‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 83 sur 103 · CCXCVIII · texte numérisé non relu

CCXCVIII

A M. LE PROFESSEUR A. IGHINA.

Turin, 27 janvier 1851 .

Cher professeur.

J'eus, samedi, le plaisir de voir M. votre frère Giuseppe et de recevoir par son intermédiaire le paquet que vous avez eu l'extrême obhgeance de m'envoyer. Madame la marquise, à qui j'eusse voulu le présenter, n'était pas chez elle ; mais pour suppléer à la visite,

j'ai transmis à madame de Barolo les hommages des deux dignes frères. Elle me charge de vous dire mille choses.

Le jeune Ighina a une physionomie qui annonce de la modestie, de TinteUigence et de la bonne volonté. Il se fera certainement honneur comme toutes les personnes d'une famille si distinguée, sans en exclure Faimable et malin auteur des épigrammes, qui a tant de grâce, même lorsqu'il flagelle. Ce sont fouets de roses armés d'une bonne épine. Si les épigrammes méritent qu'on y applaudisse, que dirai-je de l'auteur quand il déroule de graves et saints discours? Ce précieux sermon sur la sainte Vierge se lit et se relit avec charme; c'est l'œuvre d'une belle âme. Dans chacune de ces diverses compositions sacrées, les orateurs se sont montrés éloquents et tout à fait à la hauteur du sujet. Monseigneur sait se mettre en excellente compagnie, et c'est bien ce qu'il fallait pour honorer la reine du ciel et de la terre.

Je vous prie de mettre aux pieds de Monseigneur Madame la marquise et son humble interprète, et je me dis de nouveau, etc.

A M.VICTOR DE LA CANORGUE

Turin, 16 février 1851.

*Mon cher ami, M'ne Trenca m'a fait l'honneur de venir un de ces Jours m'apporter votre bonne lettre du 20 janvier*

Cette dame a une bien juste estime pour vous. L'éloignement de ces personnes si respectables vous doit être une privation. Je le regrette, car la petite ville de Menton ne doit pas abonder en ressources intellectuelles, et votre vie sera un peu solitaire. Le commandeur Trenca espère , à ce que me dit sa digne femme, terminer bientôt les affaires qui intéressent tant leur pays. Je le désire pour eux, pour la population, et parce que le contentement qui vous entourerait serait un plaisir pour votre noble cœur. Les méchants s'attristent des satisfactions des autres; mais les bons aiment à voir des visages embellis par un peu de bonheur, et par de douces espérances. Hélas ! un peu de bonheur n'est pas grand' chose, et cependant que d'hommes sont dans l'impossibilité d'en avoir, s'ils l'attendent de la fortune, de la justice humaine, des choses de la terre ! — Cette considération serait déchirante, mais elle cesse de l'être pour le vrai chrétien, le penseur éclairé par la rehgion. Un peu de bonheur nous est toujours donné par la bonté divine, dans l'humble exercice de la vertu, dans le fidèle accomphssement de nos devoirs les plus simples, dans la prière, dans les sacrements, dans les bons désirs. Voilà ce qui me sauva du désespoir dans ma longue captivité, dans mes tristesses de la solitude, dans la rencontre que j'ai faite en tout temps de quelque injustice, de quelque profonde douleur. Toujours et partout il faut accepter, il faut apprécier, comme un immense trésor, ce don d'un peu de bonheur que Dieu ne cesse d'accorder à ceux qui l'écoutent. — Tout en pensant ainsi, mon cher ami, nous serions bien aises d'en

avoir, non pas wnpeit, mais beaucoup. Vœux inutiles! ne nous y livrons pas. Ce n'est qu'un rêve trompeur de la jeunesse; il faut bien se désenchanter de ce qui n'est pas raisonnable. Attachons-nous au vrai, à la rehgion, à ses pratiques sanctifiantes; il y a là des prodiges de consolation et de force.

