A M. PROSPER FAUGÈRE, A PARIS
Turin, 17 mai 1846.
^ Monsieur/
De retour de Rome, où j'ai passé huit mois Je trouve à Turin le don précieux que vous avez bien voulu me faire. Monsieur, et l'aimable lettre qui raccompagne. Je ne saurais assez vous exprimer ma reconnaissance. Rien ne me fait autant de plaisir que de me voir honoré de la bienveillance de ceux que j'estime.
Je sais par ceux qui vous connaissent que l'amour de l'étude et le savoir ne sont pas les seules qualités qui vous font aimer.
Votre édition de Pascal ne laisse rien à désirer sous bien des rapports; que de soins vous y avez mis! Il est vrai que quelques-unes de ses pensées y perdent à ne plus être corrigées, complétées. C'est que souvent dans les choses humaines le nu ne répond pas assez à notre besoin de beauté idéale. — Enfin vous avez voulu donner les écrits de Pascal sans voile, sans fard, tels qu'ils sont sortis de sa plume, tantôt développés, tantôt à peine ébauchés. Votre tâche est remplie avec fidélité.— Admirateur, comme je le suis, du génie de Pascal, je suis cependant peu d'accord avec quelques-unes de ses opinions. J'ai toujours vu avec peine ce qu'il y
* M. Prosper Faugère est actuelleiiient sous-direcleiir des affaires politiques au ministère des affaires étrangères, à Paris. Nous devons à la courtoisie de S. E. M. le duc de Gramont, ministre de France à Turin, d'avoir connu l'existence de celte lettre et de pouvoir la publier. {Note de rEditeur,)
avait de sombre et de haineux dans son esprit de censure et de réforme. Ilélas! ce n'est pas là le caractère d'une religion de charité, d'unité.
Pardonnez-moi si je vous avoue que j'aurais désiré quelques mots de critique de votre part sur ce que la passion lui dictait de chargé, d'injuste contre la compagnie de Jésus. Les erreurs des hautes intelligences sont les plus nuisibles, parce qu'elles entraînent, parce qu'elles forment une espèce d'autorité. Nous l'avons vu dans Pascal et dans ses illustres amis. L'Église a un si grand besoin d'union! demandons-la à Dieu, et déplorons tout ce qui irrite et divise. — Au don de ces deux volumes vous en avez joint un dont je vous suis aussi très-reconnaissant. Cet éloge de Gerson est admirable. J'applaudis comnie tous ceux qui l'ont lu.
Agréez, je vous prie, avec mes sincères remercîments, l'assurance des sentiments distingués d'estime et de considération avec lesquels, etc. ^
A M. CARUTTI.
Turin, 27 mai 1846.
Mon cher Monsieur Carutti, C'est une aimable pensée que celle de me faire une Visite, quand vous viendrez à Turin. Il me sera agréable de connaître une personne qui m^écrit avec tant de bienveillance. En attendant, je vous félicite du talent tragique qui se révèle dans votre Velinda. Le sujet était simple et difficile. J'admire l'art que vous
avez mis à le développer. C'est de la vraie puissance. Mais toutefois je ne suis pas entièrement satisfait. Le noble caractère d'Ubaldo est trop souillé par ce genre de vengeance. La passion peut rendre féroces des personnes honorables, mais il ne faut jamais admettre qu'elles puissent recourir au poison, à la trahison. Ubaldo pouvait bien, dans un premier mouvement de colère, imaginer une si affreuse vengeance, mais non la vouloir d'une volonté arrêtée et suivie. Et ainsi j'eusse désiré que Velinda, émue, troublée, s'engageât à cet acte barbare, mais qu'ensuite elle fît tout au monde pour ne pas le commettre, et qu'elle préférât mourir seule pour apaiser son frère. Lorsqu'on peint des âmes exaspérées, sauvages, forcenées, mais grandes, il faut leur épargner l'horreur d'une perfìdie, et les faire aimer pour leur grandeur. Ceci est de rigueur dans la tragédie; le Beau idéal le veut ainsi. Ou si, par la nature même du sujet, on peint une âme grande et bonne, qui s'emporte jusqu'à l'atrocité, il convient de la montrer sous le joug évident du délire. Avec tout cela, votre tragédie a ce cachet de talent qui marque les œuvres du petit nombre. J'applaudis de cœur, et je suis, avec une véritable estime, votre très-dévoué serviteur, etc.
AU CHEVALIER P. A. PARAVIA.
3 juillet 1846.
Cher Paravia, A peine arrivé à la campagne, je dis au bon père
Stilb que vous aviez rintention de passer quelques joursà Moncalieri. J'ignorai ensuite que vous y fussiez allé, et que vous étiez précisémentrtiôtede ces pères. Je Tai su hier à Turin, où me voici de retour. Nous retournerons à la Vigna Barolo au mois de septembre. L^abbé Gallina m'a dit que vous partiriez pour Venise dans peu de jours. Si je ne vous vois pas auparavant, je vous souhaite dès aujourd'hui un bon voyage et le rétablissement complet de votre santé. Je vous prierai d'olTrir mes hommages à Madame votre sœur. Ayez la bonté de remettre les deux incluses aux amis Renier et Parolari; je vous en serai obligé.
Je ne saurais assez vous dire quel trésor de sentiment et de grâce j'ai trouvé dans vos sonnets. Peu de poésies parlent au cœur avec autant de charme. Écrire de cette manière est pour les jeunes gens la meilleure des leçons. Les vrais professeurs sont ceux qui joignent aux préceptes un excellent exemple.
