XIII. Nous avons aussi éncot'es puis éu (habuit
Le soldat a pris pour critérium assez souvent de suivre son oreille pour l’accentuation et par là il nous donne de précieux renseignements, mais, par ce fait même il écrit mal, car la langue française écrite est basée sur des règles artificielles et aucunement sur l’accent ou sur l’oreille.
Néanmoins, dans tous ces phénomènes, nous voyons que ce n’est plus de la pure phonétique, mais que déjà une sorte de conscience apparaît, et avec elle un choix.
Style.
Si nous passons au style particulier, en recherchant surtout la caractéristique psychologique, nous trouvons plusieurs phénomènes qui se retrouvent dans presque toutes nos lettres.
Nous avons vu plus haut en étudiant la syntaxe au point de vue grammatical les principaux de ces phénomènes la confusion (d’où mélange), la répétition, la pompe, trois traits qui se retouvent aussi bien dans la langue que dans le caractère du paysan. Nous y ajouterons : le sous-entendu.
Prenons par exemple une phrase qui nous montrera la confusion.
' La même observation peut se faire à propos de la vieille querelle de l’hémistiche, où les uns et les autres ont tort : ceux qui veulent la conserver, parce qu’elle n’existe plus; ceux qui la suppriment, en conservant levers dont elle était la raison d’être.
Il s’agit d’une permission de congé que le général a refusé de signer, refus qui cause une grand chagrin au soldat.
„V1: 11 (le certificat) navait plus qua être signér du générale mais il ne la pas signer et mon gongé [congé] n’est pas acordé à cause que le générale ne la point signer — consoler vous-jan aurait un a la prémiére fois quon ôn donnéra encore (on [en] donnera éncore a la nouvélle anée) — si on en donne encore avant, jan naurai un — ainsi consolér vous-més chère paran-jéspere avant peut de tans de vous alér voir — consolér vous — car moy jai baucoup de chagrin depuis que je sais que le générale ne la pas signér — ).
Nous sommes obligé de séparer les phrases pour pouvoir découvrir le sens, au milieu de cette confusion. — 11 faut remarquer que, si cette phrase était parlée, nous la comprendrions; elle a tout-à-fait le rythme d’une phrase parlée'. — Le motif principal, qui revient comme un refrain c’est „que le général ne l’a pas signé“ et la conséquence est que le soldat „a beaucoup de chagrin“. — Le reste est confus: consolation à ses parents, espérance de retourner bientôt. — Il faut noter la phrase incidente, intercalée comme dans une conversation (on en donnera encore à la nouvelle année).
Et, en effet, c’est là le fonds de la phrase paysanne = l’idée principale n’est jamais assez précise pour le paysan, et, par suite,
11 la répète, non avec une autre tournure plus précise, mais sous la même forme. — Il espère que cette répétition finira par éclaircir la phrase et la rendre compréhensible. — Cette répétition est un produit de la confusion même de l’esprit. — Les fameux „je vous dirai“, que nous trouvons jusqu’à cinq ou six fois dans la même lettre et qui remplacent toutes les liaisons, sont aussi un résultat de cette confusion, qui a son tour résulte du contact avec une autre langue et une autre manière de vivre.
Cf. autre exemple à la lettre XI:
„Je vais vous dire que jai malereusement brûler mon pontalon dor[don]nance — en étant de garde — gi ait mise une piece a la janbe — mais je ne péut plus le métré pour passér la revue. Si je nén achète point un autre je serai puni — et il me fautrai
1 2 franc pour en avoir une autre — si jen avait un autre je ne la mettrai plus pour montér la garde — je métrai celui que jai brulér il est encore bon pour montér la garde.
Nous voyons ici que la confusion et la répétition sont deux caractères qui s’enchaînent.
Le sous-entendu. — Il semble étrange que le paysan répète des phrases entières là où elles paraissent inutiles (pour nous) et que, là où il faudrait une répétition pour la clarté du sens, il la néglige; mais nous ne devons pas oublier que ce qui est clair pour le paysan ne l’est pas pour nous et que sa logique n’est pas la nôtre. — A ce propos, on pourrait même se demander si la logique a une aussi forte part qu’on lui en attribue ordinairement dans la syntaxe ou dans le langage en général.
