XXXII INTRODUCTION
petites aventures du temps, il fallait une interprétation sobre des passages douteux; nous croyons l'avoir donnée sans pédanterie ni profusion, en songeant que nous nous adressons à des lettrés, et que, selon un mot très judicieux : « Les savants d'à présent ne sont que les échos des anciens. » Heureux échos qui se répercutent à l'infini dans les profondeurs des sensations intimes ! échos qui font vivre et qu'on aime à entendre solitairement, en dehors du bruit des foules et des fièvres de la politique courante.
Octave Uzanne.
Paris, juillet 1880.
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ans le dessein que j'ay d'honorer la mémoire ! d'un oncle que j'estimois infiniment, et dont le souvenir me sera tousjours précieux , j'ay , crû , lecteur, estre obligé, en te faisant part l de ses escrits, de te dire quelque chose de sa ; personne. Que si j'en parle à son avantage, je te prie de ne me point tenir suspect pour estre son parent, et de croire au contraire que cette qualité m'oblige d'y apporter plus de retenue que n'auroit pu faire en cette occasion le moins passionné de ses amis. Il n'a pas tenu à moy que je ne sois dispensé de luy rendre un si juste devoir, tant par mon peu de capacité que pour la répugnance que je trouvois en moy-mesme à publier la vertu d'un homme de qui j'estois si proche. Mais je me suis laissé gagner aux persuasions de ses amis et des miens, qui m'ont fait entendre qu'en me chargeant du soin de faire voir ses œuvres, je m'estois engagé à celuy de t'entretenir de son mérite et de te rendre quelque compte de sa vie. Je diray donc de luy, avec moins d'ornement et d'artifice que de franchise et de vérité, tout ce qu'un semblable sujet me peut permettre. Et, pour te faire une peinture de son ame qui aille au delà de ce qui t'en peut paroistre dans ses escrits, quelques beautez et quelques agremens qui s'y rencontrent, j'oseray bien t'asseurer qu'il avoit en luy beaucoup d'autres qualitez pour le
moins aussi considérables, et capables toutes seules de le tirer du commun et de le faire passer pour un des ornemens de son siècle. Il avoit plusieurs talens advantageux dans le commerce du monde, et entr'autres ceux de réussir admirablement en conversation familière, et d'accompagner d'une grâce qui n'estoit pas ordinaire tout ce qu'il vouloit faire ou qu'il vouloit dire. Il avoit la parole agréable, la rencontre heureuse, la contenance bien composée; et, quoy qu'il fust petit et d'une complexion délicate, il estoit fort bien fait et extrêmement propre sur soy. Encore qu'il ait passé la meilleure partie de sa vie dans les divertissemens de la Cour, il ne laissoit pas d'avoir beaucoup d'estude et de connoissance des bons autheurs; il possedoit bien ce qu'on appelle les belles lettres, et ce qui l'a fait valoir davantage est qu'il en sçavoit , autant que personne, le droit usage, et avoit une grande adresse à s'en servir. Quand il traittoit de quelque poinct de science, ou qu'il donnoit son jugement de quelque opinion , il le faisoit avec beaucoup de plaisir de ceux qui Técoutoient , d'autant plus qu'il s'y prenoit tousjours d'une manière galante, enjouée, et qui ne sentoit point le chagrin et la contention de l'escole. Il entendoit la belle raillerie et tournoit agréablement en jeu les entretiens les plus sérieux. Cette merveilleuse adresse d'esprit l'a fait bien accueillir des premiers seigneurs de la Cour et des princes mesmes. Il avoit une noble hardiesse à se produire, tempérée d'une douceur et d'une civilité polie, avec laquelle il sçavoit se demesler judicieusement de la compagnie du grand monde; et en cela particulièrement il a réussi , et a esté du pair avec les plus galans hommes de son temps. Il s'est trouvé pourveu par la nature de lettres de faveur et de je ne sçay quel caractère qui l'a fait chérir et honorer des plus grands, au delà de sa condition, et l'on peut dire de luy que l'on n'a jamais veu de courtisan de sa sorte le porter si haut qu'il l'a porté, puis qu'estant d'une naissance médiocre, il est mort entre les plus grandes connoissances et les plus célèbres amitiez de la Cour. Monsieur le cardinal de la Valette a esté un des premiers qui l'ait poussé auprès des princes et des princesses. Il estoit dès-lors introducteur des ambassadeurs près Son Altesse Royale, et, tant par cette qualité que pour son propre me-
