‹ Lettres de V. VoitureChapitre 31 sur 101 · DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

DE MONSIEUR

A Monsieur de Balzac.

'onsieur, s'il est vray que j'ay tousjours tenu dans vostre mémoire le rang que vous me dites, vous n'avez pas eu , ce me semble, assez de soin de mon contentement, d'avoir tant tardé à me donner une si bonne nouvelle, et souffert si long-temps que je fusse le plus heureux homme du monde sans le sçavoir. Mais peut-estre que vous avez jugé que cette fortune estoit tellement au delà de ce que je devois espérer qu'il vous falloit avec loisir chercher des termes pour me la rendre croyable, et qu'il estoit besoin que toute la rhétorique fût employée pour me persuader que vous ne m'aviez pas oublié.

Et certes, en cela au moins, estes-vous bien juste que, ne voulant me donner pour toute l'affection que vous me devez que des paroles, vous les avez choisies si riches et si belles que, sans mentir, je suis en doute si les effets valent beaucoup mieux. Je croy certainement que toute autre amitié que la mienne en seroit bien payée. Il me deplaist seulement que tant d'artifice et d'éloquence ne me puissent déguiser la vérité, et qu'en cela je ressemble à vos bergères , qui sont trop grossières pour estre trompées par un habile homme. Mais pardonnez-moy si je me défie de cette science, qui peut trouver des louanges pour la fièvre quarte et pour Néron, et que je connois estre plus puissante en vous qu'elle ne fut jamais en personne. Toutes ces gentillesses que j'admire dans vostre lettre me sont des preuves de vostre bon esprit plustost que de vostre bonne volonté, et, de tant de belles choses que vous avez dites à mon avantage, tout ce que j'en puis croire pour me flater, c'est que la Fortune m'ait donné quelque part en vos songes. Encore je ne sçay si les resveries d'une ame si relevée que la vostre ne sont pas trop sérieuses et trop raisonnables pour descendre jusqu'à moy; et je m'estimeray trop favorablement traitté de vous si vous avez seulement songé que vous m'aimiez : Car, de m'imaginer que vous m'ayez gardé quelque place parmyces grandes pensées qui sont occupées à cette heure à faire les partages de la gloire et à donner recompense à toutes les vertus du monde, j'ay trop bonne opinion de vostre esprit pour m'en

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persuader cette bassesse, et je ne voudrois pas que vos ennemis eussent cela à vous reprocher. Je sçay bien que la seule affection que vous puissiez avoir justement est celle que vous vous devez; et ce précepte de se connoistre soy-mesme, qui est pour tous les autres une leçon d'humilité, doit avoir pour vostre regard un effet tout contraire, et vous oblige de mépriser tout ce qui est hors de vous. Aussi je vous jure que, sans prétendre aucune part en vostre amitié, je me fusse contenté que vous eussiez voulu conserver avec quelque soin celle que je vous avois vouée, et que vous l'eussiez mise sinon entre les choses que vous estimiez, au moins entre celles que vous ne voulez pas perdre. Mais, pour m'avoir icy laissé auprès de cette belle rivale dont vous me parlez , sans mentir, vous n'avez pas esté assez jaloux ; et vous luy donnez tant d'avantage que j'ay quelque raison de croire que vous vous estes entendu avec elle à me nuire. Et en cela, ce me semble, je me dois plaindre avec plus de raison que vous de ce qu'elle s'est enrichie de vos pertes, et que vous luy avez laissé gagner ce que je pensois avoir sauvé de sa tyrannie en le mettant entre vos mains. Pour peu de défense que vous eussiez voulu apporter, la meilleure partie de moymesme vous resteroit encore ; et par vostre négligence vous l'avez rendue en son pouvoir, et vous luy avez permis d'avancer tellement ses conquestes sur moy que, quand je vous aurois donné tout ce qui me reste, vous n'auriez pas la moitié de ce que vous avez perdu. Je vous asseure neantmoins que,

