‹ Lettres de V. VoitureChapitre 32 sur 101 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Monseigneur, en une saison où l'histoire est si brouillée, j'ay creu que je vous pouvois envoyer des fables, et qu'en un lieu où vous ne songes qu'à vous délasser l'esprit , vous pourriez accorder à l'entretien d'Amadis quelques-unes de ces heures que vous donnez aux gentilshommes de vostre province. J'espère que dans la solitude où vous estes il vous divertira quelquefois agréablement en vous racontant ses avantures, qui seront sans doute les plus belles du monde tant que vous ne voudrez pas qu'on sçache les vostres ; mais, quoy que nous lisions de luy, si faut-il advoùer que vos fortunes sont aussi merveilleuses que les siennes, et que, de tant d'enchantemens qu'il a mis à fin, il n'y en a pas un que vous n'eussiez pu achever, si ce n'est peut-estre celuy de l'arc des loyaux amans. En effet, Monseigneur, vous avez fait voir à la France un Roger plus aimable et plus accomply que celuy de Grèce et que celuy de l'Arioste; et, sans armes enchantées, sans le secours d'Alquife ni d'Urgande, et sans autres charmes que ceux de vostre personne, vous avez eu dans la guerre et dans l'amour les plus heureux succez qui s'y peuvent souhaiter. Aussi, à considérer cette courtoisie si exacte^ et qui ne s'est jamais démen-

tie, cette grâce si charmante dont vous gagnés les volontez de tous ceux qui vous voyent, et cette grandeur et fermeté d'ame qui ne vous a jamais permis d'aller contre le devoir, ni mesme contre la bien-seance, il est bien difficile de ne se pas imaginer que vous estes de la race des Amadis; et je croy, sans mentir, que l'histoire de vostre vie sera quelque jour adjoustée à tant de livres que nous avons d'eux. Vous avez esté l'ornement et le prix de trois Cours différentes; vous avez sceu avoir des roys pour rivaux sans les avoir pour ennemis, et posséder en mesme temps leur faveur et celle de leurs maistresses; et, en un siècle où la discrétion, la civilité et la vraye galanterie estoient bannies de cette Cour, vous les avez retirées en vous, comme dans un azyle, où elles ont esté admirées de tout le monde sans pouvoir estre imitées de personne. Et, certes, une des principales raisons qui m'a persuadé de vous envoyer ce livre a esté de vous faire voir quel avantage vous avez sur ceux mesmes qui ont esté formez à plaisir pour estre l'exemple des autres, et combien il s'en faut que l'invention des Italiens et des Espagnols ait pu aller aussi haut que vostre vertu. Cependant je vous supplie tres-humblement de croire qu'entre tant d'affections qu'elle vous a acquises, elle n'a fait naistre en personne tant d'admiration ni de véritable passion qu'en moy, et que je suis plus que je ne puis dire, et avec toute sorte de respect, Monseigneur, vostre, etc.

A Madame de Saintot ,

En luy envoyant le Roland furieux d'Arioste, traduit en françois.

Madame, voicy, sans doute, la plus belle avanture que Roland ait jamais eue ; et, lors qu'il defendoit seul la couronne de Charlemagne et qu'il arrachoit les sceptres des mains des rois, il ne faisoit rien de si glorieux pour luy qu'à cette heure qu'il a l'honneur de baiser les vostres. Le tiltre de Furieux, sous lequel il a couru jusques icy toute la terre, ne doit pas empescher que vous ne luy accordiez cette grâce ni vous faire craindre sa rencontre : car je suis asseuré qu'il deviendra sage auprès de vous, et qu'il oubliera Angélique si-tost qu'il vous aura veuë. Au moins je sçay par expérience que vous avez desja fait de plus grands miracles que celuy-là, et que d'un seul mot vous avez sceu guérir autrefois une plus dangereuse folie que la sienne. Et certes , elle seroit au delà de tout ce qu'Arioste nous en a jamais dit s'il ne reconnoissoit l'avantage que vous avez sur cette dame , et n'avoùoit que, si elle estoit mise auprès de vous, elle auroit recours avec plus de besoin que jamais à la force de son anneau. Cette beauté, qui de tous les chevaliers du monde n'en trouva pas un armé à l'épreuve, qui ne frappa jamais les yeux de personne dont elle ne blessast le cœur, et qui brusla de son

amour autant de parties du monde que le soleil en éclaire, ne fut qu'un portrait mal-tiré des merveilles que nous devions admirer en vous. Toutes les couleurs et le fard de la poésie ne l'ont sceu peindre si belle que nous vous voyons , et l'imagination mesme des poètes n'a pu monter jusques-là. Aussi, à dire le vray, les chambres de crystal et les palais de diamant sont bien plus aisez à imaginer, et tous les enchantemens des Amadis, qui vous semblent si incroyables, ne le sont pas tant, à beaucoup près, que les vostres. Dès la première veuë arrester les âmes les plus résolues et les moins nées à ia servitude , faire naistre en elles une sorte d'amour qui connoisse la raison et qui ne sçache ce que c'est que du désir ni de l'espérance , combler de plaisir et de gloire les esprits à qui vous ostez le repos et la liberté , et rendre parfaitement contens de vous ceux à qui vous ne faites point du tout de bien, ce sont des effets plus estranges et plus éloignez de la vraysemblance que les hippogryphes et les chariots volans, ni que tout ce que nos romans nous content de plus merveilleux. Je ferois un livre plus gros que celuy que je vous envoyé si je voulois continuer ce discours. Mais ce chevalier qui n'a pas accoustumé de quitter le premier rang à personne se fâche de me laisser si long-temps auprès de vous, et s'avance pour vous faire oùir l'histoire de ses amours. C'est une faveur que vous m'avez beaucoup de fois refusée, et pourtant je souffriray sans jalousie qu'il soit en cela plus heureux que moy, puis qu'il me promet, en récompense^

