SA SOEUR JOSÉPHINE
Rome, 27 novembre 1845.
* Ne crains rien pour ma santé : j'ai la bénédiction d'un vénérable pontife qui a 81 ans, et que j'ai envie d'imiter en vivant longtemps. Oh ! quel digne et aimable saint-père ! Jai été touché de son accueil si bon, si indulgent ! Des circonstances avaient causé un retard à ma présentation ; elle eut enfin lieu jeudi 20, à quatre heures. Il me reçut dans sa chambre de travail. A mon arrivée il cessa d'écrire, et voyant que je faisais aux premiers pas la génu-
flexion prescrite, il nie dit (ravancer tout simplement.
J'allai me prosterner devant lui, je lui baisai le pied ; il me souleva de terre avec bonté, me bénissant et m' accordant aussi de nombreuses bénédictions que je lui demandai pour toutes les personnes avec qui j'ai des liens de parenté ou de bienveillance. On fait ces demandes sans nommer les individus, et ainsi la bénédiction du saint-père s'étend sur lous ceux que Ton aime et à qui on voudrait obtenir des grâces. Tu as donc eu ta bonne part dans mon intention, et avec toi j'ai pensé à la famille Daviso, et à ce qui forme ton petit monde.
Ensuite il daigna s'entretenir avec moi de mon temps passé, du livre des Mie Prigioni, des preuves d'amour que Dieu m'a données. Toutes ses expressions ont été belles, saintes, encourageantes. J'ai répondu à tout avec simplicité et reconnaissance. Enfin il m'a dit qu'il ne voulait pas me laisser partir sans me donner une médaille; et voilà qu'avec ses 81 ans il se lève tout dégagé comme s'il n'en avait pas même soixante, il va à une armoire qui était à un des coins de la chambre, il en tire une belle médaille d'argent et il me la donne.
Je me mis à genoux pour la recevoir, je lui baisai la main, et je fus congédié avec le sourire le plus paternel.
Qu'en dites- vous. Mademoiselle ? n'est-ce pas là une heureuse journée ? Je suis content, je suis gai, je veux que tu le sois aussi, je ne veux plus que tu souffres le Nibrio, je veux que tout soit paradis dans nos cœurs,
je veux que nous devenions tous fous... mais de la folie de la croix, pour être sages dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il ! *
CCXLYIII
A M. GIORGIO BRIANO.
Rome, 1846.
Mon cher Briano ,
Je continue à être très-content de Rome, pour
les choses et pour les hommes. Tu te rappelleras que, dans le petit livre Dei Doveri, j'ai manifesté le penchant et le goût que j'ai à ne pas me montrer absolu dans mes jugements, erreur trop commune, surtout chez les esprits qui doctorisent avec emportement. Rome est souvent mal jugée par ceux-ci. Il faut admettre plusieurs types, moyennement bons, de coutumes sociales, de mérites, de conditions nécessaires, apprécier les vertus et le beau différent des peuples diversement civihsés, et ne regarder comme décidément mauvaises que la barbarie, Firréligion, et la surabondance des méchants et des sots. Les éléments odieux ne surabondent nullement dans ce pays, et j'y remarque, au milieu de ces maux qui sont inévitables en tout lieu, une grande puissance de jugement et de bonté, des esprits cultivés, une générosité gracieuse et sincère. Enfin, tandis que les exclusifs continuent leurs murmures, quiconque vient à Rome s'y trouve bien moralement et sous le rapport de Tintelligence, s'y trouve bien grâce à la noble sociabilité