CCLXXXVIII
A M. GIUSEPPE ALLIEVO.
10 juin 1850.
Monsieur,
Quoique mes relations particulières avec d'anciennes connaissances et quelques devoirs d'une autre
— ressorte me laissent peu de temps, je ne puis me dispenser de vous exprimer ma reconnaissance des choses gracieuses que vous avez la bonté de me dire dans votre lettre. — Ne croyez pas, cher enfant, qu'il me soit facile de donner des conseils aux âmes nouvelles; ceux que j'ai pu donner et que je ne pourrais que répéter, je les ai brièvement mais clairement exposés dans le petit livre : 1 Doveri dell' uomo. Les lumières de la droite morale brillent plus ou moins aux yeux de tout homme sans orgueil et dont la conscience est sincère. Le trésor plein, intarissable de ces lumières réside dans notre sainte religion. Plus j'ai lu, étudié, comparé, plus je me suis convaincu que le seul guide qui ne trompe pas, c'est cette religion profondément sage. Cultivons notre esprit; acquérons des connaissances autant que nous pourrons, mais ayons toujours pour règle cette étoile polaire, divine, bienfaisante aux doctes comme aux ignorants, aux plus grandes intelligences comme aux plus petites.
Si vous devez, pour être plus utile à vous-même et aux autres, aspirer à la science, à la renommée littéraire, ce sont de ces secrets que Dieu n'a révélés à personne. Il faut donc se décider suivant sa propre opinion et les circonstances de sa destinée. On n'arrive pas à la renommée sans de grandes tribulations, mais l'obscurité a aussi les siennes; il n'y a nulle part grande félicité sur la terre. En espérer beaucoup , c'est sottise. Prenons-en ce qui peut s'en prendre honnêtement, et si nous avons à supporter de grandes douleurs, supportons-les jusqu'à la mort sans basseses sans haine; la compensation est au delà de
la tombe. Ce qui importe essentiellement ici-bas, ce n'est ni la gloire, ni la félicité, c'est la vertu. — Quelque talent qu'aient ces poètes ou prosateurs qui inspirent à leurs lecteurs la mélancolie, le désespoir, un scepticisme sauvage, ou des convictions malveillantes, admirons leur talent, leur éloquence, mais ne nous faisons pas leurs disciples. On les crut des philosophes et ce n'étaient que des cerveaux malades. Laissons-les gémir ou maudire, puisque nous ne pouvons les guérir; mais n'imitons pas leurs gémissements exagérés, et ne maudissons personne.
Constance dans la pratique du bien et courage ! — Militia est vita hominis, et une dure milice. Courage ! rêver des chimères est inutile, se repaître d'illusions est un aliment puéril et malsain ; il ne nourrit pas, il ne fait pas devenir homme. — Réfléchissez, jeune homme, à toutes ces choses; je ne peux que vous les indiquer brièvement, mais rien de plus.
Je vous souhaite tous les biens possibles et surtout un grand amour de la vérité, mais persévérant et gouverné par la bonté.