d'un autre costé,vous avez regagné en mon estime la mesme place que l'on vous a ostée en mon affection, et qu'au mesme temps que j'ay commencé à vous aimer moins, j'ay esté contraint de vous honorer davantage. Je n'ay rien veu de vous, depuis vostre départ, qui ne m'ait semblé au dessus dé ce que vous avez jamais fait, et par ces derniers ouvrages vous avez gagné l'honneur d'avoir surmonté celuy qui a passé tous les autres. Cependant je trouve estrange qu'avec tant de raison que vous avez d'estre content, vous ne le puissiez estre, et que, tous les grands hommes estant satisfaits de vous, il n'y ait que vous seul qui ne le soyez pas. Aujourd'huy toute la France vousescoute; il n'y a plus personne qui sçache lire à qui vous soyez indiffèrent. Tous ceux qui sont jaloux de l'honneur de ce royaume ne s^nforment pas plus de ce que fait M. le mareschal de Crequy que de ce que vous faites; et nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente mille hommes que vous en faites dans vostre solitude. Ne vous estonnez donc point qu'avecque tant de gloire vous ayez beaucoup d'envie, et souffrez doucement que ces mesmes juges devant qui Scipion a esté criminel, et qui ont condamné Aristide et Socrate, ne vous donnent pas tout d'une voix ce que vous méritez. C'est de tout temps que le peuple a cette coustume de haïr en autruy les mesmes qualitez qu'il y admire. Tout ce qui est hors de sa règle l'offense, et il souffriroit plus volontiers un vice commun qu'une vertu extraordi-

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naire : de sorte que, si nous avions en usage cette loy qui permettoit de bannir les plus puissans en authorité ou en réputation, je croy que l'envie publique se dechargeroit sur vostre teste, et que monsieur le cardinal de Richelieu ne courroit pas tant de fortune que vous. Mais gardez-vous bien d'appeller vostre malheur ce qui n'est que le malheur du siècle, et ne vous plaignez plus de l'injustice des hommes, puis que tous ceux qui ont quelque valeur sont de vostre costé, et que vous avez trouvé entr'eux un amy que peut-estre vous pourrez perdre encore une fois. Au moins, je vous asseure que je feray tout ce qui me sera possible pour vous remettre en estât de le pouvoir faire , puis qu'aujourd'huy il y a tant de vanité à estre des vostres. J'en ay fait jusqu'icy une profession si publique que, si d'avanture je ne me puis empescher que je ne vous aime moins que de coustume, je vous jure que vous serez le seul à qui je l'oseray dire, et que je temoigneray tousjours à tout le monde que je suis autant que jamais, Monsieur, vostre, etc.

A Monseigneur le marquis de Rambouillet,

Ambassadeur pour le roy en Espagne.

Monseigneur, je n'eusse pas crû qu'il pûst arriver que je vous donnasse jamais quelque sujet de

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plainte, ni que l'on dûst faire un jour des pasquins contre moy dans Madrid; et, sans mentir, j'eusse eu bien de la peine à me consoler de l'un et de l'autre si, au mesme temps que j'ay receu ces nouvelles fascheuses, je n'eusse appris celles de vostre santé et de la grande réputation que vous acquérez tous les jours parmy des hommes qui, devant que de vous avoir veu, ne sçavoient rien admirer qu'eux-mesmes. Mais, puis que je conte toutes vos prosperitez entre les miennes, je croy qu'il ne m'est pas permis d'estre triste en un temps où tout le monde parle si avantageusement de vous; et je ne me puis empescher que je ne me resjoùisse toutes les fois que j'entens dire icy que vous avez appris aux Espagnols à estre humbles, et qu'ils ne vous honorent pas moins que si vous estiez de la maison des Gusmans ou de celle des Mendosses. Par là, Monseigneur, vous pouvez juger que je n'ay pas l'ame si dure que vous dites, et qu'au moins j'ay cela de commun avec tous les honnestes gens que je prens beaucoup de part à tous les bons succez qui vous arrivent. Il est vray que j'estois résolu de tenir ce sentiment secret, sans vous en rien communiquer : car, dans les grandes affaires que vous traittez maintenant, je croyois que c'eût esté estre perturbateur du repos public que de vous divertir par une mauvaise lettre de la moindre de vos pensées; et, quelque permission que j'en aurois eue de vous, je n'aurois pas encore esté assez hardy pour m'en servir, si je n'avois une autre avanture extraordinaire à vous