Portez-vous bien et revenez-nous content. Je vous embrasse et je suis, etc.
AU MARQUIS GIUSEPPE CAMPORI, A MODÈNE
Turin, 14 juillet 1846.
Monsieur le marquis,
La demande que vous m'adressez est de votre part
une amabilité à laquelle je n'oserais répondre par un
refus. Mais ces quelques vers sont jugés par vous avec
trop d'indulgence, et je ne vois pas qu'ils méritent
rimpression \ Ces petites choses reçoivent uniquement leur prix de Tà-propos. Je vous remercie de me garder une place dans votre aimable souvenir. Saluez bien pour moi votre frère Cesare quand vous le verrez. Disposez de moi et agréez les sentiments de parfaite estime avec lesquels j'ai Fhonneur d'être, etc.
A PIETRO GIURIA2.
21 août 1846.
Mon cher Giuria, Il n'est pas difficile de choisir de beaux sujets, comme tu as fait pour tes Mélodies ; mais précisément parce qu'ils sont beaux, ils demandent une poésie élevée, des idées, des sentiments, une exécution supérieure : qualités qu'il est peu facile de réunir. Tu me parais y avoir réussi, et je puis t'assurer que j'ai lu ces compositions avec ce plaisir que donne l'amour satisfait du beau. J'approuve aussi ce je ne sais quoi de bon
* Il s'agit probablement ici des vers écrits par Pellico à la prière du marquis Cesare Campori, pour être gravés sur un monument, dans le jardin de la marquise Giulia Coccapani, à Saliceto, près de Modène. Ces vers^ remis à Turin par Pellico luimême à M. le marquis Cesare Campori, en 1843, étaient les suivants: « L'amour maternel l'emporte sur tout autre amour, et jamais les enfants n'aiment assez ce cœur qui, avant que le jour brillât sur eux, les couvrait de toute sa tendresse. 0 mère ! si mon cœur n'égale pas le tien, je t'aime du moins autant qu'une fille peut aimer. » [Note de l'Editeur.)
2 Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854.
{Note de l'Editeur.)
goût qui f apprend à développer un thème autant qu'il le faut, sans être long. Le lecteur est content, mais il désirerait encore quelque chose ; c'est précisément le moment de finir. Celte mesure est souvent ce qui manque à ceux (jui écrivent en vers.
Je te remercie de ce cher petit volume et te félicite de cœur. — Conserve-moi ta bonne amitié, et mets-moi aussi quelque peu dans les bonnes grâces de cette âme charmante que tu as prise pour compagne, et que j'honore pour tout le bien que tu m'en as dit. Soyez heureux.
CCLY
AU PROFESSEUR A. IGHINA.
Turin, 30 août 1846.
Cher professeur, Votre lettre ne respire qu'amabilité et affection, et je vous en remercie pour Madame la marquise et pour moi-même, toujours reconnaissants l'un et l'autre des gracieuses attentions de V. S. — Chaque fois que je rencontre l'avocat Nasi, je lui demande toujours des nouvelles de notre cher professeur, et quand elles soni bonnes, j'en suis heureux. Madame la marquise reçoit avec plaisir vos félicitations. L'approbation pontificale console et anime fort ces sœurs de Sainte-Anne. C'est vraiment un institut d'une grande utilité, et il est bon qu'il s'étende. Il y a déjà de ces religieuses dans plusieurs villages. Avant-hier, il en partit trois pour Saint-Vincent, diocèse d'Aoste, appelées par la commune, par l'évêque et par le curé. — J'apprends que
dans le monastère est morte une sœur nommée Giulia, après une courte maladie. Sa perte a été vivement sentie, tant cette religieuse édifiait chacun par sa vertu. Je pense avec chagrin que ce doit être la sœur de M. votre collègue. Mais heureux qui, jeune encore, chargé de mérites, achève si saintement sa carrière ! Les huit mois que. j'ai passés à Rome ont été féconds en impressions délicieuses. On ne peut assez dire combien cette vénérable cité mérite d'être visitée, et autrement qu'en passant. Oh! comme le bon et le beau y abondent, bien que certains hommes parlent et écrivent sur Rome avec des préventions hostiles, et se flattent ainsi d'amoindrir son autorité ! Je regrette de ne pouvoir y aller encore cette année. Je voudrais voir de près ce grand pape, si cher à tous. Le bon Grégoire XVI a été exaucé : il connaissait le mérite éminent du cardinal Mastai, et il exprimait le vœu de ravoir pour successeur. Tous s'accordent à dire que Pie IX est le pontife qu'il fallait à notre époque. Prions pour lui, car il a besoin d'une aide signalée pour surmonter tant de difficultés politiques, religieuses et administratives. L'entreprise est ardue, mais un pontificat qui commence si heureusement donne beaucoup à espérer à tout l'univers catholique.
Je suis heureux de ce que le livre de mon frère a obtenu le suffrage de V. S. J'estime aussi très-haut cette manière de réfuter tranquillement et sans offenser la charité. Quel malheur de voir un génie aussi remarquable que Gioberti se laisser dominer par ces opinions violentes ! — Peut-être, avec le temps , se détrompera-t-il et regrettera-t-il ses emportements.
Faites-moi la grâce de présenter mes respectueux hommages à Monseigneur Févêque. — Portez - vous bien. — Mille choses à votre digne père. Je souhaite contentement et santé à toutes les personnes qui vous sont chères, ainsi qu'à vous. Croyez-moi, comme je le suis de cœur, etc.
CCLYI