expliquer mon sentiment. Gioberti est un homme de premier mouvement, mais sincère : quelque jour, il reconnaîtra son tort. Prions pour lui , et prions pour tous les esprits prompts comme le sien à l'emportement. Avec cette passion , on peut faire un horrible tableau de tout institut, de toute société humaine. Une éloquence sans frein n'est jamais juste et n'est estimée que des esprits qui réfléchissent peu. Comment ne se souvienton jamais qu'un catholique ne peut logiquement condamner ce que l'Eghse approuve ? Un ordre rehgieux, qui subsiste sous la protection des papes, ne peut, par aucun de nous , être proclamé une chose

malfaisante. De telles haines ne devraie nt pas naître dans des âmes catholiques : car il répugne que cela puisse s'accorder avec le respect auquel ont droit Rome et ses décrets pour le gouvernement de TEglise. Ici donc Gioberti est en contradiction avec sa foi toute calhohque. Il faut abandonner ces haines à ceux qui ne croient pas : autrement, on fait un abus illogique de la doctrine et des paroles. Oh ! ceux qui ne croient pas sont du moins conséquents , lorsqu'ils accusent les jésuites et tous les autres prêtres catholiques d'être un fléau. Rien de facile comme de faire des caricatures et de crier à l'obscurantisme. En somme, je plains les incrédules, mais plus encore ces catholiques assez peu conséquents avec eux-mêmes pour tenir le langage qui ne convient qu'aux incrédules : grande misère , qui ne devrait se rencontrer que chez les imbéciles et qui se trouve aussi trop souvent chez des esprits supérieurs !

Portez-vous bien, cher abbé , conservez cette aimable harmonie de jugement, d^étude, de piété, de bienveillance, de sérénité : à mes yeux cela vaut mieux que d'être toujours morose et furibond.

Quand vous aurez occasion de voir Monseigneur, veuillez lui présenter mes humbles hommages.

Rappelez-moi au souvenir du notaire, le propriétaire de votre maison.

Bien des choses au papa lorsque vous écrirez à Calizzano.

L'abbé Baretta va bien , après avoir été tourmenté de migraines et autres incommodités qui l'ont empêché de célébrer la Saint-Jean , aux Carmes , avec un

excellent discours qu'il avait composé. Il vous salue mille fois. Croyez-moi votre ami bien affectionné.

A VINCENZO GIOBERTIi.

Turin, 8 juillet 1845.

Cher Gioberti, J'ai cru de mon devoir de déclarer que je ne partage pas tes opinions sur les Jésuites, et j'ai fait cette déclaration spontanément, sans prendre conseil des Jésuites ni de personne. Je ne pouvais, sans faiblesse, laisser supposer que je refusais mon estime à une compagnie à laquelle appartiennent tant d'hommes sages, et mon propre frère, que j'aime et honore infiniment. Maintenant je viens à toi pour ajouter, avec toute la douleur de Tamité, que tu as grandement scandalisé, non le vulgaire servile, mais les âmes qui pensent. Tu recevras les applaudissements de gens qui applaudissent volontiers : ce sont applaudissements qui égarent. Le mérite de Téloquence ne peut rendre digne de louange une pareille philippique contre un ordre religieux. Lorsque, par un emportement de passion, quelqu'un se laisse aller dans ses paroles ou dans ses écrits à des conséquences exagérées, cette prétendue rigueur de logique n'est, tu le sais, qu'une vaine illusion.

« Celte lellre fut d'abord publiée dans le journal la Civiltà catlolica , série ii, vol. xii, Roma, 1855. {Note de f Editeur.)

Que foni les raisonneurs incrédules? Ils crienl conlre le clirislianisme comme lu cries conlre les Jésuites, c'esl-à-dire qu'ils souliennent avec une hardie et spécieuse dialectique que la religion chrétienne est malfaisante, qu'elle tend à raj)etisser les intelligences, à étouffer les sentiments généreux, à rendre les hommes timides, faux, délateurs, lourds d'esprit. Que font les raisonneurs des sectes hérétiques? ils crient contre le catholicisme, ils soutiennent avec mille arguments passionnés que cette Église est malfaisante, qu'elle tend à rapetisser les intelligences, à étouffer les sentiments généreux , à rendre les hommes timides, faux, délateurs, lourds d'esprit, etc.