Cette question de la compréhension soulève, comme Steinthal l’a montré à propos de l’étude du Dr. Polie: „Wie denkt das Volk über die Sprache“, un problème de la plus haute importance psychologique. — C’est celui qu’a formulé Steinthal de la façon suivante: „wâhrend der Sprechende so manches spricht woran er nicht glaubt, an dessen Wirklichkeit er nicht denkt, so weifs der Hôrende recht wohl was der Redende gesagt hat.“i
Cette remarque est d’une valeur générale pour la linguistique: nous suivons bien plus la pensée que la parole de celui qui nous parle, et souvent quand son expression le trahit et lui fait dire le contraire de ce qu’il entend dire, nous suivons le sens malgré les paroles. — On pourrait tirer de ce phénomène cette conclusion que l’enchaînement tant proclamé entre la pensée et la parole est au moins problématique, puisque, dans bien des cas, l’une va d’un côté tandis que l’autre va de l’autre.
Quoiqu’il en soit, nous croyons qu’un des cas les plus curieux où ce phénomène se présente se trouve dans une lettre écrite par un paysan, qui veut écrire en français à un autre paysan qui ne comprend que le patois. — C’est le phénomène qui se présente dans nos lettres. — Au premier abord il semble que toutes les conditions propres à faire obstacle à la compréhension se trouvent réunies. — Qu’on en juge: d’abord, le paysan n’écrit et ne lit que très rarement des lettres; ensuite ces lettres ne sont pas, par le fait même d’être écrites , écrites en patois , enfin cette lettre non écrite en patois doit être „comprise“ par une personne qui ne comprend que le patois. — Et cependant, il faut que la lettre soit comprise, puisqu’elle existe et qu’elle est répétée.
Nous pouvons analyser quelques exemples (cf. plus haut).
IL Le ler Juillet il a brûlé un boutique; ce feu lui a coûté environ 30 mille fran; le 18 une maison 4 etache ca lui coûte une disaine de mille de fran.
Le mot lui n’est pas traduisible ni compréhensible en français et cependant les paysans le comprennent: il se rapporte à deux idées : le feu coûte de l’argent au propriétaire, à cause de la perte du bâtiment.
Une autre phrase: (II).
„Le 7 out plus nouvaux le feu à pris à un magasin.“
Ce mot plus nouveau signifie ici : le fait est plus récent. Cela ne rappelle-t-il pas ces phrases de sourds et muets rétablies par le Dr. Scott:
„Moi, oui, moi, vais jardin, toi pas.“
„Je frappe,trompe, insulte pas les maîtres, j’aime et honore“ qui sont aussi incompréhensibles, d’après la logique ordinaire.
’ Zeitschrift für Volkersprache p. 448. 1889.
Ce phénomène, il est vrai, se présente moins souvent dans la langue ordinaire des gens instruits, mais il ne faut pas oublier que celle-ci est en grande partie crystalisée.
Mais, partout où la passion, l’éloquence de la nature se font jour, alors apparait cette syntaxe.
La théorie du professeur Romanes ^ est donc exacte : „Words then, in so far as they are not intentionnally imitative of other sounds, and so approximate to gestures are essentially more conventional than are tones inmediately expressive of émotions, or bodily actions which appeal to the eye, and which, in so far as they are intentionally significant, are made, as far as possible, intentionnally pictorial.“
En effet, plus le langage se développe, plus il devient adhérente au cerveau et perd sa vitalité comme phénomène organique.
Dans le cas qui nous occupe, les paysans comprennent dans la syntaxe mélangée (avec des éléments français) des lettres la syntaxe naturelle. — Ils négligent la forme employée par l’écrivain et devinent sa pensée. — Et c’est en ceci que Steinthal a raison de dire: „Es liegt im Wesen der Sprache, dafs der Mensch genau genommen niemals spricht, was er sagen will (meint), und niemals sagt (meint) was er spricht.“
Pompe, affectation.
Ce qui est encore remarquable , c’est que , avec cette affectation, cette incertitude, il y ait dans l’esprit du paysan une prétention qui se manifeste aussi bien dans son style que dans sa vie. — On a vu des paysans donner à leurs enfants les noms d’Osiris, d’Homère, lus, on ne sait pas où, peut être dans le journal. Il serait intéressant de voir comment le mélange pénètre dans la cerveau du paysan par des lectures; on remarquerait que, presque toujours, ce sont les faits les plus extraordinaires et les moins vraisemblables qu’il retient et recherche de préférence. — A cela est venu s’ajouter, dans les derniers temps, un déluge de brochures anti- cléricales, qui, jointes aux romans d’Alexandre Dumas ou d’Eugène Sue, à la „lanterne de BoquilIon“ produit le plus singulier des mélanges dans ces cerveaux mal équilibrés.
