‹ Lettres de soldatChapitre 20 sur 25 · VII · texte numérisé non relu

VII

Comme on devait s’y attendre, l’intérêt qu’il porte aux affaires du village est en proportion inverse de l’éloignement où yil s’en trouve.

Dans les premières lettres, il s’informe presque anxieusement de ce qui se passe au village, envoie des compliments à tous ses amis (II), veut même rester au courant de la „chronique scandaleuse“ du village. — Mais, plus il avance, moins il est intéressé par ce qui s’y passe; il ne s’occupe plus que de ses parents (X).

Cependant ces souvenirs ne disparaissent pas complètement de la mémoire du soldat, puisqu’il ne lui faut pas deux jours à son retour, aussitôt qu’il a ôté sa capote de soldat et remis sa blouse, pour se réadapter à son milieu ancien. — Mais l’influence de la caserne est si absorbante, cette minutie du service qui vous force à appliquer votre attention sur des détails infimes; enfin ce

milieu auquel on est obligé de s’intéresser pour ne pas rester seul ; tout cela a engourdi des esprits plus solides.

Mais l’éloignement développe deux sentiments qui sont, pour ainsi dire, atrophiés chez le paysan, quand il est, au village. — Les sentiments tendres, d’abord. — Chez lui, le paysan, voyant ses parents, ses frères et ses sœurs toujours à ses côtés, ne pensait pas à leur témoigner de l’affection ; au régiment il est obligé de leur écrire et cette obligation développe le sentiment; nous pourrions dire la sentimentaliié ^ car c’est incroyable ce que les murs d’une caserne développent de sentimentalité; en y ajoutant les „lettres à neur.“

Néanmoins, on ne peut méconnaître une certaine poésie dans ses expressions:

„Cest triste de venir malade si loing de vous (VII1).“

„Tu dois te consoler, moi quil est si loin de toi et de tout mes parans, je sais quille faut et je me console.“

Mais la tritesse développe ici en lui une certaine résignation et une certaine force de caractère, qui lui donne la force de consoler les autres (IX).

11 est une autre caractéstique de la nature du soldat, qui offre une certaine affinité avec celle du sauvage — ce sont ces subites émotions ; les soldats, qui paraissent les plus rudes, pleurent très facilement à la moindre occasion, pour une punition, pour une marche trop longue: ils ne savent pas se retenir et sont moins fermes contre l’émotion et meme contre la fatigue que d’autres, qui n’ont pas été habitués corne eux à une vie dure.

Dans le cas que nous allons citer, l’émotion de notre soldat a une certaine raison : c’est une espérance longtemps conçue qu’il voit renverser d’un coup par un obstacle, contre lequel il ne peut rien : un caprice du général (VI). On voit dans sa phrase le bouleversement et le désespoir qu’il éprouve: c’est presque une plainte parlée:

„Je vous écri cette lettre en pleurans . jai beaucoup de

chagrin depuis que je sais que le générale ne l’a pas signer etc.“ „Je ne vous én dit point davantage car lés nouvelle ne sont point forre bonne. Jai én péut de chagrin.“

C’est une phrase, dont l’éloquence vraie serait difficilement atteinte. Cette tendresse finit même par s’élever à un très-haut degré, jusqu’au sacrifice.

Dans le lettre X., il écrit à ses parents en parlant de son frère cadet: „Je poudrais le voure partire — mais je laime trop pour le lessér partire — je rangagerai pour de ans et je léxanterait.“ Or ce sacrifice ce n’est pas rare dans les campagnes et nous en connaissons plusieurs exemples; cela se fait sans déclamation, comme une chose toute naturelle, qui est acceptée aussi naturellement.

Mais, si le mélange et le contact ont pu développer des sentiments latents et les affirmer, il ont produit aussi des sentiments qui n’existaient pas (où très peu) avant l’entrée au régiment.

C’est d’abord une certaine tournure grossière de plaisanterie, apprise dans la chambrée.

Tant que le soldat ne plaisante que sur la dureté du biscuit qu’on lui donne, il n’y a pas grand mal.

V. (Dis lui) quand je retournerai que je lui porterai autant que possible un moreaux de buisquit quille est si dure il faut avoir une bouche de ferre pour le manger seche.

Mais la plaisanterie devient assez vite brutale et féroce. — On se rappelle peut-être une lettre écrite par l’écrivain français Piei're Loti au Figaro pendant la guerre du Tonkin, lettre qui a fait scandale: il y dépeignait une sorte de chasse que les matelots donnaient aux réguliers chinois, les „décrochant“ comme des oiseaux sur une branche. — Cette lettre a fait scandale, justement parce qu’elle était trop vraie, et qu’elle dépeignait ces sentiments de brute, qui se développent tout naturellement chez le soldat.

Au régiment, le soldat a entendu parler de la guerre qu’on allait faire en Chine. Au village, il n’aurait fait de mal à personne, ayant naturellement un caractère paisible et lourd. Mais ici, excité par l’atmosphère de plaisanterie que dégage „Chambrée“, il dit avec une férocité naive:

„Jaurai baucoup de plaisirs à léur [aux Chinois] faire mangér les balle que mon fusil léur soufflerai ét de léur faire des boutonnière avec ma baionétte“ (XIII).

Le second sentiment, développé par le contact, est l’ambition.

A peine dégrossi et arrivé au régiment, cette envie de faire mieux que les autres perce déjà chez le soldat.

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