de vous présenter ce mot de ma part et de vous le faire lire avant toute autre chose. Il ne falloit pas un cœur moins hardy que le sien pour cette entreprise , et je ne sçay encore comme elle luy réussira. Neantmoins il est, ce me semble, bien juste, puisque je luy donne moyen de vous entretenir de ses passions, qu'il vous raconte quelque chose des miennes, et que parmy tant de fables il vous die quelques veritez. Je sçay bien que vous ne les voulez pas tousjours entendre; mais, puisque vous n'en pouvez estre touchée et que cela est trop peu de chose pour vous obliger à quelque ressentiment, il n'y a pas de danger que vous sçachiez que je vous estime seule plus que tout le reste du monde, et que je tirerois moins de vanité de le commander que de vous obéir et d'estre, Madame, vostre, etc.

A Madame la marquise de Rambouillet,

Sous le nom de Callot, excellent graveur, en luy envoyant de Nancy un livre de ses Figures.

Madame, de tant de différentes imaginations que mon esprit a produites, la plus raisonnable que j'ay eue est celle de. vous présenter ce livre, à vous, Madame , qui excellez sur toute autre en cette partie de l'ame qui fait les peintres, les architectes et les statuaires, et qui la défendez, par vostre

exemple, du blâme que Ton luy donne de ne se trouver jamais en éminence avec un parfait jugement : car, outre cette grande lumière d'esprit qui vous fait voir d'abord la vérité des choses , vous avez une imagination qui, mieux que toutes celles du monde, en sçait discerner la beauté. Et, comme il n'y a personne aujourd'huy qui ait tant d'interest que les choses parfaites soient estimées, il n'y en a point aussi qui les sçache louer si bien que vous. C'est vous flatter bien modestement, Madame , que de dire que vous les sçavez connoistre, puisque jepourrois assurer que, quand il vous plaist, vous les sçavez faire en perfection. En effet, il est arrivé beaucoup de fois qu'en vous jouant vous avez fait des desseins que Michel-Ange ne desavoùeroit pas; et, de plus, on vous peut vanter devoir mis au monde un ouvrage qui passe tout ce que la Grèce et l'Italie ont jamais veu de mieux fait et qui pourroit faire honte à la Minerve de Phidias. Il n'est pas difficile d'entendre que c'est de mademoiselle vostre fille que je veux parler, en laquelle seule on peut dire , Madame , que vous avez fait plusieurs miracles; mais il faudroit une main plus hardie que la mienne pour entreprendre de représenter ce qui est en vous et en elle , et je ne le pourrois pas en un gros livre , moy qui sçay mettre dans une feuille de papier des armées toutes entières, et y faire voir en leur grandeur la mer et les montagnes. Je me contenteray donc de dire , avec beaucoup de respect et de vérité, que je suis, Madame, vostre, etc.

A la mesme.

Madame, depuis que je n'ay eu l'honneur de vous voir, j'ay eu des maux qui ne se peuvent dire ; mais je n'ay pas laissé, avec tout cela, de me souvenir de ce que vous m'aviez commandé. En passant par Espernay, je fus voir de vostre part monsieur le mareschal Strozzi, et son tombeau me sembla si magnifique que, voyant en quel estât j'estois , et me trouvant là tout porté , j'eus envie de me faire enterrer avec luy. Mais on en fit quelque difficulté, pource que Ton trouva que j'avois encore trop de chaleur. Je me résolus donc défaire porter mon corps jusqu'à Nancy, où enfin, Madame, il est arrivé si maigre et si défait que je vous asseure que l'on en met en terre beaucoup qui ne le sont pas tant. Depuis huict jours que j'y suis, je n'ay pu encore me remettre, et plus je me repose, plus je m'en trouve las. Aussi il y a si grande différence des quinze jours que j'ay eu l'honneur d'estre avecque vous aux quinze derniers que j'ay passez, que je m'estonne comme je la puis souffrir, et il me semble que monsieur Margone, qui est icy maistre d'école, et moy, sommes les deux plus pitoyables exemples que l'on puisse voir du changement de la fortune. J'ay des estouffemens et des foiblesses qui me prennent de jour à autre, sans que l'on puisse trouver icy de theriaque, et je suis

plus malade que je ne fus jamais en un lieu où il n'y a point de remèdes pour moy. De sorte, Madame, que je crains fort que Nancy ne me soit aussi funeste qu'il le fut au duc de Bourgogne , et qu'après avoir eschappé de grands périls et résisté à de grands ennemis, aussi bien que luy, je ne sois destiné à finir icy mes jours. J'y resisteray pourtant autant qu'il me sera possible, car il est vray que j'appréhende de ne plus vivre quand je songe que je n'aurois plus l'honneur de vous voir. Et, après avoir failly à recevoir la mort par la main d'une des plus aimables demoiselles du monde, et manqué tant de belles occasions de mourir en vostre présence, il me fascheroit fort de m'estre venu faire enterrer à cent lieues de vous, et de penser que quelque jour, en ressuscitant, j'aurois le déplaisir de me trouver encore une fois en Lorraine. Je suis, Madame, vostre, etc.

De Nancy, ce 2 3 septembre.

A Mademoiselle de Rambouillet, Sous le nom du roy de Suéde.

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