Et ensuite? on sent que ce sont d'éloquentes invectives, et l'homme qui réfléchit secoue la tête en disant: — « Abus de talent ! »

Mais tu me demanderas : — « Y-a-t-il ou n'y-a-t-il pas de fauteurs d'ignorance ? »

Et moi je te réponds qu'il y en a, mais qu'ils ne forment pas un Ordre et ne reçoivent pas l'impulsion de tel ordre plutôt que de tel autre. Il y en a, et c'est inévitable, et il n'est pas besoin de les chercher avec la loupe de l'exagération. Ils se trouvent un peu partout , en tout temps, parmi les laïques comme dans le clergé et dans les diverses subdivisions du clergé. 11 y en a de bonne ''oi, et, en tout cas, il n'est pas bien de les charger d'injures : un génie puissant qui éclate contre eux en paroles sans fin commet un acte de faiblesse ; vouloir ensuite les grouper autour d'une idée qu'on appelle le jésuitisme, m'a toujours paru, dès ma jeunesse, et me semble encore aujourd'hui, une création chiméri-

que, un fantôme substitué à la vérité, une déduction malheureuse de certains esprits , qui se laissent effrayer par des mots qu'il faudrait écouter avec une tranquillité supérieure sans jamais s'en faire Téclio.

Il est des chimères et des irritations qu'on amplifie à plaisir, et c'est un malheur de voir, souvent, même des intelligences clairvoyantes s'en laisser préoccuper. Cela ne sert qu'à réjouir les méchants et à contrister les gens de bien.

Voilà le sentiment de quelqu'un qui n'est nullement poussé par des congrégations, de quelqu'un qui te loue et qui te blâme avec sincérité. J'admire ton éloquence, et je fais des vœux pour qu'elle s'unisse à plus de justice et de charité.

AU PROFESSEUR A. IGHINA.

10 juillet 1845.

Cher professeur.

Depuis ma dernière lettre, j'ai reçu les exemplaires que V. S. a eu l'amabilité de m'envoyer de son Saggio degli studi, et je vous en remercie pour le compte de M^^ la marquise et pour le mien. J'ai vu avec plaisir que la jeunesse recevait dans ce séminaire un fort bel enseignement; je m'en réjouis pour le bien général, et en particulier pour l'honneur de Mondovi, de son très -excellent évêque et de l'un de ses professeurs de moi connu et très-aimé.

Je vous adresse encore de nouveaux remercîments, tant de la part de M"'^ la marquise que de la

mienne, et vous voudrez bien les faire agréer à Monseigneur, pour les deux exemplaires du discours pontifical sur Y incoronazione di Maria, composition eminente et digne d'un si illustre auteur.

Je ne sais si à Mondovi coururent, comme à Turin, les bruits les i)lus opposés surla déplorable Avvertenza de Gioberti. Il y a un nombre infini d'hommes légers qui applaudissent à cette violer te déclaration de guerre contre un ordre religieux ; mais la plupart des esprits distingués gémissent d'un pareil scandale et du tort que Gioberti se fait.

Je vous offre, etc.

A M. LE COMTE TULLIO DANDOLO

26 juillet 1845.

Cher Dandolo, On m'a remis de votre part deux précieux dons : Roma e Vimpero sino a Marco Aurelio — et — Firenze sino alla caduta della repubblica, livres excellents, dignes de vous. Je les ai lus avec plaisir, et j'ai béni l'aimable auteur qui sait instruire comme peu le savent, en charmant et animant les âmes à la vertu. Recevez, cher ami, mes remercîments pour ces livres comme pour ceux qui les ont précédés. Tout m'en plaît, jusqu'à cette simplicité de bon goût avec laquelle vous développez vos pensées, au lieu de dresser la tête et d'élever la voix pour vous glorifier. C'est cependant un grand mérite que cette mesure que vous possédez.

et qui fait que vous n'êtes jamais ni aride ni trop diffus.

En somme, je vous dis de cœur : Bravo! J'aime vos doctrines, votre façon d'écrire, votre manière de sentir. Accueillez ces expressions sincères de ma sympathie, auxquelles je joins mille souhaits de bonheur.

Je continue à vivre assez mal portant, mais content de la douce vie que Dieu m'accorde généreusement. Adieu, je vous remercie de tout mon cœur, et je suis, etc.

CCXLIY

A M. GIORGIO BRIANOi.

Turin, 28 juillet 1845.

Mon cher Bri ano.

Tu auras vu à cette heure, dans les journaux de France, la protestation en termes formels que j'ai cru devoir faire contre la partie condamnable des Prolegomeni de Gioberti. Le Primato m'ayant été dédié, mon silence eût été une marque d'approbation, et je refuserai toujours de m'associer aux colères qui s'en prennent à des ordres religieux. J'honore le génie de Gioberti, je sais qu'il est de bonne foi; mais ses préventions contre les Jésuites lui ont fait lancer contre eux une philippique dépourvue de toute raison. Après avoir lu cet éloquent écrit, je ne demandai conseil ni aux Jésuites ni à personne, et, prenant la plume, je fis une protestation que j'envoyai aussitôt à Paris et à

* î)e \'à Revista contemporanea, fase. XII, Turin 1853.

{Note de l'Editeur.)

