‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 88 sur 103 · CCCXXVIII · texte numérisé non relu

CCCXXVIII

A FRANCESCO SILVIO ORLANDINI, ALIVOURNE

Turin, 15 septembre 1853.

Mon cher monsieur Orlandini, En vous remerciant de la preuve de bienveillance et de délicatesse que vous me donnez par tout ce que vous m'écrivez, en date du 8 courant, je vous rends grâces également de m'avoir transmis une copie exacte de mes lettres à Ugo Foscolo. — Voici mon opinion sincère sur ces lettres. — Je les trouve peu intéressantes, et par conséquent nullement dignes de l'impression. — J'y retrouve avec plaisir la chaude amitié qu'elles exprimaient pour l'infortuné Foscolo; mais dans cette bouillante ardeur de la jeunesse, je portais tous les sentiments jusqu'à l'excès, jusqu'à l'absurde. J'honore, j'aime toujours la mémoire de ce noble génie, mais aujourd'hui je vois qu'il avait en moi un disci[)le fanatique jusqu'à l'idolâtrie. Pendant

ma première jeunesse, j'avais plus vécu parmi les livres el les rêves de mon imagination qu'avec les hommes, l/exagéralion de quelques-uns de mes jugements me paraissait hauteur de sens ; aujourd'hui elle ne peut que me faire pitié. Non content d'honorer Foscolo, j'avais besoin de le grandir outre mesure, et de m'imaginer qu'il était le plus grand homme de l'époque. Ces opinions extrêmes sont toujours si fausses, que si après les avoir professées on les examine de nouveau, avec Texpérience qu'amènent les années, on en rougit. Mes intentions étaient complètement droites, mais aucun jeune homme n'était plus que moi dominé par une aveugle énergie de cœur et par l'imagination. Quel prix peuvent donc avoir ces lettres où il n'y a qu'emportements, fureurs, plaintes excessives? — C'est pourquoi, très-estimable et cher monsieur Orlandini, j'avoue que le mieux, à mon avis, serait de n'en rien imprimer. — Mais si vous tenez absolument à faire une publication tolérable, je vous demande en grâce les modifications suivantes :

Dans ma A*' lettre, la louange que je donnais à notre Ugo est tellement outrée et puérile que je la désapprouve. 11 faut y substituer des points. Je m'explique : il faut dire : Autrefois j'enviai ton génie,., à présent, je pleure de rage en te voyant si malheureux, si mal récompensé, etc. , en continuant comme il est dit dans la lettre.

Lettre 5^. — Il y a dans celle-ci une expression exagérée que je désapprouve : c'est où j'annonce à Ugo l'emploi que je venais d'accepter; emploi dont je gémissais à tort, parce que je ne connaissais pas

Texcellent caractère du comte Pori*o. C'est pourquoi, après ces mots : De partager peines et plaisirs avec rami de mon cœur, il faut mettre des points, puis ajouter : Le comte Luigi Porro m'a offert d'être, etc. , en continuant jusqu'à ces mots : Ils viendraient à me survivre. Après ces derniers mots, on en viendrait à ceux-ci : Toi, mon bon frère, aime-moi toujours, et sois heureux.

Lettre 8^. —Après avoir dit : Ne me parle plus de ta mort, tu me transperces l'âme, on mettra des points, et on continuera... Mais puisque tu as porté ton regard jusqu'à ta tombe, je te parlerai de la mienne, et le reste comme dans la lettre.

Lettre 11^. — Après avoir dit : J'aurais voulu être prince pour lui faire fête, on continuera ainsi : Dieu m'a fait la grâce de me vouloir pauvre, etc. , jusqu'à la fin.

Lettre ÎA^. — Dans le passage où je donnais carrière à mon indignation contre les terreurs de Vincenzo Monti, il y a des expressions injurieuses que je réprouve. 11 faut les supprimer : respectons dans sa tombe l'illustre poète. Ainsi depuis les mots : Parmi lesquels Sismondi de Genève, mettez des points, puis continuez ainsi : ... Je t'envoie les deux premiers numéros, etc. , jusqu'à la fin.

Lettre d5«. — Après avoir dit : Je t'envoie tout ce qui a paru jusqu'ici du Conciliateur, encore des points jusqu'à G. R. est Rasori, G. D. R. Romagnosi, etc. Après avoir dit : S. S. est Sismondi de Genève, on devra supprimer non-seulement ce qu'il y a d'injurieux à la mémoire de Vincenzo Monti,

c'est-à-dire tout ce qui est dit de lui, mais encore le mot relatif au ConcUialore, où je parle de Tintention politique que nous avions de secouer la torpeur publique. Il est mieux de taire aujourd'hui des choses désormais inutiles et irritantes. Il faudra donc mettre ici des points, puis reprendre ainsi : Si lu nous envoyais quelque article, etc. , et la suite. Quand j'arrive à la fin de la lettre, je désire qu'après les mots : Je suis toujours secrétaire du comte Porro, on mette des points, puis que l'on continue : Un seul trait qui te le fasse apprécier : quand Basori, etc. — Il ne me reste qu'une misère à ajouter : Supprimons le mot exagéré et irritant d'esclaves, et disons simplement : Toi, de ton côté, n'oublie pas tes compatriotes^.

Voilà donc toute ma pensée, mon cher M. Orlandini; ou ne pas publier ces quinze lettres, ou en supprimer exactement tout ce que je viens de vous indiquer.

Je m'en repose sur votre courtoisie, et suis, avec une véritable estime, votre très-affectionné Silvio Pellico.

A M. LE COMTE L. PORRO

Turin, 25 octobre 1853.

Très-cher Porro, De loin en loin je ressuscite un peu et je me réjouis de pouvoir vous donner signe de vie. Une maladie

1 Ces corrections furent scrupuleusement exécutées dans rédilion que fit Orlandini de la correspondance de Foscolo où se trouvent les lettres dont parie ici Pellico, et qui ont été reproduites au début de notre recueil. {Note de l'Editeur.)

obstinée m'a retenu longtemps au lit, à la campagne, dans les plus beaux mois de Tété. Vers la lin de juillet, j'ai commencé à souifrir moins et je suis revenu en ville avec des poumons plus complaisants. Ils ne me fournissent pas une ample respiration, assez cependant pour me laisser vivre hors du lit, et dans les belles journées je sors un tant soit peu. Voilà, cher ami, quel est mon état. Une si longue interruption dans notre correspondance ne doit pas vous faire croire que j'oublie votre douce et bonne amitié. Je pense souvent à vous tous, et je demande à Dieu qu'il vous tienne en santé et vous accorde toute consolation. Tâchons de supporter en paix l'inévitable malheur des temps, et plaignons les erreurs humaines et le peu de jugement du grand nombre. Au miheu de maux si multipliés, la vie a cependant encore pour tous les âges des consolations et des agréments qui nous sont une preuve de l'amour que la Providence a pour nous. Ce sentiment ne tarit pas en moi, et j'en tire force, calme et contentement, satisfait de vivre, comme je serai, j'espère, satisfait de mourir

Page 1