‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 78 sur 103 · CCLXXXVII · texte numérisé non relu

CCLXXXVII

A M. LE COMTE LUIGI PORRO

Turin, 11 avril 1850.

Mon cher Porro,

Je ne fais que tomber malade et me relever, et de nouveau retomber malade. J'ai passé deux mois terribles, luttant contre des érysipèles, la toux, le mal de poitrine ; pendant plusieurs jours j'ai craché le sang ; je suis un soldat cruellement blessé, mais non vaincu, et voici même une espèce de victoire. J'ai gardé jus-, qu'ici une vitalité tenace, et si je puis continuer de la sorte, je l'accepte. A mes souffrances est venue se joindre la peine de voir plus malade encore que moi cette excellente marquise de Barolo. Des fièvres quotidiennes la tiennent encore.

A vient souvent ici. Il se porte bien et vous fait

mille compliments. Nous sommes, ces jours-ci, dans le triste anniversaire de la mort d'une de nos meil^ leures amies. Ces souvenirs me plongent dans une grande mélancolie, et mes nerfs excités s'en ressentent. Pallavicini a perdu beaucoup de sa gaieté, toutefois il se porte à merveille. Il passe le temps dans ses études ordinaires, en y mêlant ses devoirs de secrétaire qu'il remplit avec esprit et bon vouloir. Ce qu'il faut espérer de la phase actuelle où se trouve le

gouvernement, personne ne le sait. (3n tâtonne, on feint la sécurité, mais les points (i'ai)pui sont mal assurés. Oh ! que vous dites bien ! les gouvernements doivent être justes, mais forts. Je voudrais me tromper, mais je ne vois pas venir cette force, et tant qu'on n'aura pas comprimé la démocratie, il n'y aura rien de fait. Il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de science de gouvernement ; on ne suit pas des principes déterminés, on transige en flattant les passions des gâte-métier, dans le seul but de gagner du temps et de se tenir en équilibre aujourd'hui, demain, aprèsdemain. Je le répète, je voudrais me tromper ; je suis devenu rebelle aux belles illusions. Je sens dans l'air une plaie de méchantes républiques et de discordes croissantes. Qu'y faire? regarder tranquillement et ne jamais se laisser abattre. Si j'ai peu d'espérance dans les hommes, j'en ai toujours beaucoup en Dieu.

Rappelez-moi chez vous au souvenir de tous^ et à celui de nos amis. Pauvre Borsieri ! je m'afflige de le savoir si souvent malade. Je vous souhaite à tous bonne humeur et santé, et plus de vigueur que je n'en ai. Adieu, très-cher ami, je vous embrasse, conservez-vous bien.

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