Dickens, ce grand et profond observateur remarque dans David Copperfield:
„Again, Mr. Micawber had a relish in this formai piling up of words, which however ludicrously displayed in his case, was, I must say, not at ail peculiar to him. I hâve observed it, in the course of my life , in numbers of men. — It seems to me to be a general rule. In the taking of legal oaths, for instance, déponents seem to enjoy themselves mightily when they corne to several good words in succession, for the expression of one idea; as, that they
^ Mental Evolution in Man.
utterly detest, abominâtes and abjure, and so forth .... We are fond of having a large superfliious establishment of words to wait upon us a great occasion . . the meaning or necessity of our words is a secondary considération, if therc bc but a great parade of them — .“
Cette affectation se trouve représentée dans nos lettres. Comment expliquer autrement ces épithètes jointes à la signature de récrivain :
„Votre chère fils — Ton chere frere — où le mot cher n’a aucune signification pour le soldat, mais ajoute à son expression.'*
IV. „Je ne peut aller auprès de vous pour renouveler les amitiés de mon bon pere et de ma bonne mère“. — Cette phrase n’est qu’une accumulation de mots, mis là simplement pour la pompe et pour l’effet.
VIII „je me suis transporter à pieds".
Caractère.
Nous arrivons enfin au caractère moral de l’écrivain des lettres, dont nous pouvons découvrir des traces assez significatives dans sa correspondance.
Nous savons que c’était un ouvrier d’une petite fabrique de tissage, la première établie à *** vers 1832; à ce moment, et à peu près jusqulà dans ces dernières années l’industrie n’avait pas exercé son influence néfaste sur le caractère et les mœurs des paysans. Les rapports entre patrons et ouvriers n’étaient pas tendus, la concurrence n’existant pas encore; enfin ils étaient tous des gens du même endroit.
D’après tout ce que nous pouvons voir dans les lettres, le paysan avait une intelligence pas trop au-dessous de la moyenne; il était lourd, consciencieux, portait une certaine affection à ses parent, qui étaient des journaliers, c’est à dire qui travaillaient à la journée. — On trouve encore beaucoup de ces caractères à l’heure qu’il est.
Nous allons voir, après quelque temps de régiment, quelques uns de ces caractères subister, d’autres s’effacer, d’autres enfin s’affiner par le contact.
Dans les premières lettres, nous avons le récit de ses voyages, de ses „étapes‘‘ qui ont été très longues. — De Lille à Neuf-Brisach il a dû traverser toute une partie de la France. On voit en cette occasion comme est peu développé le génie d’observation chez lui.
C’est un fait digne de remarque que le paysan, qui est si observateur vis-à-vis des faits minuscules (pour nous) qui se passent dans la vie de tous les jours au village; qui accumule de petites reflexions pendant des années sous formes d’adages ou de proverbes; enfin qui a une précision si étonnante quand il s’agit de
questions d’intérêt, soit complètement privé de cette faculté, quand il est transporté dans' un autre milieu.
Un soldat du même village, à une époque plus moderne, avait été aux Colonies (Nouvelle-Calédonie), et ne se souvenait que de quelques petits incidents qui s’étaient passés sur le bateau, ou de quelques aventures de cabaret ou de caserne , absolument comme s’il avait été en garnison à Lille.
Dans une des premières lettres, il raconte à un ami son voyage, et il ne trouve de curieux que le nombre de villes qu’il a traversées: cette accumulation lui semble devoir intéresser ses lecteurs. „Rheims, Nancy, Verdun, Saverne, ne laissent dans sa mémoire (et pas pour longtemps) que des noms. Il se trouve transporté, pour ainsi dire, d’un seul coup deT*'^* à Neuf-Brisach , sans souvenir qui puisse relier ces deux points extrêmes. Et il termine en disant: „Voila tout les ville que jai logér sur ma rout mon chère camarade (VI1)“.
A Neuf-Brisach , près du Rhin , dans un pays qui devrait frapper son imagination s’il en avait une , il ne voit que ce fait, qu’on lui a sans doute signalé à la chambrée „que la prusse est tout près de lui (il faut remarquer que les paysans englobaient alors l’Allemagne sous le nom de Prusse; ce qui existe encore d’ailleurs aujourd’hui).
Il ne voit absolument que la distance, le fait d’être très loin de son village: „Je suis passér de cents lieux de vous“ — „je vous dirai chere parans que je méloigne de vous“ — „cest triste de venir malade si loing de vous . . . (VIII).
C’est là toute la poésie de sa nature.
Dans Neuf-Brisach , il n’a vu que sa caserne , et ce fait qui l’intéresse particulièrement: „il nià que dés ois et pas de poulle“