Mes souffrances, ma vieillesse, me rendent peut-être trop grave. Voulez-vous que je vous donne une jolie petite fleur? Son parfum est enivrant. Vos belles romances ont été vues sur un piano chez le comte de Chambord, par M. le marquis Colbert de Maulevrier. Celui-ci me charge de vous le dire (il a été à Venise faire sa cour à Tauguste exilé). Je l'ai dit à M^e Trenca, à qui cela a fait plaisir. Je vous exprime ses félicitations, si elle ne vous a pas écrit elle-même depuis. La réponse négative que vous a faite la troupe française ici vous a contrarié, mais elle ne m'a pas étonné. Le sujet de Françoise de Rimini manque de nouveauté à Turin. Le mérite de vos beaux vers ne serait pas senti, et d'ailleurs, croyez-le, le goût actuel tolère avec peine ce qui est simple, surtout si on n'offre pas au public un sujet tout neuf. Pour mon compte, je ne voudrais pas conserver l'amour du théâtre, car mon goût est vieux. Je suis d'un âge qui ne peut revenir.

Adieu, mon cher ami. Jouez avec la poésie, mais ne donnez pas à cet aimable jeu plus d'importance qu'il n'en a. *

CGC

AU CHANOINE IGHINA.

Turin, 16 avril 1851.

Très-aimable professeur,

Mille remercîments pour votre bon souvenir, et renvoi que vous m'avez fait récemment de votre admirable discours. Je vous remercie également de tout ce que vous m'écrivez.

Vous êtes toujours aimable dans vos épigrammes, qui ont tant de sel et de saveur. Prenez garde : mon épitliète saporiti ne s'étend pas jusqu'à certain mot qui rime en ella. J'y trouve bien le sel, mais non la bonne saveur.

Outre leur mérite particulier, vos épigrammes me plaisent infiniment comme preuve d'un esprit piquant et enjoué. Les tempêtes du monde sont terribles, le chemin de la vie est rude; pour conserver ses forces, il faut bannir la mélancolie.

Je me réjouis de vous voir décidé à réfuter cette fausse histoire des papes, et je suis persuadé que vous y réussirez à merveille. Mettez-moi, je vous prie, pour deux exemplaires au nombre des souscripteurs.— -Je vous souhaite de bonnes vacances, ce qui veut dire santé et contentement, non-seulement à vous, mais à toute votre digne famille. Mes respects à votre excellent père.

ceci

A L'ABBÉ GIAN GIOSEFFO BOGLINO

14 juillet 1851.

Cher Giovanni,

Aie l'obligeance de faire tenir ces quelques lignes à Taimable M^e Giulia K Je sors un peu après avoir eu des fièvres et des bronchites. Mais je suis si faible, et particulièrement des yeux, que je suis encore incapable d'application. Je garde les lectures pour la campagne, et je commencerai avec grand plaisir celle du livre que Tillustre dame a bien voulu m^envoyer.

Plusieurs fois, cher ami, j'ai voulu aller te voir. Mes jambes, ma respiration infirme m'obéissent trop mal. Pardonne-moi et continue à aimer ton Silvio.

A M. GIORGIO BRIANO.

4 août 1851.

Bien des choses vont mal, et d'une manière

honteuse; mais le temps seul les redressera, en substituant, là où besoin sera, des hommes forts aux hommes faibles. Sans force d'âme et de volonté, il est naturel qu'on n'édifie rien. Les faibles promettent et voudraient bien faire, mais ils ne peuvent ni ne savent, et ils feignent de pouvoir et de savoir. Il y a une

* Madame Giulia Molino -Colombini.

{Note de l'Éditeur.)

grande imiUitudo de ces incapal)lcs, et il faut les laisser passer, comme ces miasmes épidcmiques qui envahissent un pays et ne cèdent pas aux prescriptions de la médecine. Nous, qui ne sommes pas en position de gouverner le navire, nous n'avons d'autre rôle que de faire des vœux pour qu'il ne se brise pas, et qu'un jour nous puissions le voir conduit par un pilote habile. Pensons et agissons en restant purs, dans le petit cercle d'action qui nous est laissé. Dieu n'est plus de mode, mais il est toujours notre juge, et c'est assez,

cecili

AU PROFESSEUR A. IGHINA.

8 août 1851.

Très-cher professeur.

Veuillez me pardonner un retard de quelques jours, et recevez mes remercîments pour vous être affectueusement souvenu de la liberté que je recouvrai il y a des années. — Les vicissitudes par lesquelles la bonté de Dieu m'a fait passer me sont toujours préseutes, et je trouve dans leur souvenir mille motifs de consolation et de reconnaissance. J'espère tout d'un Dieu si bon. Les écrits ascétiques de Monseigneur Ghilardi sont pleins de force et de grâce. Madame la marquise vous prie de lui présenter ses hommages et de lui dire combien elle lui est obligée de la pastorale qu'il a daigné lui envoyer. Un pasteur évangélique ne peut adresser à des chrétiens des paroles plus vraies, plus religieuses, ni les répandre avec plus d'autorité.