conter. Vous sçaurez donc, Monseigneur, que, le dimanche vingt-unième du mois passé, environ sur les douze heures de la nuit, le roy et la reine sa mère estant assemblez avec toute la Cour, on vid en l'un des bouts de la grande salle du Louvre, où rien n'avoit paru auparavant, éclater tout à coup une grande clarté, et paroistre en mesme temps, entre une infinité de lumières, une troupe de dames toutes couvertes d'or et de pierreries, et qui sembloient ne faire que de descendre du ciel; mais particulièrement Tune d'elles estoit aussi aisée à remarquer entre les autres que si elle eust esté toute seule, et je croy certainement que les yeux des hommes n'ont jamais rien veu de si beau: c'estoit celle-là mesme, Monseigneur, qui en une autre rencontre avoit esté tant admirée sous le nom et les habits de Pyrame, et qui une autre fois s'apparut dans les roches de Rambouillet avec l'arc et le visage de Diane. Mais ne pensez pas vous imaginer plus de la moitié de sa beauté, si vous ne vous figurez que celle que vous luy avez veuë ; et sçachez que cette nuit-là les fées avoient répandu sur elle ces beautez et ces grâces secrettes qui mettent de la différence entre les femmes et les déesses. Mais, lors qu'elle eut pris le masque, en mesme temps que les autres le prirent, pour commencer le ballet qu'elles vouloient représenter, et qu'ainsi elle eut perdu l'avantage que son visage lui donnoit sur elles, sa taille et sa bonne grâce la rendirent aussi recommandable qu'auparavant; et, en quelque lieu qu'elle tournast ses pas, elle tiroit

avec elle les yeux et les cœurs de toute rassemblée : de sorte qu'abjurant Terreur où j'estois de croire qu'elle ne clansast pas parfaitement bien, j'avoue à cette heure qu'il n'y a qu'elle seule qui sçache bien danser; et ce mesme jugement a esté donné si généralement de tout le monde que ceux qui ne voudroient pas encore entendre tous les jours ses louanges seroient contrains de se bannir de la Cour. C'est pour vous dire, Monseigneur, que, pendant que vous recevez de grands honneurs où vous estes, vous perdez icy de grands contentemens, et que la fortune, quelque grand employ qu'elle vous donne ailleurs, vous fera tousjours beaucoup de tort toutes les fois qu'elle vous tirera de vostre maison : car enfin, après avoir passé les Pyrénées, quand vous passeriez encore cette mer qui sépare l'Europe et l'Afrique, et qu'allant plus avant vous voulussiez voir cette autre partie du monde qu'il sembloit que la nature eust exprès éloignée pour mettre en seureté les trésors et les richesses, vous n'y pourriez rien trouver de si rare que ce que vous avez laissé icy ; et en tout le reste de la terre il n'y a rien d'égal à ce que vous avez à Paris. Cela me fait croire que vous n'en serez absent que le moins qu'il vous sera possible, et qu'aussi-tost que les affaires du roy vous le permettront, vous reviendrez icy posséder des biens dont il n'y a que vous seul qui soyez digne. Mais, Monseigneur, je ne sçay si Ton ne s'est pas trop fié à une nation qui a desja usurpé tant de choses sur nous que de vous avoir

mis en son pouvoir, et je crains que les Espagnols ne vous veuillent non plus rendre que la Valteline. Et, certes, cette crainte me donneroit de la peine si je ne sçavois bien que ceux du conseil d'Espagne ne sont pas maistres de leurs resolutions depuis que vous estes en ce païs-là, et que vous y avez desja trop fait de serviteurs pour y recevoir quelque violence. Nous devons donc espérer qu'aussitost que le soleil, qui brûle les hommes et qui tarit les rivières, commencera à s'échauffer, vous reviendrez icy retrouver le printemps, que vous avez desja passé delà, et y recevoir des violettes après avoir veu tomber des roses. Pourmoy, je souhaitte cette saison avec impatience, non pas tant à cause qu'elle nous doit rendre les fleurs et les beaux jours que pource qu'elle vous doit ramener; et je vous jure que je ne la trouverois pas belle si elle revenoit sans vous. Je pense que vous croirez aisément ce que je vous dis, car je sçay bien que vous m'estimez assez bon pour désirer avec passion un bon-heur qui regarde tant de personnes. Et, de plus, vous sçavez que je suis particulièrement, Monseigneur, vostre, etc.

A Paris, ce 8 mars 1627.

A Monseigneur le duc de Bellegarde, En luy envoyant VAmadis.

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