‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 74 sur 103 · A MADAME GIULIA MOLINO-COLOMBINH · texte numérisé non relu

A MADAME GIULIA MOLINO-COLOMBINH

Turin, 6 août 1849.

Madame , Mon esprit, contristé par tant d'affreux événements et par les malheurs de mes amis, reçoit de vous, trèsaimable dame, un soulagement, un bienfait : je vous remercie de votre souvenir. Je ne saurais définir le noble charme de vos vers, mais en les lisant j'ai éprouvé ce suave contentement qui fait oublier un moment les souffrances. Le beau intellectuel et moral est si rare de nos jours ! Heureux qui comme vous sait le sentir et le produire avec tant d'amour ! Peu des écrivains d'aujourd'hui me laissent satisfait ; la plupart, quoique riches de talent, me paraissent trop verbeux , intempérants , malveillants : ils ont perdu ridée du beau et du religieux et se sont faits des gâtemétier en littérature, en philosophie , en politique. Je jouis des exceptions , lorsque j'en trouve, et me con-

* De la Revista contemporanea, XIP livr., Turin, 1854.

{Note de l'Editeur.)

sole, comme quand, au milieu de figures bourrues, on en découvre une qui respire la sympathie.

Je vous prie d'agréer mes sincères applaudissements, et les sentiments de haute estime avec lesquels j'ai rhonneur d'être , etc.

août 1849.

Très-cher ami , Je vous remercie de votre bonne lettre et de l'aimable pensée que vous aviez eue d'abord de venir me chercher. J'étais alors à la campagne, et malgré l'influence d'un air balsamique, j'étais malade, au lit : je suis un peu mieux , mais exténué et sans force. Vivons tant qu'il plaira à Dieu, et sachons supporter nos maux. Je ne pourrais jamais aller vous voir dans le lieu que vous habitez, cher ami, si ce n'est en esprit, tant mes poumons sont devenus faibles : je me réjouis de ce que les vôtres sont meilleurs. Que Dieu vous

* Cette lettre, dont nous n'avons pas l'original, a été publiée dans un journal de Casale, intitulé Fede e Patria, à la date du 17 août 1849. Une personne de la famille de S. Pellico nous a gracieusement envoyé le journal qui contient cette lettre, en nous assurant qu'elle est bien de Pellico. Le journal susdit n'a pas imprimé le nom de l'auteur, mais il faisait précéder la publication de cette lettre des mots suivants: « Nous publions avec empressement une lettre d'un homme eminente dans laquelle on déplore les malheurs actuels de l'Italie. » Suivaient ensuite quelques conseils adressés par le journaliste aux écrivains politiques. [Note de l'Editeur,)

conservo sain et robuste ; travaillez longtemps pour sa gloire. Je pense souvent, avec joie, à votre généreux détachement des ambitions de ce monde , de ses colères , de ses orgueilleuses promesses. Oh quelle paix le Seigneur prodigue à celui qui se donne à lui ! Goûtez-la dans toute sa plénitude. Pauvre monde inquiet ! que de sottises il a faites depuis deux ans ! Il s'est forgé des héros qui n'étaient pas des héros et des sages sublimes qui n'étaient que des bavards en délire, des prodiges de haine ! — Mon Dieu , substituer la haine à la charité, et s'imaginer qu'on fait de grandes choses! La société avait de petites plaies; mais au lieu de les guérir avec le baume de l'Évangile, ou du moins avec celui d'une prudente philosophie, on les a cruellement déchirées. La scélératesse est évidente chez quelques-uns; mais la plupart se sont laissé séduire, et j'en vois plusieurs , dans le nombre, qui étaient de mes amis. La résolution que je pris, de ne pas entrer dans leur voie, les irrita contre moi, et je fus en butte à leurs railleries. Moi, je ne m'emporte ni ne réponds ; mais , certes , je m'afflige d'avoir découvert en eux tant de méchanceté !

Plaignons-les, et recommandons-les tous au Seigneur. Tout nous prouve que la civilisation, le savoir, l'histoire , les maximes emphatiques ne sont jamais un

sûr rempart contre la barbarie : il y faut encore un autre élément, la vertu ! — Et les gâte-métier de nos jours ont voulu faire sans elle ! Les calamités présentes ne nous conduiront pas, je l'espère, à un bouleversement total et sans terme, comme tant de personnes le craignent. Après de ruineuses sottises et des guerres

inutiles, les hommes en reviennent à préférer les bienfaits delaloi, à ces charlataneries de la fausse liberté : et alors se renouvellent les saintes initiations à la charité, alors se refont les habitudes sociales et pieuses. Chose admirable , cependant ! vous , moi, tous les hommes, quel que soit Tétat du monde , dans les années paisibles, dans les années de sang, — tous, nous pouvons remplir noblement notre devoir : c'est-à-dire chercher notre pèlerinage sur la terre, en faisant le bien et arriver ainsi à la maison du Père céleste. De quoi nous plaignons-nous?

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