Les impiétés abondent dans le monde, et on ne peut les entendre sans douleur; mais il y a toujours, dans la foi, de grands motifs de reconfort : Fundes plus grands^ c'est assurément de sentir que ni les dignes évoques, ni les dignes prêtres ne manquent jamais à TÉglise.

A PIETRO GIURIA i.

22 septembre 1851.

Cher Giuria ,

J'ai reçu ta bonne lettre avec un bien grand plaisir. Tu sais que je f estime et que je t'aime : et partant il m'est doux de savoir que tu te souviens de moi, que tu es en bonne santé, et relevé, consolé de tes malheurs par les vertus d'une seconde femme et par le sourire de ton enfant qui grandit.

Voghera n'est pas une grande ville , mais les plus petites mêmes ont leur agrément, et ton esprit juste et bienveillant en trouvera à celle-ci dont il saura tirer parti en honorant les gens de bien et en te conciliant l'estime générale du pays. En attendant , je suis heureux de te savoir un ami si estimable, dans la personne de M. Leidi dont tu me parles. Il faut bien qu'il ait quelque chose de ta bonté , puisque tu me dis qu'il s'entretient de moi si affectueusement. En lui rendant ses saints de ma part , dis-lui que je lui suis reconnaissant de l'indulgence avec laquelle il veut bien me juger. — Tu as eu une excellente pensée , en m'en-

« Du livre Silvio Pellico e il suo tempo^ considérations de Pietro Giuria. — Voghera, tip. Gatti, 1854. {Note de VEdileur.)

voyant la nouvelle : c'est une composition d'élite, je Tai fort j^^oûtéc. — Toutefois , je ne saurais te blâmer de te sentir peu de goût à noircir du papier, comme tu dis : la plupart des hommes lisent sans discernement et ressemblent à ce compère qui , entre une huile exquise et une huile fétide, préférait cette dernière comme ayant bien plus de saveur.

Vois toute rhuile fétide qui se débite chaque jour, et admire le cuir de certains palais ! — Ne va pas t'en irriter : les ressentiments sont inutiles. Le sentiment élevé du beau est un don que quelques-uns possèdent en abondance ; beaucoup Font peu, et le grand nombre ne Ta pas du tout : tu le possèdes à un haut degré. — Te voilà donc peintre ! Si tu manies le pinceau comme la plume , tu feras des tableaux qui plairont aux connaisseurs. A présent, je pense , tu es encore novice : mais avec de la persévérance, tu peux rattraper les maîtres. En attendant , et au milieu des nombreuses épreuves de la vie, ce n'est pas une médiocre fortune que de savoir échapper noblement à l'oisiveté, à l'ennui, et aux passions vulgaires et malveillantes!

Je remercie le ciel de m'avoir donné quelque amour pour l'étude; je m'occupe toujours, quoique vieux; je ne m'ennuie pas; je ne m'irrite pas; je plains la légion infinie des ennuyés, et plus encore celle des emportés, qui va toujours croissant. Les infortunés ! quelques-uns d'entre eux m'écrivent des injures parce que je ne fais point comme eux : je les laisse dire.

Supportons, cherchons notre appui en Dieu, et prions pour tous.

A M. VICTOR DE LA CANORGUE

Turin, 5 octobre 1851.

* Mon cher ami.

Quand j'ai eu Fhonneur de vous voir dernièrement, je ne prévoyais pas que j'allais bientôt m'absenter pour quelques mois. Je pars pour Florence avec Madame la marquise, et nous ne reviendrons qu'au printemps. Mille petites occupations me forcent à ne vous écrire aujourd'hui que quelques mots, vous envoyant la lettre que je vous ai promise pour Monseigneur révêque de Fossan ; vous connaîtrez en lui un homme très-distingué, et un de nos plus dignes évêques.

Adieu, mon ami, je vous fais tous les souhaits qu'un ami peut faire , et je compte sur la continuation de votre bienveillance ; prions l'un pour l'autre et aimez un peu votre dévoué Silvio Pellico. *

A LA COMTESSE OTTAVIA MASINO

DI MOMBELLO.

