‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 82 sur 103 · A MADAME GIULIA MOLINO-COLOMBINI · texte numérisé non relu

A MADAME GIULIA MOLINO-COLOMBINI

Turin, 28 novembre 1850.

Chère madame Giulia ,

Une distinction honorable comme celle que le Roi m'a conférée est d'un grand prix à mes yeux, et je n'ai pu que la recevoir avec une sincère reconnaissance. Je suis heureux aussi de voir la satisfaction qu'en éprouvent des amis indulgents et que vous, une femme si aimable et si digne de la plus haute estime , vous

soyez du nombre de ceux qui me veulent un peu de bien.

Conservez-moi , Madame , vos bonnes grâces, et veuillez même me les conserver (car je suis loin de m'en plaindre) avec tout cet aimable aveuglement qui vous porte à me croire plein de mérites , quand j'en suis si dénué !

Quant à moi ^ j'admirerai toujours le vôtre qui est réel, et je me fais gloire d'être un juste appréciateur de tant de vertu. Je vous souhaite des jours heureux^ ou du moins sans grandes épreuves.

CCXCY

* Mon respectable ami, Vos félicitations sont trop aimables. La distinction dont il s'agit ne prouve que l'indulgence de ceux qui ont bien voulu me la donner : il y a des hommes bienveillants comme vous, voilà tout. — Pardonnez-moi si je réponds un peu brièvement à vos deux lettres qui sont des trésors de bonté. Il y a assez d'amitié entre nous, j'espère , pour que chacun des deux laisse souvent à l'autre l'interprétation de ses sentiments. — Ma brièveté n'est pas toute volontaire : des occupations qui sont devenues des devoirs , et que j'aime comme une partie essentielle de mon bonheur, me prennent du temps tous les jours. Je vous traite comme d'autres chers amis à qui je pense très-souvent sans leur écrire : ils savent que je ne vaux rien pour la correspondance

épislolaire. Votre article , dont je vous remercie , me fait infiniment plus d'honneur que ne mérite le pauvre petit homme dont yous parlez, et que je ne reconnais plus là. Soyez moins poëte : la poésie n'est bonne qu'en vers, et même sobrement, car la vérité est sa meilleure alliée.

Quelqu'un m'a interrompu. Je ne veux pas retarder encore à vous envoyer mes remercîments et mes afTectueux bonjours. — J'y ajoute l'assurance bien sincère des vœux que peut former pour vous un ami, et des sentiments distingués que vous m'avez inspirés. *

A M.VICTOR DE LA CANORGUE

Turin, 24 décembre 1850.

* Vous me disiez, dans votre bonne lettre du 20 novembre : « Avez-vous vu un jeune homme que je vous ai adressé?,..)} Ce n'a été qu'hier que M. Sarato est venu me voir ; je l'ai reçu avec plaisir, comme recommandé par vous. Nous avons causé un peu : il me paraît bon, sincère, ne partageant pas les mauvais principes que tant de jeunes gens professent. Je l'ai animé à étudier et à ne pas rougir de larehgion, seule base de toute vertu et de la paix de la conscience. J'ai insisté sur l'importance de la force morale pour ne pas suivre le cynisme des faux penseurs qui dépravent la jeunesse. J'ai insisté aussi sur l'assiduité dans l'étude qu'il a entreprise. Il faut que l'homme jeune perde peu de temps et se mette courageusement sous

le joug du travail : car il y a beaucoup à apprendre, et Dieu veut (jue nous exercions les facultés qu'il nous a données. Voilà ce que je dis toujours aux jeunes gens : la paresse , les étourderies , les vices , les amitiés coupables produisent cette abondance d'esprits et de cœurs sans noblesse qui se traînent toute leur vie dans la boue. C'est étonnant comme on étudie peu et légèrement aujourd'hui !

Prions pour la jeunesse : que de dangers, que d'abominables doctrines l'entourent! Je ne puis vous écrire longuement : occupations et petites souffrances me l'interdisent. — Portez-vous bien, et que les consolations les plus douces vous visitent au milieu dé vos croix, toujours, toujours. "^

A MONSIEUR EDMOND DE SÉGUINS-VASSIEUX.

Turin, 2 janvier 1851.

* Quelqu'un m'a fait avoir, il y a peu de jours, le paquet contenant les trois brochures. Je vous remercie. Monsieur et bien cher ami, de m'avoir fait connaître cet intéressant écrit *. Le document qui regarde votre illustre ancêtre maternel ^ est fort

1 La Chronique de Montfavel, par M. l'abbé de Montonnel, chanoine d'Avignon et curé de Monlfavet.

2 Pierre de Goliorn, généralissime et chambellan de Chris^ tian 1er, roi de Danemark et et de Suède. Son tombeau est le plus notable de ceux que renferme l'église de Montfavet.

{Note de l'Editeur.)

remarquable ; j'applaudis surtout avec vénération à la descendante des Coliorn, se montrant, dès son enfance une héroïne pour se jeter dans les bras de son père en prison ^ Vous êtes digne , Monsieur, d'avoir une telle mère : puissiez-vous la conserver longtemps encore ! — Je vous écris de mon lit, où des souffrances, non graves pourtant, me retiennent. J'ai envoyé votre souvenir, la brochure, au comte Balbo : il est infirme comme moi , hélas ! il a de plus le malheur d'être presque aveugle : il le supporte avec courage.

M. de la Canorgue mériterait tous les succès; je regrette que la fortune le contrarie. Mais son aimable idée que sa Françoise de Rimini ferait assez d'impression sur le public pour qu'elle prît une place dans les répertoires français n'était pas fondée. Tout ce qu'il y a de talent dans ce travail poétique ne peut empêcher que la pièce ne manque d'intérêt pour des Français. Le sujet, si simple, n'est point national comme chez nous, où tout ce que Dante a chanté, nos imaginations aimantes le regardent comme ennobli, comme sacré. D'ailleurs votre scène est riche en excellentes tragédies, en excellentes comédies, en drames de toutes

* On lit dans la Chronique de Montfavet que, durant la terreur, Flavie de Cohorn-, voyant son père, le baron Alexandre de Cohorn, ancien officier général des armées navales de France, sur le point d'être triiîné à l'échafaud, voulut à tout prix pénétrer jusqu'à lui; quoique à peine âgée de douze ans, elle se (raya un cliemin à travers les gardes^ el, au milieu de l'élonnement général, alla tomber dans les bras de son père. Peu de jours aprèS;, la réaction du 9 tliermidur sauvait le père et la lille.

{Note de C Editeur.)

sortes, moraux, immoraux, toujours magiques pour les foules. 11 est naturel que dans vos richesses théâtrales vous ne sentiez pas en France un grand attrait pour Françoise de Rimini. Les acteurs français qui sont à Turin ne sauraient voir la chose autrement. Ils comprennent aussi que la partie italienne de leur public ne goûterait pas une Francesca sur leur scène, rayant déjà trop vue sur la nôtre.

Je donnais autrefois trop d'importance à la gloire littéraire ; j'en ai reconnu la vanité.

Des milliers d'auteurs écrivent, se distinguent. Sontils heureux? rendent-ils plus sage ce pauvre genre humain, qui parle partout si bien et agit partout si mal? Que Dieu ait pitié de nous! — et attachons-nous à lui, aimons notre prochain pour lui, ne désirons aucun autre succès que de plaire à Dieu en accomphssant nos devoirs.

J'aime à avoir une place dans le bon souvenir des hommes comme vous. Gardez-m'en une dans le vôtre; je ne vous oubhe point. *

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