‹ Lettres de soldatChapitre 17 sur 25 · III. Il en a brûler environ 800 fran je te prie · texte numérisé non relu

III. Il en a brûler environ 800 fran je te prie

Ce je te prie ne se rapporte à rien. — C’est comme une exclamation: ,j^espère^^. Ainsi par exemple on dit à quelqu’un „un tel a dépensé tant d’argent“ et il répond: „Eh bien, j’espère“. — Ces mots sont comme des prétextes à toute une phrase, qui sans eux, ne pourrait même pas être sous-entendue. Ici le „je te prie“ signifie, autant que nous pouvons le conjecturer: „je te prie de croire que c’est beaucoup d’argent !“

D’autres phrases sont complètement inintelligibles.

Cette partie du chapitre de la „compréhension“ rentre plutôt dans les erreurs de plume et d’orthographe, c’est-à-dire dans un domaine où il n’y a plus de lois observables.

Syntaxe.

Demi auch die Syntax darf sich doch nicht mit dem Konstatieren gewisser Weisen der Wortverbindung und mit der Ermittelung ilirer oft vielleiclit weit von der ursprünglichen abliegenden Bedeutung begnügen, sondern hat wie die Onomatik nach der Grundbedeutung zu fragen, die, auch wo es sich um Konstruktionen handelt, im Laufe der Sprachgeschichte mannigfaltigen Wechsel kann erfahren haben.

(Vermischte Beitrage — p. 6, Tobler).

Nous sommes arrivés par des degrés presque insensibles à la psychologie et à l’étude des principes des lettres de T***. — Comme le dit en effet le professeur A. Tobler: „constater ne suffit pas et il faut rechercher la signification fondamentale des phénomènes que l’on a devant soi“.

Après avoir dégagé les éléments primitifs des lettres, qui restent fins et purs de tout mélange (visible du moins); en écartant les éléments étrangers, nous avons trouvé le mélange, troublant à la fois les deux parties des lettres, le patois et le français. — Nous avons été jusqu’aux derniers confins de la syntaxe, où, comme le dit encore le professeur Tobler, on n’est plus en face de ce qui s’appelle proprement grammaire.

Nous sommes entrés dans le domaine du cerveau. — Or, c’est en analysant ce que les lettres nous montrent du cerveau du paysan que nous trouverons les principes qui régissent non seulement le conscient mais encore „forment“ l’inconscient de la langue. En examinant toutes les préoccupations que le paysan manifeste pour la forme même de ses lettres jusqu’à ses pensées pour son avenir, nous touverons les lois qui régissent à la fois la pensée et la langue, car tout phénomène, qui paraît le plus „formel“, le plus phonétique „a à sa base un principe psychologique qui n’est, somme toute, que sa raison d’être.“

Comme le dit M. Steinthal ^ : „Der Geist schafït die Sprache ursprünglich nicht, sondern er ist Sprache ; d. h. er wird indem er Sprache wird, und umgekehrt; der Geist schafft sich in der Sprache oder die Sprache schafft sich im Geiste.“

De même entre le soin pour l’écriture et le soin de l’uniforme nous voyons la même relation et la même cause agissante. — Or le soin pour l’écriture influe directement sur le mélange linguistique et le soin de l’uniforme confine à l’ambition et au désir de parvenir. — C’est une véritable chaîne sans fin. — Nous étudierons donc les différents phénomènes qui se trouvent dans les lettres, depuis la forme même de ces lettres et leur caractéristique, en passant par les principes psychologiques du langage et du mélange, pour finir par l’étude du caractère du soldat.

Ecriture.

Que la manière d’écrire ces lettres ait une grande importance pour le soldat, c’est ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute. En effet, si, pour les gens instruits, l’Ecriture est devenue un simple instrument, à ce point que l’on n’y prête plus d’attention, pour le paysan c’est encore un but.

Il s’engage une lutte entre lui et sa plume, lutte où il triomphe rarement. De plus, il n’avait appris à l’école que l’écriture posée, bien différente de l’écriture courante des lettres. — A l’école du village, il avait appris à écrire d’après des modèles, de même qu’il n’avait lu que des caractères imprimés. Il se trouve donc aussi dépaysé devant sa page d’écriture que devant la caserne. — Sa plume, son encre ont une grande importance pour lui.

IV. „Je fini ma letre si mal écrite parceque javais de la mauvaise ancre et une mauvaise plume.“

C’est un fait curieux et digne d’observation que ces variations dans l’écriture suivant les plumes ou l’encre (ce qui, entre parenthèses, ne peut s’observer dans les Chartes). Un homme habitué à écrire retrouve vite la „personnalité“ de son écriture sous n’importe quelle plume.

’ Über die Sprache der Taubstummen. — Kleine gesammeltc Schriften

II. „Je nay jamais le tant de vous fare une lettre écri posemant pourques sa soit de la belle ecriture.“

Dans la lettre IV il dit „je vais écrire comme jecri a lécole.“ Il fait partie de l’école du régiment et l’on voit qu’il veut donner un beau spécimen de son écriture.

D’ailleurs il faut remarquer un changement sensible de la première à la dernière lettre. — Au commencement l’écriture est tremblée, justement à cause de l’application et de la „conscience“ que met l’écrivain à bien écrire. Il semble que les lettres prétententieuses, comme les v — les t — les 9 soient en proportion directe de l’ignorance en écriture. — Les paraphes de la signature se calment à mesure qu’on avance en date.

La Ponctuaiion est un signe de compréhension intellectuelle de ce qu’on écrit, et, par suite, ne peut se trouver dans des lettres de paysan. — Il resterait cependant à se demander jusqu’à quel point nous mêmes faisons attention à notre ponctuation et si elle n’est pas en grande partie mécanique.

Pourquoi ne trouvons nous pas d’exemple de ponctuation dans nos lettres? C’est que le paysan ne peut pas se servir de notre ponctuation parcequ’elle ne répond pas à son sens du rythme et qu’il n’a pas sa ponctuation à lui, n’étant pas habitué à écrire. Déjà Balzac avait remarqué cette absence de ponctuation dans la célèbre lettre d’Ida Gruget.i „I1 n’existe dans Toriginal, dit-il, ni virgules, ni repos, ni même des points d’exclamation.“

Nous devons citer cependant un exemple de ponctuation, mais il prouve bien que le paysan n’a pas conscience de la ponctuation française.

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