‹ Lettres de soldatChapitre 15 sur 25 · XI. îine autre · texte numérisé non relu

XI. îine autre

egi ait mise une pièce pour: j’y ai mis une pièce. Ici la liaison est bien marquée. — Mais ce qui est plus curieux, c’est que le mot demeure sous cette forme, même devant une consonne:

„j’y ai mise comme je vous dit une piece.“

Nous assistons ainsi à la progression qui suit un phénomène de phonétique syntactique. — Il se produit d’abord devant une voyelle , puis reste sous cette transformation en dehors des conditions qui l’ont provoqué. On pourrait citer: l’majon’é bel’ (la maison est belle) puis l’majon’ de Pierre é bel’).

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XII. çu' nehomme (qu’un homme). Ici on n’a pas redoublé V71 parce que Ton se trouvait en face d’un autre son u et non plus ü (un), ce qui prouve que l’n s’était détachée et avait rejoint homme.

On voit par ces phénomènes que nous contemplons vivants pour ainsi dire, les trouvailles infinies que l’on peut faire dans de telles lettres, tandisque l’on s’acharne au contraire contre des documents inertes, ou qui ne pourraient revivre que par le contrôle du langage parlé.

Nous citerons à l’appui des exemples de nos lettres les liaisons (un peu forcées, mais dont quelques unes sont bien observées) de l’admirable lettre du fusilier Bridet:

„Je suis-t-enfin arrive-t’au corps — j’ai-t-ici).

Nous pourrions faire un chapitre à part avec les mots français mal écrits, mais cette étude ne rentre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé. — En effet, ici il n’est plus question de mélange, car il y a conscience et effort. Le paysan sait parfaitement qu’il a à faire à des mots français et il ne les écrit mal que parce qu’il ne peut pas faire autrement.

(Lettre I): Des mots comme = anée — inposible — conplimant — afranchire — longeur — arjant ne sont pas patois. — Il y aurait à rechercher si l’on ne pourrait pas trouver une loi englobant toutes les fautes d’orthographes mais ce sujet est trop complexe, et, en tout cas, il n’appartient pas à cette étude.

B. Syntaxe.

L’étude de la flexion présenterait ici peu d’intérêt, car en premier lieu elle présente peu de phénomène de mélange et en second lieu on ne peut l’étudier sérieusement que dans le langage parlé.

Nous passons à une autre partie qui présente le plus grand intérêt pour le mélange et la psychologie, à la Syntaxe. — Il y a ici deux éléments : la syntaxe française et la syntaxe patoise. — On n’a jamais, que nous sachions, étudié la seconde, pensant peutêtre qu’elle ne méritait pas ce nom. — Il serait curieux pourtant que les paysans n’eussent point de syntaxe, puisque les sourds et muets en ont bien. Dans l’article que Stemthal leur a consacré, il montre comme leur construction de phrase est naturelle.

Le Dr. Scott (cité par Tylor)^ est la seule personne qui ait tenté d’établir une série de règles distinctes pour la syntaxe du langage par gestes. „Le sujet vient avant l’attribut, l’objet avant

Early history of Mankind.

l’action. Une troisième construction est fréquente, c’est le modificateur après le modifié^. Cette syntaxe n’est pas troublée par l’intervention de la conscience ni de la logique artificielle.

Nous nous arrêterons surtout devant les différents phénomènes que nous présente le relatif que. — Le patois l’emploie d’une toute autre façon que le français.

Comment expliquer le que dans des phrases telles que: „tu sais que c’était la fête l’empereur que la ville“ — (VII) le non des ville que j’ai passé — sur un mont qtie le feu y était (II) je me rappelle de cette fois que je me suis (II).

Nous sommes ici en présence de ce que le professeur Toblef appelle un adverbe relatif (cf. p. 102 Vermischte Beitrâge: Neben dem relativen Pronomen que besitzt das Franzôsische ein que welche man, nach der Art, wie die Sprache es verwendet, als relatives Adverbium bezeichnen mufs). Comme le fait remarquer M. Tobler le français moderne emploie encore ce que dans certains cas (du moment que à l’heure que 2c.) et on en faisait un plus grand emploi encore dans l’ancien français — - „machte aber viel hâufiger ehedem Gebrauch, wo eine saubrere Ausdrucksweise, ein genaueres Bezeichnen der Stellung, welche dem durch das Beziehungswort des Relativums bezeichneten zu der Aussage des Relativsatzes zukommt, allzu iimstândlich und schwerfâllig sein würde — “.

C’était le caractère de l’ancien français comme c’est le caractère du patois que ce manque de précision rigide dans la phrase, cette souplesse et ce tact du sous-entendu. — Le que pourrait être remplacé par où dans une phrase française, mais ce ne serait pas exact complètement, car il reste encore quelque chose du pronom relatif.

Dans la phrase „c’est la fête l’empereur que la ville“ on pourrait remplacer le que par quand, ou, lorsque sans rendre ce sens multiple, que le patois lui prête.