Rome. Je ne dis rien d offensant contre Gioberti; je me déclare son ami; je me montre convaincu qu'en faisant des Jésuites une peinture odieuse il a cru les peindre avec vérité, mais je signifie mon dissentiment. Ma conduite sera toujours d'accord avec mes livres, avec mes principes. Je ne saurais approuver Tintolérance, les fureurs, les malédictions contre aucune catégorie de gens. J'aime que Ton combatte les erreurs, mais sans exagérations et sans insultes ; je suis persuadé que les insultes aigrissent et ne corrigent pas. Je n'appartiens à aucune congrégation, je ne suis l'instrument de personne. Je pense et j'agis sans prendre leçon d'aucun maître, et quand je manifeste mes sentiments, je ne me laisse aller à aucun emportement contre ceux qui pensent d'une manière différente. Voilà pourquoi je n'ai jamais cherché à réfuter ceux qui souvent m'ont critiqua parce qu'ils pensaient autrement que moi. Libre à eux jadis, libre à eux aujourd'hui, libre à eux toujours. Il me suffit de continuer à ne pas haïr les hommes, mais seulement l'iniquité, et à garder précieusement mes croyances, toutes profondes, libres, et inclinées vers cette modération qui n'est pas la faiblesse. J'aime Gioberti; mais en exagérant de la sorte, en passant ainsi les bornes, il s'est fait tort, et je le lui ai dit avec franchise. En exagérant, on nuit même à l'effet des choses justes qu'on a pu soutenir.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

31 juillet 1845.

Mon cher Boglino, Je te remercie de toutes les choses affectueuses que tu me dis, et je me réjouis d'apprendre que tu te portes bien. Tu me ferais plaisir de remettre ma réponse ci-incluse au révérend père Pizzorni. Tu avais entendu parler de V Avvertenza de Gioberti ; tu Tas déjà peut-être lue, et tu auras lu aussi ma protestation. Tu comprendras que je ne puis approuver des jugements exagérés et malveillants, même lorsqu'ils sont énoncés par un homme que j'estime et que j'aime. Tu sais, et tout le monde sait, puisque mes livres l'attestent, 'que je regarde les exagérations comme nuisibles à la société et contraires à la vraie sagesse. Ma conviction n'a pas changé, et je ne me laisse aveugler par l'éloquence de personne, si foudroyante qu'elle soit. Je vois avec douleur que Gioberti éclate en phihppiques sans mesure et qu'il croit bien faire. J'honore son génie et je déplore son erreur. Il n'est jamais permis de maudire tout un institut de religieux ni une réunion quelconque d'hommes remarquables. J'ai écrit franchement à Gioberti tout ce que je pense à cet égard. Il me répond que la raison est de son côté et l'erreur du mien. En ce moment nous ne nous entendons pas, et il faut laisser au temps le soin de calmer cet esprit

fougueux. Moi je continue à croire qu'il faut de la modération, de la tolérance et de la charité.

En fait de santé, je suis dans cette inégalité accoutumée, selon Tatmosphère, tantôt assez bien, tantôt un peu malade, et jamais sans quelque souffrance. Rarement cependant ces souffrances sont graves, et j'en remercie le Seigneur.

La comtesse de Masino est aux eaux d'Aix ; Pallaviccino est allé à Florence, au-devant de son frère Giovanni.

Je me propose d'aller rendre visite, aussitôt que je le pourrai , à rexcellente Madame Giulia Molino Colombini.

Salue pour moi Cesare Spalla, que j'estimais déjà, et que j'estime doublement depuis que j'ai lu son Baradello.

Je t'embrasse et suis ton ami très-affectionné.

CCXLYI

A M. LE COMTE PORRO

Gênes, 21 août 1845.

Cher Porro , Mes souffrances s'étant notablement calmées, j'essaie d'aller à Rome pour y passer l'hiver. Je me suis décidé tout d'un coup, profitant de l'occasion que m'offrait un très-cher compagnon de voyage, mon frère le Jésuite. Je reviendrai par terre dans les premiers jours d'avril. Quoique ma santé soit devenue meilleure, je ne puis faire grand mouvement, et

encore moins m'arrêter beaucoup en roule. Je verrai Rome petit à petit. Ici, à Gênes, je n'ai pour ainsi dire pas bougé. Quelques amis m'ont fait la grâce de venir me voir, et entre autres — devinez— votre aimable nièce, la marquise d'Adda avec son mari. Ils m'ont fait grand plaisir : j'ai cru, un moment, me retrouver au milieu de vous. J'ai appris que Giulio ne devait plus être à Rome. Je le regrette bien, et je voudrais qu'une heureuse combinaison 1\ eût retenu. Si déjà il est de retour, dites-le lui. Il faudra qu'à Rome je débute par un repos de quelques jours. Puis je commencerai à faire mon bonheur en visitant les musées, les églises, etc. Je brûle du désir de tout voir; mais si, avec mes pauvres forces, je ne puis voir qu'une partie des choses, je chercherai du moins à connaître ce qu'il y a de plus remarquable...

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