rite, il n'auroit point manqué d'emplois s'il eust voulu s'appliquer aux affaires. Mais il estoit né pour d'autres choses, et c'eust esté dommage pour la gloire des Muses et l'entretien des honnestes gens de son siècle, qu'il s'y fust adonné tout entier. Il n'a pas laissé d'avoir quelques emplois assez honorables : il a esté long temps à la Cour d'Espagne, par l'ordre et pour les affaires de son maistre, monseigneur le duc d'Orléans, où il a entretenu familièrement le comte-duc d'Olivarès et d'autres grands d'Espagne, qui faisoient un particulier estât de son esprit. Comme il avoit tousjours aimé la langue du païs, et qu'il y avoit fait un autre voyage, il la possedoit si bien qu'il y fît des vers espagnols qui furent pris pour estre de Lopé, un de leurs plus excellens autheurs. Il a encore esté envoyé par le feu roy vers le grand-duc pour la naissance du roy d'à-présent ; et ces deux voyages achevèrent de le confirmer dans la connoissance qu'il avoit desja des langues espagnole et italienne, qu'il a très-bien entendues. Il auroit pu obtenir assez d'autres commissions honorables; mais l'amour qu'il a tousjours eu pour les lettres ne luy a pas permis de se charger de plus grandes occupations pour les affaires, ausquelles il a préféré le repos. Il a tousjours aimé naturellement les gens d'esprit et de sçavoir, de quelque qualité qu'ils fussent, et en a esté pareillement aimé. Entre les personnes de condition et employez aujourd'huy dans le ministère de l'Estat, monsieur d'Avaux a jette le premier fondement de sa réputation , qui , appuyée sur un homme d'un jugement si exquis et d'une vertu si eminente et si généralement approuvée, ne pouvoit manquer de se soutenir. Depuis, monsieur de Chavigny n'a pas peu contribué à l'establir par les marques d'estime qu'il luy a données. Messieurs les mareschaux de Schomberg et de Grammont l'ont honoré d'une amitié tres-estroite ; et, pour monter plus haut, feu monseigneur le Prince et toute sa maison luy a encore fait l'honneur de le voir de bon œil. Monseigneur le Prince d'aujourd'huy l'a aimé et escouté souvent avec plaisir, et, comme tu verras par ses lettres, luy a donné la liberté de luy escrire souvent avec beaucoup de familiarité. Monseigneur le prince de Conty commençoit aussi à le goûter bien fort, sans oublier icy l'estime que monseigneur le
duc d'Orléans, son maistre, faisoit de luy, et l'affection qu'il luy a tousjours témoignée. Il estoit bien aussi dans l'esprit du roy, de la reyne et de monseigneur le cardinal d'à présent, duquel il avoit l'honneur d'estre connu de longue-main et d'avoir receu quelques-fois des marques de bien-vueillance. Il a esté singulièrement aimé de la plus célèbre maison où la vertu ait esté de tout temps reconnue et honorée, j'entens l'hostel de Rambouillet. Outre le maistre et la maistresse, tout ce quiy aborde d'honnestes gens de l'un et de l'autre sexe le cherissoient et en faisoient grand cas. Entre les sçavans et les hommes de lettres d'une condition plus conforme à la sienne, monsieur de Balzac, monsieur Chapelain et beaucoup d'autres encore qu'il seroit trop long de nommer, l'ont estimé vivant, et ont encore sa mémoire en singulière recommandation ; et l'on peut dire que, de tous ceux qui ont aujourd'huy quelque réputation d'esprit, il n'y en a gueres qui n'ayent goûté et admiré le sien. J'ose avancer cette parole en sa faveur, et je m'asseure que l'Académie entière, de laquelle il estoit, ne m'en desavouera pas. Mais je me trompe si le suffrage d'aucun homme, pour qualifié qu'il soit dans l'ordre de la fortune et de la suffisance, luy est plus avantageux que l'approbation de ces femmes illustres qui ont fait de son entretien et de ses escrits un de leurs plus agréables divertissemens. Ce sexe a le goust tres-exquis, pour la délicatesse de l'esprit, et il faut prendre ses mesures bien justes pour estre tousjours leu ou escouté favorablement au cercle et au cabinet. C'est en quoy celuy dont je t'entretiens a esté un grand maistre ; il a très-bien pratiqué cet oracle d'un ancien, que c'est bien souvent un tour d'adresse que d'éviter de plaire aux docteurs. Aussi vouloit-il plaire à d'autres, je veux dire à la Cour, dont les dames font la plus belle partie. Je me contenteray d'en nommer trois qui tireront facilement après elles la voix et le consentement des autres, protestant qu'en cet endroit je fais beaucoup moins de reflexion sur la condition de mes témoins que sur leur mérite. Madame la duchesse de Longueville doit sans doute de grands biens de naissance et de fortune au sang de Bourbon et de Montmorency ; mais elle n'est gueres moins redevable à son père et à sa mère pour les advantages de l'es-