IL Une seconde tournure tout à fait patoise est la suivante: (II) il y avait la musique quelle était venu. III. j’ai reçu la lettre et quelle ma fait plaisir. — V. Un morceau quille est si dure.

Pour comprendre cette tournure, il faut lui juxtaposer les expressions suivantes (VIII) cest le capitaine quille la (III) tu lui diras qiiille ma fait plaisir.

On dirait correctement: il y avait la musique qui était venue. Comment ce qui s’est il transformé en quiO. Nous pensons que cela provient de la phonétique syntactique. — Dans l’exemple „c’est la capitaine quille la: qui devant /, par une réfraction en retour se voit adjoindre une /. — Une fois ce résultat obtenu qui reste quil même devant une autre consonne.

III. Nous avons aussi des exemples du manque d’accord, tel qu’il existait au XVlIe siècle (cf. Tobler p. 160 citation de Corneille et de Molière) et qui se conserve dans les patois ; moi quil

est (IX), mais cela pourrait s’attribuer aussi à ce phénomène de phonétique syntactique dont nous parlions. — Ce manque d’accord est fréquent dans nos lettres : que non .s'aurion embrasser — nous jenbrasserons quand nous savons mis — nous jatandons — vous sen tournerez — rious nous senbarquerion.

Le dernier exemple est le plus curieux et présente un phénomène bien caractérisé de mélange.

IV. Souvent les phrases les plus liées entre elles par le sens ne sont pas réunies ‘ dans nos lettres par un relatif. — C’est un caractère de manque de précision, de manque de coordination des phrases dans la syntaxe patoise. Ce qui est plus remarquable encore c’est justement, dans ces cas là, l’emploi du que mais à faux, ce qui provient du trouble apporté par l’orthographe française dans la syntaxe patoise.

(III). Jai reçu des nouvelles de chez nous et il se porte tresbien — tu sait que cetait la fête de la ville et cetait.

(V). Un morceau quille est si dure il faut avoir une bouche 2C.

Nous avons le phénomène contraire dans les phrases suivantes :

(V) quü faut retenir le nom — comme notre comandan sapelle — et il faut savoir le matricule — telle que mon matricule cest le numéro marqué sur mes effets — telle que veste, capote zc.

Le premier que dépend de l’éternel je vous dirai; nous avons ensuite comme, puis telle que. Ce dernier est le produit d’une singulière formation patoise, à mettre à côté de tant qu'à. Dans ce tel que, il y a plusieurs sens: d’abord le sens du pronom relatif, puis le sens ordinaire de tel que.

(X). Je vous dirai que jai reçu la lettre de K** et quafid je l’ai reçu.

quand représente ici que et quand.

(III). Jai reçu la lettre et quelle ma falt'^. . . Mais ici il ne faut pas oublier que toute la lettre du paysan est sous le commandement, pour ainsi dire, du premier: je vous dirai. Tantôt il l’oublie et continue la phrase comme si elle était principale, puis il s’en souvient tout d’un coup. — Ceci est plus propre au langage écrit.

VI. Nous avons vu plus haut des exemples de que se rapportant à un verbe qui est resté dans l’esprit du paysan. Celui-ci, en effet, suit plus sa logique que celle de la langue qu’il écrit, et nous verrons tout-à-l’heure ; pour la compréhension que son langage est très compréhensible ou qu’on découvre les phrases qu’il a avalées ou oublié d’intercaler.

^ Cf. Henri Monnier. Je tapporteres quelque chose que tu ne ti attens pas, qui le fera plaisir.

(XII). Vous ferez des conplimant à toute la famille , que je leur fait des grand conplimant.

Ici il y a un (vous leur direz que) sous-entendu.

VII. Il y a une confusion dans l'esprit du paysan, produite par le mélange des dont pour que, de où ou de comme et de de pour que.

(III) que je croyais de conserver (que je, croyais conserver . .) de les feus dons il en a eut — ou jai ete signaler.

(VI). „J avais parlé au comandans de notre régiment da7is (dont) je lui avais conté la position auquelle vous vous trouves.“ Nous pouvons aussi y joindre les: de manière que, toutefois que, même que, que le paysan emploie sans en connaître le sens.

Dans la lettre du fusilier Bridet nous trouvons un exemple de ce phénomène : „pour vous dire que je m’ennuie à crever, quoique jusqu’à présent, je n’ai encore eu aucun agrément.

Nous trouvons un exemple semblable dans nos lettres: „jai les fieve typhoïdes même je suis tres-malade (XIII).

Ceci est plutôt un résultat du contact avec une autre langue que du mélange proprement dit : ces locutions prétentieuses se présentent rarement en dehors des lettres.

Nous passons maintenant à la partie la plus compliquée et la plus essentielle de la syntaxe: à l’ordre des mots dans la phrase, et des phrases vis-à-vis les unes des autres.

Nous pouvons signaler une tournure particulière au patois.

(II). Le mont de planche a tombé et moi étant dessus j’ai tombe avec.

