LETTRES SANS DATE CERTAINE
A PIETRO BORSIERI.
Vendredi, 18 août.
Cher ami, et Tami de ma Francesca , J'espère que toute la famille Borsieri voudra bien honorer de sa présence la représentation de ce soir. Si je ne tremble pas de tout mon corps, je le dois moins à ma conscience qu'au suffrage que vous tous , et toi en particulier , mon Pietro , vous m'avez accordé. Excuse-moi si je ne te porte pas moi-même la clef de la loge. La Carlotta Marchionni m'a prié, hier au soir, d'assister ce matin aux répétitions. Cette actrice m'inspire beaucoup de confiance : à mon avis , c'est un ange. Lancillotto est vraiment un garçon énergique; le père, sauf l'organe qui est un peu rauque (ce qui, du reste, ne messied pas à un vieillard), a le
geste noble et l'expression pathétique. Paolo n'est pas assez bel homme , mais il est plein de bonne volonté, et, de plus, il est de Rimini, et Famour du pays l'oblige . Je me flatte qu'aucun d'eux ne méritera d'être sifflé ; et moi, nous Terrons.
Je regrette , cher ami , que tu sois venu me voir deux fois et que tu ne m'aies pas trouvé ; je te rendrai tes visites avec usure. Aime-moi , aimez-moi tous les sept : moi aussi je vous aime de cœur.
A M. LE COMTE PORRO
Milan, 24 octobre.
Monsieur le comte.
Votre chère lettre de Voltaggio hi'est arrivée hier. J'espère que le reste du voyage aura été également heureux. Ayez soin, en venant, d'éviter toujours la nuit. — J'ai regretté mardi de m'être arrêté chez Briche jusqu'après deux heures ; je revins à la maison un moment après que vous veniez de partir. Je me flatte que , même sans lettre de moi, vous auriez fait chercher mon frère. Je lui ai écrit par la poste...
Oh! quant au Conciliatore...
« Nuovi tormenti, e nuovi tormentati*. »
Dimanche probablement (c'est-à-dire demain), nous pourrons paraître. Bellisomi est allé à la campagne, et F. a été chargé de la révision. Quatre colonnes et demie, en y comprenant les deux articles de Rossi tout entiers, ont été effacés.
1 Div. Corn. Infierno. Gant. VI. {Note du Traducteur.)
On pouvait niodifior quelques paroles, niais biiter ces articles d'un bout à l'autre, c'est la plus déraisonnable des tyrannies. L'ordre était cependant de Strassoldo lui-mcnie : on l'assure du moins.
Il devient chacune jour plus évident qu'on veut nous contraindre à supprimer nous-mêmes le journal. Outre ces deux articles proscrits^ Ton m'a cruellement mis en lambeaux un article tiré de la M. sur l'état actuel de l'Espagne. Ce n'est pas tout. Borsieri a été appelé par son président, lequel lui a dit que le gouvernement l'invitait à ne plus faire partie d'une entreprise aussi blâmable que la publication d'un journal comme le Conciliatore ; et vive la liberté!
Pour moi, je trouve qu'au lieu d'encourager les études et le progrès de la raison, vous devez, mon cher comte, faire une bonne provision de pipes et de tabac, et établir dans votre maison une académie de fumeurs, lesquels passeront les heures dans le silence et la stupidité. C'est alors que nous vous regarderons comme ayant bien mérité de la patrie.
Je vous envoie toutes les lettres qui sont arrivées pour vous.
Les enfants vont parfaitement. Au lieu d'aller à Ornate, j'ai écrit à madame la marquise. Je lui ai dit que nous devions aller passer deux ou trois jours près d'elle, que tel était l'avis que m'avait donné M. le comte, mais qu'à cause des malheurs arrivés aux Briche, je n'avais pas le courage de m'éloigner de Milan. C'est la pure vérité. Je suis si triste qu'il me répugne de porter ma figure parmi des gens joyeux ou qui savent feindre la gaieté. On a déjà saigné deux fois
Eriche et son fils. Ils vont mieux l'un et Tautre. Eriche m'a plusieurs fois demandé ces jours-ci des nouvelles de nos enfants. Hier soir je les lui ai menés. Il les a embrassés avec une elTusion qui arrachait les larmes. Ne soyez pas un siècle éloigné de nous. Nous avons tous besoin de votre présence, moi surtout qui, plus que tout autre, suis à portée de connaître vos sentiments et votre cœur. En Tabsence des personnes que Ton aime, on n'existe qu'à demi. On a vraiment besoin de les voir tous les jours. Croyez-moi, avec le plus vif attachement, votre tout affectionné.