Rome, 28 décembre 1851.

Madame la comtesse.

Sur le point de quitter Rome, je reçois, par M. Carne vaU, une lettre de Votre Seigneurie vénérée , dans laquelle elle me réclame une réponse à sa précédente. Je serais désolé d'avoir pu causer quelque déplaisir à qui que ce soit. Jugez donc du regret que j'aurais si.

volontairement, j'étais tombé en pareille fante h votre égard, chère et aimable comtesse, vous dont j'honore tant le mérite !

Je suis dominé par mainte incommodité, et surtout par des maux de tête qui me tourmentent cruellement et qui font que , malgré moi , je me trouve fort en retard avec toutes les personnes qui ont la bonté de m'écrire. Je rougis de paraître incivil à tout ce qui mérite le plus mon estime. J'ai gardé le lit à Florence, pendant plusieurs jours; la fièvre m'avait à peine quitté que je me mis en route, mais j'arrivai ici malade et suffoqué par l'asthme. L'air de ce pays m'a fait un peu de bien; je respire un peu mieux, et je ne me vois pas forcé de garder le lit; j'ai gagné cela, mais je suis toujours sans force , et les maux de tête continuent. Je n'ai pu encore faire aucune visite, même à madame la comtesse Orfei. Je n'ai été dans aucune société , dans aucune académie. Je vis, et je suis, malgré moi et sans mérite aucun, une espèce de mort parmi les vivants. Je me vois ainsi dans l'absolue nécessité de laisser en retard ma correspondance , et voilà pourquoi , trèsaimable comtesse , je n'avais encore répondu ni à vous , ni à la princesse G... — Relativement à la princesse , je prendrai le pénible parti de ne pas me décider encore , attendu les divers jugements que j'entends d'excellentes personnnes porter sur l'état de cette tête : elles disent qu'il se passe de longs intervalles durant lesquels on ne remarque en elle aucune incohérence et où, par conséquent, on peut la juger de la manière la plus favorable et la croire victime

de la calomnie. Je connais des Russes respectables qui donnent comme positive cette infirmité de son cerveau. Je plains beaucoup la pauvre princesse;, surtout de s'être donné le ridicule de se croira convertie en passant du schisme grec à un autre schisme : prions pour elle ! Je Tai trouvée infiniment polie , et elle m'a écrit et parlé anciennement comme une femme qui a du goût pour la piété. Nos courtes relations ont cessé depuis plusieurs années. Je pars demain pour Naples, et là je verrai des personnes qui ont, plus que moi, connu la princesse.

Nous serons peu de jours à Naples, nous ferons aux environs les excursions d'usage, puis au retour, nous passerons par les Marches etlaRomagne.

Je compte sur votre indulgence innée, chère et excellente comtesse; je me réjouis d'apprendre que votre voyage en Angleterre et en Ecosse s'est heureusement effectué, et je vous souhaite une santé durable avec toutes les prospérités.

Je vous prie d'agréer les sentiments de très -haute estime avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. Je n'ai pu expédier cette lettre de Rome, je l'envoie de Naples, et vous renouvelle tous mes respects.

CCCYII

Rome, 14 mars 1852.

Très-estimé et très-vénéré chanoine.

Nous revenons de Naples, et nous trouvons ici une

lettre que la direction des postes négligea de faire suivre. Elle porte la date du 22 janvier^ et Votre chère Seigneurie nous y donnait la nouvelle de sa nomination au canonicat. Je vous offre les tardives, mais bien sincères félicitations de madame la marquise de Barolo, celles de D. Ponte et les miennes. Le digne évêque aime et distingue les prêtres d'un mérite éminent. Que Dieu le récompense^ lui et le nouveau chanoine, de toutes leurs vertus.

Au mois d'octobre nous prîmes la fuite devant Thiver. La santé de Madame la marquise en avait grand besoin. Un air plus tempéré lui fit d'abord du bien, mais dans la dernière quinzaine ses douleurs de foie augmentèrent, la fièvre arriva et il fallut se mettre au lit, appeler un médecin, et souffrir cruellement avant que la médecine triomphât du mal. Aussitôt que notre courageuse malade se sentit quelque peu en convalescence, elle prit la bonne résolution de quitter Naples et de supporter les fatigues du voyage. Elle est faible, épuisée, mais elle n'y regarde guère, et du matin au soir c'est la même activité. Malgré les délices du Sebeto % il semble qu'à Rome, le climat lui convienne mieux. Je l'espère, et je puis dire la même chose pour moi. Je vote pour la ville sainte, et avec quel bonheur je la revois toujours ! Toute la Péninsule est belle, et j'en aime toutes les villes et les campagnes, mais rien ne m'attire, ne m'enchante, ne me parle à l'âme comme Rome ! La seule basifique de

* Petite rivière aux environs de Naples.

