‹ Lettres de Silvio PellicoChapitre 9 sur 103 · A M. LUIGI PELLICO · texte numérisé non relu

A M. LUIGI PELLICO

Venise, 16 janvier 1822.

Mon très-cher frère.

Quoique je n'eusse pas besoin d'argent, puisque j'avais encore plus de 100 francs, voici que ton affectueux empressement m'enrichit encore de 188 f. 52 c. Je ne sais si je dois te gronder du sacrifice que tu fais pour moi ou t'en remercier; mais, je m'en tiendrai à ce dernier parti; dans ma situation présente, je n'enrage que d'une chose, c'est de ne pouvoir tous les jours vous prouver à toi et à toute notre chère famille ma reconnaissance et ma tendresse. Hors votre présence, je ne désire rien au monde. Dans ces jours de froid on m'a encore donné une meilleure chambre, et, si tu me voyais, ce ne serait plus de la pitié que tu éprouverais à mon égard, mais de l'envie ; tu me verrais non-seulement bien logé, mais encore abondamment pourvu des meubles que j'affectionne le plus, qui sont les livres; et cela grâce à la bonté véritablement noble et touchante des personnes de qui je dépends. Chose étrange ! que dans toutes les circonstances de ma vie je me voie entouré d'âmes d'élite, même quand il me semble que ce devraient être autant d'ennemis pour moi ! — A propos de livre, cher ami, j'ai aussi la permission d'avoir ceux que m'envoie Joséphine, entre autres les Souffrances de Jésus, que j'ai cru qu'on ne voulait pas me permettre ; mais il faut que la Commission ne les ait pas reçus. Vois un peu s'il y

a manière de savoir où ils sont restés , ou si ce libraire a oublié de me les expédier; mais ne t'en fais pas un souci. Ne te contente pas de m'aimer en silence, mais écris-le-moi quelquefois, et fais en sorte que notre frère et nos sœurs y joignent aussi une petite marque de leur souvenir : ce sont autant de consolations qu'on veut bien me permettre à présent. — C'est peut-être mon changement de chambre qui a été cause que je n'ai plus reçu aucune lettre de papa depuis le 20 décembre. Mais ayant de vos nouvelles, je ne suis plus en peine. Dis à papa et à maman que je veux les savoir contents, et qu'ils attendent tranquillement la solution de cette affaire qui, véritablement, ne doit plus être bien éloignée. Dis-leur surtout que je ne suis pas malheureux. Embrasse-les tendrement pour moi comme aussi le cher abbé et les chères sœurs. Portetoi bien, mon Luigi, l'ami de mon enfance et de toute ma vie. J'ai toujours apprécié la noblesse de ton âme, tu le sais, et jamais peut-être personne n'a connu comme moi tout ce que vaut cette belle âme, pas même toi. Adieu, frère.

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