‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 73 sur 103 · PAR SAINT-MAXIMIN (VAR · texte numérisé non relu

PAR SAINT-MAXIMIN (VAR

Turin, 12 janvier 1849.

* Monsieur,

Vous savez peindre dans des vers charmants le chagrin que vous a causé la perte de votre manuscrit; je regrette que ce chagrin ait été si vif. Ce qui vous est arrivé est, à la vérité, fort désagréable ; mais, ainsi que vous l'avez pensé, le remède est facile. Votre Françoise de Rimini, que je suis glorieux d'appeler notre, n'a point péri ; vous reverrez votre bien-aimée. Songeons au moyen.

Dans ce moment la littérature folUculaire et toute

cette misérable activité de ceux qui écrivent des riens, occu[)ent les copistes que je connais. Pas un ne peut me promettre d'exécuter avec un peu de célérité la copie de votre belle tragédie. Le mieux , à mon avis, est que vous fassiez retirer le bel exemplaire que j'ai : vous me le rendrez au mois de septembre, si vous effectuez, comme je Fespère, le projet de faire une course à Turin.

Je serai enchanté de connaître personnellement un homme de votre mérite. Monsieur. — Si cette course ne pouvait avoir lieu, yous aurez la bonté de me renvoyer mon trésor.

Mais comment a-t-on pu perdre ainsi le manuscrit d'un auteur ? Ne sera-ce qu'un accident malheureux? Quelqu'un aura-t-il soustrait cette pièce ? Je prends part à la peine que vous avez ressentie.

J'espère encore que le cahier a été mis par mégarde avec d'autres objets, et que venant un de ces jours à se trouver, on sera heureux de vous le renvoyer. — Vous avez cru que cette tragédie serait acceptée par des acteurs français : cela me paraît difficile ; un plan extrêmement simple n'est plus du goût qui s'est introduit sur vos théâtres. D'ailleurs, chez vous, le sujet de Françoise de Rimini n'a ni le charme d'être national, ni celui de peindre de ces grands personnages qui appartiennent à toutes les nations.

J'ai l'honneur d'être, etc. *

A FRANCESCO-SILVIO ORLANDINI, ALIVOURNE

Turin, 8 février 1849.

Monsieur,

Vous m'avez fait un don précieux en m'enyoyant un exemplaire du poëme de Foscolo, le Grazie, et je Fai reçu avec une vive reconnaissance. Il était digne de vous. Monsieur, de remettre en ordre, avec ce goût exquis que vous possédez, et de publier ce poëme, qui est un si rare et si sublime trésor de beautés. Oh ! que de fois notre cher Ugo m'en récita des fragments qu'il composait ou dont il perfectionnait Fébauche ! — Plus souvent encore il me disait avec douleur : « Peu d'âmes poétiques sentiront mes vers. » Et, en effet, bien peu d'âmes, moins que jamais aujourd'hui, sont initiées à sentir des images si suaves, et d'une trempe aussi grecque. Le changement survenu dans les écoles ne parviendra jamais à effacer le charme d'un poëme si supérieur. Il y brille ce beau qui ne meurt pas. Même destinée attendait sans doute le poëme della Sventura. Ugo en avait composé de longs fragments. J'ai encore dans ma mémoire le souvenir, non des vers, mais du noble pathétique qui y régnait. Je m'afflige que ces belles choses soient perdues.

L'exemplaire que vous avez bien voulu m'envoyer^ m'a été apporté par M. Salvi, qui Favait remis à notre cher Berchet. Si Berchet est encore près de vous^ saluez-le de ma part.

Accueillez, Monsieur^ mes remercîments et Fex^ pression de mon estime particulière*

A FRANCESCO-SILVIO ORLANDINI, ALIVOURNE

Turin, 28 février 1849.

Monsieur, Je vous suis reconnaissant des expressions de bienveillance que je trouve dans votre aimable lettre, et qui ne seraient pas telles, sortant d'un cœur moins bon par nature, et par la triste expérience de la douleur. — Vous me demandez, pour une prochaine édition des écrits d'Ugo, la faculté de faire usage de ma dernière lettre, dans la note relative au poëme della Sventura. Ce que j'ai dit est si simple que je n'en vois pas le mérite, mais vous êtes le maître de vous en servir.— Votre préface et les notes disent tout ce qu'il fallait dire, et je ne trouve pas qu'il y ait rien à y changer. — L'avocat Giuseppe Visconti de Lodi était un jeune homme ayant femme et enfants, très-lié avec le pauvre Ugo, et qui le tira alors d'embarras avec une générosité toute fraternelle. 11 habitait Lodi et venait souvent à Milan, mais je n'eus l'occasion de me trouver avec lui que de rares instants. Après mes longues années d'exil, je demandai des nouvelles de l'avocat Visconti, on me dit qu'il était mort. Je n'ai pas connu les particularités de sa vie. — Le comte Benedetto Giovio était aussi des plus chers amis de Foscolo. Benedetto servait; il était brave et plein d'honneur. Il fut une des victimes de la campagne de Russie. Il était sorti vivant des batailles; mais pendant la retraite, les dernières épreuves étaient au-dessus des forces d'un blessé, et il