Saint-Pierre répand toujours en moi un contentement^ un amour qu'en nul autre lieu je n'éprouve au même degré. — Si vous faites un jour ce voyage^ vous serez de mon ayis. Quant à toutes les déclamations qu'on lit dans certains livres sur les diverses civilisations, sm' la barbarie, sur les ignorances, sur les malheui^ de différentes contrées de Fltalie, ce sont assertions de pédants politiques, vides de sens. Chacun sait qu'il y a quelques différences d'un pays à l'autre, mais la vérité est que les proportions entre le bien et le mal na changent guère chez ces peuples. Partout résinent l'alléirresse, la vivacité, l'urbanité. Le 2:rand nombre chez eux vit de son travail, et sera toujours ignorant , mais bonnes gens et sans rien de barbare. La minorité seule a le temps de lire, d'écrire, de cultiver son esprit et d'acquérir des manières distinguées. Une multitude savante, très-civihsée, il n'y en a, il n'y en aura jamais sur la terre, quelque mal que se donnent les prétendus penseurs pour ennoblir les masses. Celles-ci ne sont ni en possession d'une grande félicité, ni exposées à de grands malheurs. Prises en bloc, eUes jouissent beaucoup de la ^ie; elles sont industrieuses, aimables, et ont du penchant pour la religion et la vertu. — Je trouve dans toutes les classes bon nombre d'àmes honnêtes, de chrétiens sincères.

Je termine en embrassant un de ces derniers , que j'aime tendrement.

P. S. Nos hommages à Monseigneur, et des remercîments infinis pour ses offres d'hospitalité, dans le cas où> au retour, uous passerions par Mondovi. Si

Madame la marquise lui en est très-reconnaissante, je ne le suis pas moins pour ma part, et lui baise la main avec respect.

Turin, 14 mai 1852.

* Mon cher ami ,

Dans les premiers jours de mon retour à Turin, le temps m'a été tellement pris qu'il m'a été impossible de vous écrire. Je vous remercie infiniment de votre bonne lettre : vous êtes toujours aimable, excellent. Hélas ! je vois avec peine que vous êtes aussi toujours malheureux. Quels que soient vos chagrins, redoublez de patience, puisque vous reconnaissez Textrême difficulté d'être placé ailleurs. Je sais de toute part que les places sont réellement très-difficiles à obtenir, surtout si Ton contrarie certains hommes, si Ton brave certaines opinions. Ah ! la patience coûte, mais elle est bien nécessaire, et la patience est une force, une vertu divine dans les âmes chrétiennes. Ne la perdons jamais : il faut Tuser constamment et la joindre au courage jusqu'à la fin.

Vous approuvez le peu de mots que j'ai fait mettre il y a quelque temps sur les journaux, démentant une annonce indigne. Quand il ne s'agit que de moi, je ne réponds rien à ceux qui répandent des faussetés contre ma manière de penser ou de me régler; mais ici le cas était différent : voilà pourquoi j'ai publié ces deux mots de démenti.— Je suis bien aise que quel-

ques nobles cœurs à Fossan vous soutiennent au milieu de vos tristesses. Je n'ai rien entendu dire ici de renvoi de votre tragédie à la reine-mère; je voudrais que votre hommage à cette sainte reine eût quelque suite favorable pour vous. Je vous le dis franchement^ je n'y vois aucune probabihté. Nos excellentes reines n'ont pas la moindre influence, et la littérature n'est pas leur occupation.

Mon voyage a été heureux. J'ai moins souffert que quand je passe l'hiver à Turin. J'ai été ravi de revoir Rome, que j'aime de prédilection. Ce qui a donné aussi beaucoup de prix à ce séjour pour moi, c'est que j'y ai revu le plus cher de mes amis, qui est mon frère jésuite.