prit. Et, en effet, il semble qu'elle ait hérité de l'un ces lumières et cette clairvoyance qu'il avoit en toutes sortes d'affaires, et qu'elle possède avec l'autre les rares et précieuses qualitez qui font tousjours considérer madame la Princesse comme la merveille de nostre siècle. Elle y a joint tant de grâces et tant de belles acquisitions par le commerce des meilleurs livres que c'est à bon tiltre que les nations estrangeres disent d'elle, à l'envy de la France, tout ce qui se peut dire de plus glorieux d'une personne bien faite et d'une ame bien raisonnable. Tout le monde la regarde comme on faisoit autrefois la statue de cet excellent ouvrier qui estoit si achevée que les autres sculpteurs l'appelèrent la Règle. Le don qu'elle a d'un discernement parfait, je ne dis pas entre les bonnes et les mauvaises choses, mais entre le bien et le mieux; cette justesse de sa raison, sa force et son estenduë, qui luy font pénétrer les défauts les plus cachez et les traits les plus délicats des ouvrages de l'esprit, luy donnent droit de prononcer souverainement en telles matières. Mesdames les marquises de Sablé et de Montausier ne sont pas si-tôt nommées que nostre ame se remplit de l'image de deux personnes accomplies en elles-mesmes et dans toutes les belles connoissances. Je n'entreprends pas leur éloge, mais je sçay que des princes, des ambassadeurs et des secrétaires d'Estat gardent leurs lettres comme le vray modelle des pensées raisonnables et de ia pureté de nostre langue. Cette princesse et ces dames veulent bien que je die d'elles, pour la gloire de nostre autheur, qu'elles ont jugé qu'il approchoit de fort près des perfections qu'elles se sont proposées pour former celuy que les Italiens nous décrivent sous le nom de parfait courtisan, et que les François appellent un galant-homme. Mais il est temps que je t'entretienne de ses moeurs^ qui ont bien esté aussi recommandables en luy comme les autres choses. Il estoit parfaitement bon amy, et c'est cette bonne condition de son cœur, autant que celles de son esprit, qui luy en a acquis un si grand nombre. Monsieur le président de Maisons l'a cordialement chery, et luy en a rendu à luy et aux siens des témoignages pleins de tendresse et de générosité jusqu'après sa mort. Il n'a jamais contracté d'amitié avec personne qui se soit démentie, et, comme elle estoit
b AU LECTEUR
fondée sur la vertu de ceux qu'il aimoit plustostque sur leur fortune, elle n'a point cessé par leur disgrâce. Il a eu les mœurs aussi douces comme il avoit l'esprit; il a esté sans animosité et sans envie pour les ouvrages et pour la gloire d'autruy; il a jugé des choses sainement et sans passion, et n'a jamais médit ny pris plaisir à diminuer la réputation de personne; il a tousjours eu les sentimens qu'on doit avoir de la religion ; il a esté charitable envers les pauvres, et ceux qui l'ont connu dès sa jeunesse l'ont tousjours trouvé fort éloigné de toute sorte de libertinage. Quoy qu'en autre chose il ait aimé la raillerie, il n'a jamais rien escrit de satyrique, et l'on ne voit rien de luy qui ne soit à l'advantage de ceux dont il a parlé. Cette dernière qualité, lecteur, t'invite à user de sa réputation comme il a fait de celle des autres, et à l'espargner autant qu'il te sera possible. Je ne doute point qu'il ne se rencontre quelque chose dans ses escrits digne de ta censure, comme il s'en trouve dans tous les autres, puisque ceux mesmes qui font profession d'estre des plus grands maistres n'en sont pas exempts, et que personne n'a encore trouvé le secret d'escrire au gré de tout le monde. Mais je te prie de ne considérer pas tant ses escrits en détail comme en gros, de n'y peser pas tant les paroles que le bon sens, et d'y remarquer le génie et l'esprit, que tu y trouveras possible beau par tout. Je pourrois icy entreprendre de deffendre ses œuvres; mais quel crédit leur pourroit donner une approbation comme la mienne? Peut-estre que celle de quantité d'honnestes gens de ses amis feroit un plus grand effet sur ton esprit; mais il faut plustost croire qu'elles se soutiendront assez d'elles-mesmessans autre recommandation, et il est juste de laisser cela à la discrétion de ton jugement. Si plusieurs personnes de condition, dont les noms t'ont esté marquez cy-devant, et beaucoup d'autres encore, n'en avoient souhaitté et mesme sollicité l'impression, tu neseroispas aujourd'huy en la peine d'en dire ton sentiment. Ses proches, de leur mouvement propre, ne les auroient jamais donnez au public, soit par la modestie dont ils estoient obligez de seconder la sienne, soit dans la connoissance qu'il n'a jamais rien escrit à cette fin. Et ce n'est pas une des moins louables conditions de ses mœurs de ce qu'il a fait si peu de vanité d'une chose que