tomba je ne sais où. Ugo le pleura amèrement^ il le pleura dans les bras du vieux comte Giambattista Gio- YÌO, homme vénérable par son savoir, son affabilité et ses vertus chrétiennes. Ce vieillard était, comme Alexandre Volta, un de ces savants pleins de rehgion, qui, contre Tu sage de cette époque, tenaient volontiers tête à la philosophie incrédule, et mettaient FÉvangile en lumière. Docteurs doux par sentiment, mais forts de zèle, ils commandaient le respect même aux esprits les plus sceptiques. Le vieux Giovio était heureux de l'amitié qui s'était formée entre Ugo et Benedetto, et lorsqu'ils Tembrassaient pour prendre congé de lui, il les bénissait avec une religieuse tendresse. Le père survécut quelques mois au fils. La maison des Giovio est de Còme. — J'ai beaucoup connu une sœur de Benedetto, la marquise Felicia Porro, dame d'une rare instruction. La faux du temps a passé et a fait sa moisson. Le colonel Ugo Brunetti était un brave, et la puissance napoléonienne écroulée, il fut de ceux qui eurent de la peine à se résigner. Compromis dans les périlleuses correspondances de 1815, on lui fit son procès avec Rasori, Lecchi, Gasparinetti, et il fut remis en liberté avec d'autres, ayant eu sa grâce après une courte peine. Il y a des années que je n'ai entendu prononcer son nom; je présume qu'il sera descendu dans la tombe. Ces nobles âmes vivent en Dieu, j'en ai la ferme confiance, et ont reçu le prix des vertus réelles qui, chez eux, surpassaient de beaucoup les défauts.

Recevez les salutations distinguées avec lesquelles, etc.

CCLXXYII

A M. LE COMTE PORRO

Turin, 19 avril J849.

Mon cher Porro,

Hier, à peine votre lettre reçue, ne pouvant me rendre moi-même auprès de Giulio, je lui adressai un billet pour lui communiquer tout ce que vous m'écrivez au sujet de la procuration, avec prière de vous Texpédier telle que vous la demandez.

A chaque instant se renouvelle dans mon cœur, comme dans le vôtre, cher ami, la douloureuse pensée de la mort de la Masino ^ Elle avait tant d'égahté dans la bonté, dans le jugement, dans Tamitié! J'étais quelquefois des semaines sans la voir, mais je la retrouvais toujours la même dans son aimable bienveillance. Elle a beaucoup recommandé que Ton priât pour son âme; je prie par devoir, mais avec Tentière confiance qu'elle est déjà transformée en une créature parfaite et heureuse. Je voudrais que vous n'eussiez plus aucun ressentiment de votre maladie; guérissezvous bien pour faire plaisir à ceux qui vous aiment, et sachez que je vous aime de tout mon cœur. Adieu, aimez votre Silvio Pellico.

* La comtesse Eufrasia Masino, sœur d'OUavia, à laquelle Pellico^ on l'a vu, a adressé tant de lettres.

{Note de V Editeur.)

CCLXXYIII

AU PROFESSEUR A. IGHINA».

De la Vigna, 14 juillet 1849.

Cher professeur,

Vous m'avez enrichi d'un gracieux trésor, en m'adressant cette traduction du cantique français de VAve Maria. Elle est belle, et les libertés mêmes que vous y avez prises sont d'un maître. 11 y a quelques années, l'original fut chanté ici, dans le palais Barolo, et nous l'ouïmes avec délices. Je ne doute pas que la version que vous en avez faite en vers si doux n'inspire à M. le chanoine Vassallo la plus tendre et la plus sainte mélodie.

Je vous prie de lui offrir mes respects. Je me souhaite le plaisir d'entendre un jour les paroles de V. S. mises en musique par lui.

Le désir d'avoir pour député le chevalier Alfonso de la Marmora est parfaitement à sa place, en dépit de ceux qui l'appellent le Bombardeur. Nous avons besoin de gens de bien, et non de bavards furibonds. Cette même raison m'eut fait applaudir aussi à la nomination de l'ami Ighina ; d'ailleurs, nous l'aurions eu à Turin, et c'eût été pour moi une véritable satisfaction. Que Dieu nous envoie de bons députés! l'affaire est grave.

Hélas! que de chutes grossières a déjà faites notre

ï Du livre Silvio Pellico e il suo tempo, considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854.

{Note de l'Editeur.)

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sagesse Italo-Pólasgi(iue ! Pour ramour de Dieu , tenons-nous en là. — Je compte sur le temps, sur les mécomi)tes (mais, las! que de chutes grossières, bon Dieu!). Du courage et non de Tinsolence, du savoir et non des grands mots et des fanfaronnades; de la force d'âme et de cœur pour défendre ce qui est juste, Yoilà ce qu'il faut maintenant. Demandons à Dieu ces vertus; il les fera surgir et triompher, en dépit des gâte-métier qui voudraient nous entraîner au précipice.

Je suis encore à moitié malade, et plus qu'à moitié, d'un engorgement aux bronches. — Si du moins Madame la marquise se portait bien ! mais elle est aussi très-souffrante et n'a jamais dix jours de suite de bonne santé. Mais elle porte sa croix de bonne grâce.

Elle vous dit mille choses et vous prie de présenter ses hommages à Monseigneur; je vous serai reconnaissant de vouloir bien y joindre les miens.

Je m'honore d'être avec l'estime la plus particulière.

AU PÈRE GIAN GIOSEFFO BOGLINO

Turin, 6 août 1849.

Mon cher Boglino ,

Je te remercie de t'être fait le porteur d'un aussi aimable présent. La Canzone de madame Giulia est un admirable morceau de poésie; je l'ai vivement goûtée ; je te prie de faire parvenir à' l'auteur la lettre ci-jointe.

Aie soin de ta santé : j'ai peine à rendre quelques

forces à la mienne ; j'ai été malade le mois dernier, et assez gravement. Nous sommes dans un temps si fécond en malheurs ! et qui Test aussi tellement en iniquités, que j'en ai quelquefois le cœur accablé : de là, des palpitations , des insomnies , etc. L'âme a bien la bonne volonté d'être forte et sereine , mais la chair souffre. Que Dieu ait pitié de nous : en lui nous aurons la paix.

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