A M. MICHELE N. N
Turin, 17 octobre 1850.
Mon cher Michele,
Je vous remercie de votre bon souvenir, et des articles que vous avez publiés sur la nationalité dans ses rapports avec l'Église. Il y a toujours accord, comme vous le dites, entre notre sainte Église et tous les bons sentiments; elle ne condamne que l'injustice, l'impiété, la perfidie, le mal enfin. Celui qui soutient le contraire a été induit en erreur par des préventions, facilement accueillies dans des temps comme les nôtres, pleins de douleurs publiques et de publics ressentiments. Peu d'âmes se vouent à un examen calme; et si ce petit nombre parle ou écrit, c'est peine perdue. Je crains qu'il n'en soit de même de vos judicieuses observations.
Ensuite je les trouve trop courtes. Il faudrait établir quelles sont les idées justes et applicables à ce mot de nationalité. Pour les têtes confuses, c'est une éclatante et généreuse idolâtrie qu'il faut pratiquer par tous les moyens, innocents ou criminels. Et avec cela on ne forme ni ce bon sens ni cette vertu qui honorent une nation. Si le sentiment de la nationalité est excellent,
* Du journal la Civiltà cattolica, série XII, vol. XI. Rome, 1855. {Note de l'Editeur.)
c'est seulement lorscju'il est professé sans illusions, sans violation de droit, sans outrage à la morale, sans persécution. Il n'est autre alors que la charité, et il ne faut cesser de le désirer, de le louer chez tous les peuples. Il est alors en harmonie parfaite avec la religion catholique.
Cher ami, les idées qui courent aujourd'hui sont encore dans une telle confusion qu'elles rendent inutile toute apologie de la vérité, surtout si elle est présentée sous une forme trop brève. Préparez un bon livre, tout logique, et attendez quelques années pour le laisser sortir de votre portefeuille. J'avoue que je ne vois pas si proche la fin du chaos où se sont jetés nos gâte-métier en chef, si ardents à entraîner la foule à leur suite par toutes les voies de la discorde. Toute loi, toute institution devient une imposture; entre tant de choses qui chancellent la seule doctrine qui ne croule ni ne croulera jamais, c'est la doctrine catholique, apostolique et romaine. Tranquillement appuyés sur elle, fortifions-nous dans nos souffrances, prions et espérons. Oh! que de consolations dans la foi, dans la prière, dans l'effort qu'on ferait pour vivre et mourir sur les traces de notre Seigneur Jésus-Christ ! Voilà ce qui donne du prix à tous les malheurs, à toute peine causée par les hommes et par leurs pauvres ignorances; ils servent à nous rappeler à Dieu.
Turin, 4 novembre 1850.
* Monsieur,
Je suis en retard envers vous, mon bien cher ami; je vous en demande mille pardons. Votre bonne lettre, que j'ai reçue il y a plusieurs jours, a dû, ainsi que d'autres, rester sans réponse plus longtemps que je ne Taurais voulu. — Vous me dites que vous avez donné à M. de Séguins quelques détails sur notre entrevue, et quii pensait à les faire imprimer. levons connais trop bon; je devine tout ce que vous aurez mis d'indulgence à mon égard, j'en juge par vos aimables lettres. J'agrée l'estime que vous accordez à mes sentiments; mais quant à mes productions littéraires, je vous conseille de les regarder avec moins de faveur. J'ai aspiré quelques moments au beau, je n'ai jamais su l'atteindre à mon gré. J'en suis peu fâché à la vérité. Le but de la vie n'est pas d'ajouter quelques poésies à celles que la morale possède déjà en si grande abondance, comme mille autres jolies vanités. Une foule regarde avec indifférence, d'autres applaudissent un instant, d'autres s'ennuient et sifflent, quelques esprits fins initiés à l'art font des critiques plus ou moins justes. La misère humaine est dans tout cela, il faut en convenir, et il est si rare qu'on y trouve un peu de bonheur !
L'espoir que vous me donnez que vous reveniez à Turin cet hiver est une idée que j'aime; puissiez-vous
réaliser ce projet! Je ne saurais juger s'il y a probabilité que vous placiez un grand nombre de vos exemplaires. L'époque actuelle ne s'occupe guère cliez nous de tragédies ; elle n'a de goût que pour les journaux, les finances, la grande étude à guérir toutes les plaies sociales, — ce qui est si beau à promettre et si difficile à efîectuer.
Madame la marquise de Barolo et son frère vous sont infiniment obligés de votre bon souvenir. Nous sommes revenus de la campagne il y a quinze jours. Je regrette cette charmante solitude, quoique j'aime assez Turin; elle a aussi le mérite d'être le lieu où j'ai eu la première fois l'honneur de vous voir.
Agréez, je vous prie, l'assurance des sentiments que je vous ai voués et dont je m'honore. *
A M. LE PROFESSEUR A. IGHINA.
27 novembre 1850.
Cher professeur.
Lorsqu'elles viennent d'un ami, on supporte même les louanges non méritées. Au lieu donc de vous faire des reproches, je vous remercie de votre bienveillance, tout aveugle qu'elle est, et je me sens disposé à m'en enorgueiUir. Voilà ma manière de croître en vertu. Vous plaît-elle? — Mais, sérieusement parlant, je n'ai jamais mérité de décoration; c'est pourquoi, comme il fallait, naguère encore, la demander pour l'obtenir, je me tus, quoique depuis bien des années ou m'engageât à faire une démarche. On vient récem-
— A16 — ment de supprimer l'article qui rendait cette condition essentielle, et c'est ainsi que je me vois honoré d'une distinction dont j'étais fort peu digne, pour ne pas dire du tout, mais qui m'est une douce preuve de l'indulgence qu'on a pour moi, ce que j'apprécie vivement.
Madame la marquise , son frère et D. Ponte , vous disent mille choses. La pauvre jeune fille admise ici au petit hospice montre un bon caractère ; mais ses infirmités sont incurables, à ce qu'on m'assure , tant elle est estropiée. On la gardera, par faveur, pendant tout l'hiver ; après quoi on la rendra, cet étabhssement n'étant fondé que pour les maladies reconnues guérissables.
Agréez l'expression des sentiments d'affectueuse estime de votre très-dévoué serviteur et ami.
P, S. Vous êtes prié de présenter à Monseigneur les respects de Madame la marquise ; faites-moi la grâce d'y joindre les miens.