tu pourras trouver qu'il sçavoit si bien faire. Mais il est certain que ce sont ses amis plustost que luy-mesme qui ont publié ses ouvrages, et qu'il n'a jamais rien escrit que pour eux : ce qui n'est que trop évident par des périodes et des pages mesmes toutes entières de divers sens, tellement nez dans son sujet et si estroittement attachez aux circonstances des temps, des lieux et des personnes, que hors de là ils ne sçauroient estre trouvez bons, ny goustez et estimez selon leur juste valeur. C'est ce qui m'a obligé de te faire souvent de longs tiltres qu'il a fallu mettre par nécessité, à moins que de te donner ses escrits, sans leur prester en mesme temps les moyens de se faire entendre. A cela, et à la conduitte de tout ce recueil, m'a servy beaucoup l'assistance et le conseil de quelques-uns de ses amis, et entr'autres de messieurs Chapelain et Conrart, à qui j'ay cette obligation de s'y estre offerts de bonne grâce, d'y avoir mis la main avec beaucoup d'affection pour la mémoire de l'autheur. C'est avec eux particulièrement que je me suis conseillé du choix que je devois faire de ses lettres, car, dans la quantité que j'en ay recouvrée, nous avons trouvé à propos d'en trier les plus propres à estre veuës, et de ne les pas produire toutes indifféremment. Quant à ce qui est de l'ordre que je leur ay donné, je me suis réglé à peu près selon le temps auquel j'ay crû qu'elles avoient esté écrites. Que si tu n'y trouves pas tousjours cet ordre bien observé, comme il seroit à souhaiter, tu t'en prendras à la négligence de l'autheur plustost qu'à la mienne. Il mettoit fort peu de dates à ses lettres, principalement celle de l'année, ce qui a esté cause que je n'ay pu leur donner une suitte sans beaucoup de peine. Tu trouveras, au reste, comme je t'avois promis, cette septième édition beaucoup plus correcte que la première, et peut-estre assez pour en estre content; tu la trouveras aussi augmentée de beaucoup de lettres et de quantité de vers encore qui m'ont esté donnez depuis. Les mots françois que tu y verras en lettre italique plus fréquemment qu'en la première édition ont esté mis ainsi pour faire connoistre que ce sont des termes qui demandent une particulière explication, laquelle je n'ay pas voulu entreprendre de te faire, de peur de m'y tromper, n'en ayant sceu avoir tout l'éclaircissement necessaiie, quelque
enqueste que j'en aye faite. Ce sera donc aux lecteurs à s'en informer de ceux qui ont eu plus de part dans le secret de ses conversations. Il suffit que j'aye marqué de la façon que j'ay dit tous ses mots qui portent un sens extraordinaire. Ses lettres purement amoureuses seront icy distinguées de celles qui sont de galanterie, pour la satisfaction de ceux qui ne les ont pas trouvées de la beauté et de la force des autres; mais, comme elles n'ont pas laissé de plaire à plusieurs, et que chacun a son goust, nous avons trouvé à propos, en cette septième édition, de les mettre à part, afin qu'elles n'y soient que pour ceux qui les voudront voir, sans interrompre la suite de la lecture des autres. De tout ce qu'il a fait, quoy qu'il y ait (comme j'ay desja dit) une histoire en forme de nouvelle, sous le nom d'Alcidalis, avec un discours des affaires d'Espagne et du gouvernement du comte-duc d'Olivarès, comme tous les deux sont fort défectueux en beaucoup d'endroits par les fueilles qui y manquent, nous n'avons trouvé que ses lettres et ses vers qui se peussent donner au public. Je ne veux point m'étendre à l'avantage des uns ny des autres; il suffit que je te die de ses lettres que tu n'y trouveras pas une uniformité de style lassante et ennuyeuse, que tu y verras les inventions, les figures et les paroles mesmes extrêmement variées, et que tout y est escrit facilement et nettement, avec