CCLXXXII
A M. LE COMTE LUIGI PORRO
Turin, 24 décembre 1849.
Très-cher Porro ,
Comment allez-vous? comment vont vos fils? Donnez-moi de vos chères nouvelles. Étes-vous réunis? Je voudrais que tout fût contentement en vous et autour de vous. Les grandes tempêtes politiques ont répandu, en tout lieu, des calamités sans nombre, et il est difficile d'être dans la joie. Néanmoins^ tout homme sage doit savoir se faire , ou dans le cercle de sa famille, ou dans celui des amitiés sérieuses, un petit fonds constant de consolations et de paix.
Je tâche, pour mon compte, de conserver ce bonheur intime, et telle est aussi, je crois, votre philosophie : c'est la seule bonne , et c'est celle des âmes fortes. — Je suis , à mon ordinaire , un peu malade, un peu moins cependant que les années passées:
je ne m'irrite pas outre mesure contre les maux physiques. L'unique affliction qui , parfois , me paraît supérieure à mes forces , c'est quand j'ai le malheur de perdre des personnes aimées , et souvent en y repensant je me trouble et retombe dans la mélancolie. Oh! que d'âmes excellentes qui nous embellissaient la vie ont disparu de la terre ! Je voudrais n'avoir plus à redouter aucune séparation de ce genre, et mon cœur le demande à Dieu, afin de pouvoir finir mes jours en paix, quand il lui plaira. Je sais que je retrouverai alors les justes qui , avant moi , sont arrivés à la maison du Père. En attendant, j'ai ici, à la Vigna, ce qui me console un peu ! Mais ne parlons plus de choses tristes, et revenons aux vivants.
Je ne me soutiens ])as trop mal, et je ne veux pas me laisser vaincre par la mélancolie; je souffre, mais je suis toujours loin de désirer la mort; ce qui vous prouve que, tout bien pesé, je ne suis pas malheureux. Si le monde est en grande partie fort laid, il s'y rencontre cependant de ces mérites qui charment en tous temps. Il y a toujours un certain nombre de créatures estimables avec lesquelles on aime à traverser la foule inévitable des sots; il y a toujours çà et là quelque haute intelligence qui raisonne sans illusion comme sans malveillance.
Les chimères, les illusions, le faux héroïsme sont les maladies encore dominantes. On déclame au heu d'étudier le positif, le possible, le juste; de là sottise sur sottise, charlatanisme vantard, ignorance démocratique, et, partant, aucune base dans l'ordre. Le Roi, Azeglio et quelques autres ont de bonnes intentions ;
mais le métier de sage est devenu bien rude, quoiqu'il ne s'agisse plus d'entreprises fabuleusement gigantesques. L'affaire se réduit maintenant à établir un tant soit peu de modération et de bon sens.
Que faire? Allons! patience et force d'âme! Je vous embrasse, cher ami, et j'embrasse aussi vos enfants sans distinction de sexe, si les aimables dames le permettent à leur vieux serviteur de soixante ans. Portezvous bien tous. Adieu. Saluez pour moi Borsieri et les autres amis.