Si vous voyiez de près le saint-père comme je l'ai vu, si vous entendiez ses paroles, vous concevriez combien ce cœur d'apôtre et de père est méconnu de ceux qui le haïssent. Sa bonté, son calme, ses expressions aimantes font du bien. De Rome nous allâmes à Naples au commencement de l'année, pour revenir ensuite à Rome faire nos Pâques. Enfin le temps de mettre un terme à cette longue absence vint, — et me voici.

L'explosion de la poudrière a fait beaucoup de mal, mais cette catastrophe pouvait être plus funeste qu'elle ne l'a été; nous bénissons le Seigneur et notre divine mère Marie de nous avoir épargné les affreuses ruines qui pouvaient être la suite de l'éclat du dernier magasin de poudre. La communication du feu a été empêchée, et d'une façon qu'on peut dire miraculeuse. Le pauvre sergent qui a sauvé la ville dit avoir agi

sans aucun acte de sa pensée, et il ne doute nullement que le salut ne soit venu de la bonté de la sainte Vierge qui protège Turin.

Des soldats qui étaient à la poudrière ont été victimes de l'explosion : il y a, je crois, vingt-quatre morts et nombre de grièvement blessés. Pas d'autres morts, que je sache, dans les maisons du faubourg Doire et environs. Beaucoup de bâtiments abîmés, de murs et de portes endommagés, etc. Madame la marquise de Barolo a des établissements dont les habitations ont eu des secousses horribles. Pour réparer tous ces dommages, il faudra bien de Targent. Mais ses angoisses étaient pour ses chères filles : elle s'est consolée en les retrouvant toutes en vie.

Quand vous reverrez votre digne évêque, faites-lui agréer, je vous prie, nos humbles hommages. Croyez, mon cher ami, à toute mon estime et à tout mon attachement. ^

A M. LE COMTE PORRO

Turin, 2 juin 1852.

Très-cher Porro, Notre correspondance a pu s'interrompre sans que ces lacunes diminuent l'affection que je porte à un ami aussi bon que vous l'êtes. J'ai passé Fhiver à Rome età Naples; en quittant Rome, nous avons pris par les Marches, la Romagne et Bologne, et enfin, après avoir traversé la Toscane, nous voici de nouveau à Turin. La douceur du climat dans ces beaux pays a un peu rétabli ma santé, et je voudrais pouvoir y passer tous

les hivers, hivers qui ne seront pas nonihreux. Les années volent, et je m'étonne de vivre encore; je vais réparant comme je puis une santé en lambeaux; ayez soin de la vôtre, qui est d'une nature forte, et faites-la durer longtemps. Mais que de chers contemporains chaque jour nous enlève! J'ai appris avant-hier la mort de la comtesse Archinta. Des âmes aussi accomplies n'ont rien à perdre en quittant la terre ; cette pensée doit tempérer nos regrets à la nouvelle de bien des morts; et, en définitive, nous n'avons été placés dans cette vie que pour arriver à l'autre quand Dieu le voudra.

Pour ne pas me laisser trop attrister par les choses pénibles, je réfléchis souvent aux motifs que j'ai eus d'être satisfait dans l'ensemble de ma destinée et des vicissitudes par lesquelles j'ai eu à passer. Une de mes bonnes fortunes que j'apprécie le plus est celle d'avoir rencontré des hommes bons, remplis de mérite, et d'avoir pu me tenir à suffisante distance , des méchants. J'entends beaucoup de gens qui s'indignent de ne pouvoir se délivrer des coquins et d'être forcés de devenir misanthropes. Je les plains et je vois que j'ai été plus heureux qu'eux; j'ai connu et je connais encore tant d'hommes de bien! et quant aux méchants, je cherche à ne pas m'entremettre avec eux et à ne pas perdre ma sérénité à cause d'eux. En vieillissant, je m'aperçois chaque jour davantage qu'il faut prendre en pitié, supporter le pauvre genre humain, et ne pas prétendre de lui l'impossible; prétention qui ne sert à rien, ni en politique ni en morale.

Êtes-vous déjà à la campagne, et où? avez-vous vos

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fils avec Yoiis? saluez-les mille fois de ma part. Je souhaite que vous n'ayez dans votre famille que des motifs de consolation et de bonne harmonie. Je suis encore en ville ; la semaine prochaine nous serons à la colline. Je vous embrasse de tout mon cœur.

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