un air et un agréement tout particulier. Il se pourra faire que sa façon d'escrire te semblera un peu trop familière pour quelques personnes de la condition de celles à qui il escrivoit; mais tu considéreras qu'il s'estoit acquis ce privilège par l'habitude qu'il avoit contractée à traiter de cette sorte avecque les plus grands et par la liberté qu'ils luy en donnoient eux-mesmes, ce qui faisoit que l'on ne trouvoit point mauvais de luy ce qui n'auroit peut-estre pas réussi à tout autre. Il en a toutesfois usé avec beaucoup de discrétion, et dans des matières si chatouilleuses et si délicates il s'est tousjours gouverné avec beaucoup de jugement. Pour ce qui est de sa poésie, si elle ne te semble escriteavec tout l'art et toutes les règles qu'une sévérité bien exacte le peut requérir, tu y rencontreras en recompense un si beau génie, des passions si tendres et si bien touchées, et par tout des grâces si naturelles et si naïfves, que tu avoueras qu'il n'y a point
d'art ny d'estude qui les vaille. Ce n'est pas pourtant qu'il en ait manqué en ce qu'il a fait; mais il l'a conduit avec tant d'adresse qu'il n'y paroist pas et n'y éclate point au prix de la beauté du naturel. 11 faut encore adjoûter à cela qu'il n'a jamais fait profession de poésie que pour son divertissement et sans regarder sa gloire. Tu luy départiras celle que tu trouveras qu'il a méritée, et, sans que pour cet effet je brigue ta faveur, j'ay assez bonne opinion de tout ce qu'il a fait peur m'en remettre à ta justice. Si, pour le faire valoir davantage, j'avois à comparer son génie avec quelqu'un de ceux des anciens, ne pourroit-on pas dire, pour la poésie, qu'il auroit quelque rapport avec la douceur de celuy de Catulle, et, pour la fine et délicate raillerie de ses lettres et sa façon de tourner en jeu les choses graves et sérieuses, avec l'esprit de Lucien? Mais disons plustost qu'en ce point il n'est comparable qu'à luy-mesme, et que, comme devant luy nous n'en avons point veu qu'il n'ait surpassé, il sera mal-aisé que l'on en voye après luy qui s'en acquite d'aussi bonne grâce. Il a esté d'ailleurs bien plus retenu que pas un de ces deux autheurs. Sur tout, en sa façon d'escrire reluit la naïfve familiarité de Terence, et la pureté et la propriété des termes avec laquelle il a imité en nostre langue la perfection de la sienne, par où il a assez donné à connoistre le fruit qu'il a fait en la lecture de ce judicieux escrivain, qu'il a chery par dessus les autres. Mais ces jugemens ne sont pas de ma portée, et je feray mieux de les laisser à de plus sçavans que moy. Cependant tu ne trouveras pas mauvais que, comme une matière qui m'est plus propre, je donne à un sexe qu'il a tousjours honoré le reste de ses discours, et que je le prie de luy continuer après sa mort ses bonnes grâces, qu'il a sceu gagner durant sa vie : car, dans la délicatesse du goust des dames, et l'extrême politesse qu'elles demandent dans les écrits et dans l'entretien , il a tousjours eu le bon-heur de leur plaire et de réussir auprès d'elles. Et, comme cette belle moitié du monde, avec la faculté de lire, a encore celle de juger aussi bien que nous, et est aujourd'huy maistresse de la gloire des hommes autant comme les hommes mesmes, c'est par elle que j'ay résolu de finir. Souffrez donc, beau sexe qu'il a de tout temps singulièrement respecté, que je conclue par la prière
que je vous veux faire de luy conserver le glorieux avantage de vostre estime, et qu'après avoir laissé les hommes dans la liberté de leurs jugemens, je brigue la faveur des vostres. Accordez-luy vos suffrages et vos applaudissemens ; voyez les ouvrages qui sont sortis de ses mains d'aussi bon œil qu'il a veu en vous le plus bel ouvrage qui soit sorty des mains de la nature ; prenez courageusement son party contre ceux qui le voudront reprendre , et ne dites jamais rien de luy qu'à son honneur, puisqu'il n'a jamais rien écrit que pour vostre gloire. Avouez avecque moy que les amours et les grâces estaient nées avecque luy, et que, si elles ne vivoient encore en vous, elles seroient mortes avec luy-mesme. Si j'en dis trop au jugement de quelques-unes, elles donneront cet excès à la passion que j'ay de l'honorer; et, si je n'en dis pas assez au sentiment de quelques autres, elles le donneront à la proximité du sang et à la modestie avec laquelle, comme son parent, j'estois obligé de parler de luy.