Ceci est propre au langage vulgaire, et nous en trouvons même quelques exemples dans le langage parisien. — D’abord avec placé en dernier lieu, ne fait-il pas penser aux particules séparables des langues germaniques? Nous avons souvent des formes semblables en patois: j’ai été avec (courtiser). i

L’objet, il est vrai, est nommé dans certaine phrases, mais pas toujours. — Il est sous-entendu assez souvent. Etant donné qu’il y avait un mont de planches, moi étant dessus (le mont), je suis tombé avec (lui).

„La ficelle que j’ai lié le paquet aved\ se dit souvent aussi „(II) tout ce quil ma dit tant qua *** ca je ne le crois pas.“ Ici nous pouvons noter deux phénomènes ; ça remplace toute la phrase (tout ce qu’il 2C.), et, de plus nous avons ici un exemple du langage écrit.

(IV) . „Vous lui demanderies un certifica comme étant 5 enfants que le plus vieux des garchon de la maison et affliger. Je sais bien qu’il travaille comme moi mais au maire vous lui dires qu’il ne travaille pas :c.“

1 ,,Elle a des bracelets qu’on se ferait damner pour — “. Les comédiens sans le savoir — Balzac — .

Ici le commencement de la phrase appartient manifestement au langage écrit, mais les phrases suivantes ne sont plus reliées à comme (remplaçant curieux de que) et appartiennent au rythme entrecoupé du langage parlé.

(V) . Je ne profiterai pas de ses noces, je n’irais pas à son bal (ici intervient la phrase parlée): et bien , vous lui dires, mon frère Henri, que iz.

Quil faut retenir le nom et les grade, comme notre commandan sapelle Monsieur caré de bousserolle.

(C’est-à-dire: il faut retenir le nom de notre commandant: il s’appelle M . . .).

Ici il y a une réponse involontaire dans le langage parlé à la question posée en style indirect.

(VI) . Voici mon voyage, meme je te dirai les villes que jai passée (même phénomène).

Il faut observer cet emploi de conjonctions vagues comme comme^ inême^ ou des exclamations comme eh bmi, qui servent à relier de longue phrases.

Un phénomène qui se lie avec le précédent est la répétitioîi des phrases , ce qui se comprend , puisque le paysan emploie le langage parlé au milieu du langage écrit:

IV. Jai acheté un litre d’ou de vi et de (2) livre de cucre blanc et candi tout cela ma coûté 4 franc pour le faire brûler enfin le cucre et lau de vi et le faire brûler ma coûté 4 franc.

Ici nous voyons manifestement le mélange (toujours inconscient). Il énonce d’abord sa pensée „J’ai acheté telle chose dans tel but, mais il sent que sa phrase n’est pas claire et il la répète comme il l’exprimerait en langage parlé: En effet, on pouvait se demander si c’était l’action de faire brûler qui avait coûté quatre francs. — Or, il s’agit du prix du tout.

(XIII). On na demandé des volontaire pour alér en chine je nai pas demandé a y allér parceque javais recri à ** et que l’on ne savait pas encore qu’on allait demander des volantaire pour aller en chine je nai pas demandé etc.

Ici cette triple répétition (voir psychologie) se fait suivant le principe naturel au paysan de repéter sa pensée en l’amplifiant, et il est à remarquer qu’il prend de plus en plus le ton de la conversation (et je lui aurai dit à *).

Le troisième phénomène qui suit l’introduction du langage parlé est la Compréhension.

Compréhension.

Nous développerons plus loin le phénomène psychologique qui caractérise la compréhension des lettres patoises. Ici nous n’avons

qu’à nous rendre compte du phénomène linguistique qui nous est offert par nos lettres.

En fait, la question se pose ainsi: comment certaines phrases, qui sont inintelligibles pour nous sont elles intelligibles pour le paysan?

Par exemple dans la lettre II.

„Je croy quille ne la pas reçu car il ne la pas recu.“

Comme nous l’avons dit plus haut, le lecteur supplée inconsciemment aux trous de la phrases et la rétablit ainsi:

„Je crois qu’il ne l’a pas reçu, et [en fait] il ne l’a pas reçu. Car est ici employé en dehors de son sens en français.^

IV. „Jatant de vous un certificat tout les jours comme en nécessite de vous.“

Ceci est complètement incompréhensible pour nous. Il faut tourner: j’attends de vous un certificat tous les jours, et j’en ai fort besoin. — De vous est répété deux fois.

„Je vous dirai que nous navons pas encore été au feu depuis le 7 septembre que nous sommes fort surpris.^

Il n’y a pas de ponctuation naturellement. — La question est de savoir à quoi ce que peut répondre. Est-il dépendant de „je vous dirai“ ou n’est-ce qu’un que exclamatif? Cela est impossible à déterminer d’après notre syntaxe, mais cela est cependant compréhensible.

VI. „Vous méteriez sur ladresse que vous le savez bien mon adresse a Nancy.“

Trad.\ „Vous mettriez sur mon adresse à Nancy, que vous connaissez.** — Ici la syntaxe patoise montre une grande liberté. — Il répond dans la phrase à une question possible sous-entendue.

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