‹ Lettres de V. VoitureChapitre 34 sur 101 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Mademoiselle, tous les moyens que vous m'aviez appris pour ne me pas ennuyer me sont inutiles en ce paï's; et plus vos conseils me semblent raisonnables, moins je trouve sujet de me consoler de ne plus ouïr une personne qui raisonne si parfaitement. Tous ceux que je vois icy m'asseurent que le séjour en est fort agréable, et il n'y a pas un de la suite de Monsieur qui n'ait une altesse à entretenir, ou une princesse pour le moins. Mais, quelque galante que soit la Cour de Lorraine , je m'y trouve aussi seul que je faisois il y a huit mois dans les voyages de la Beausse ; et je me souviens d'avoir veu quelquefois meilleure compagnie dans les ruisseaux de Paris que je n'en ay encore rencontré dans la chambre de la duchesse. Je ne sçay si c'est un effet de la rate dont je suis tourmenté depuis quelque temps, mais il me semble qu'il n'y a plus dans le monde de personnes conversablesque celles que j'ay veuës au dernier voyage que j'ay eu l'honneur de faire avec vous; et je m'entretiendrois beaucoup plus agréablement avec monsieur **"*que je ne ferois avec madame la duchesse de Lorraine. La mélancolie que j'ay dans le cœur et dans les yeux me fait paroistre tous les visages comme si je les voyois au travers de la fumée de l'eau de vie, et je n'apperçois rien icy qui ne me semble ef-

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froyable. Ces heures que monsieur le marquis appelle les heures de la digestion me durent depuis le matin jusqu'au soir, et je suis de si mauvaise compagnie que monsieur de Chaude-bonne s'en fâche; et je voy bien tout de bon qu'il le trouve mauvais. Mais j'ay fait ma paix avec luy en luy promettant qu'il m'entendra parler un de ces jours deux heures de suite, et que je luy conteray une histoire plus agréable que celle d'Heliodore, et faite par une personne plus belle que Cariclée. Vous jugez bien, Mademoiselle, que c'est celle de Zelide et d'Alcidalis que je luy ay promise, car il n'y en a point d'autre au monde de qui cela se puisse dire. Quelque stupide que je sois devenu, ne craignez point qu'en la contant je luy fasse rien perdre de sa beauté : car, dans tous mes maux, je me suis encore conservé ma mémoire tout entière, et je croy qu'elle me servira fidèlement quand ce sera pour vous, puisque vous y avez autant de part que personne, et que je suis plus que je ne vous le puis dire, Mademoiselle, vostre, etc.

A Mademoiselle de Bourbon.

Mademoiselle, je fus berné vendredy, après disné, pource que je ne vous avois pas fait rire dans le temps que l'on m'avoit donné pour cela, et madame de

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Rambouillet en donna l'arrest, à la requeste de mademoiselle sa fille et de mademoiselle Paulet. Elles en avoient remis l'exécution au retour de madame la princesse et de vous; mais elles s'avisèrent depuis de ne pas différer plus long-temps, et qu'il ne falloit pas remettre des supplices à une saison qui devoit estre toute destinée à la joye. J'eus beau crier et me deffendre, la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je vous puis dire, Mademoiselle, c'est que jamais personne ne fut si haut que moy, et que je ne croyois pas que la fortune me deust jamais tant eslever. A tous coups ils me perdoient de veuë et m'envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagnes abaissées au dessous de moy; je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds ; je découvris des païs que je n'avois jamais veus, et des mers que je n'avois point imaginées. Il n'y a rien de plus divertissant que de voir tant de choses à la fois et de descouvrir d'une seule veuë la moitié de la terre. Mais je vous asseure, Mademoiselle, que l'on ne voit tout cela qu'avec inquiétude lors que l'on est en l'air et que l'on est asseuré d'aller retomber. Une des choses qui m'efîrayoit autant estoit que, lors que j'estois bien haut et que je regardois en bas, la couverture me paroissoit si petite qu'il me sembloit impossible que je retombasse dedans, et je vous avoue que cela me donnoit quelque émotion. Mais, parmy tant d'objets differens qui en

mesme temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui pour quelques momens m'osta de crainte et me toucha d'un véritable plaisir : c'est, Mademoiselle, qu'ayant voulu regarder vers le Piedmond pour voir ce que l'on y faisoit, je vous vis dans Lyon que vous passiez la Saône. Au moins je vis sur l'eau une grande lumière et beaucoup de rayons à Tentour du plus beau visage du monde. Je ne pus pas bien discerner qui estoit avec vous, pource qu'à cette heure-là j'avois la teste en bas, et je croy que vous ne me vistes point, car vous regardiez d'un autre costé. Je vous fis signe tant que je pus; mais, comme vous commençastes à lever les yeux, je retombois, et une des pointes de la montagne de Tarare vous empescha de me voir. Dès que je fus en bas, je leur voulus dire de vos nouvelles, et les asseuray que je vous avois veuë ; mais ils se prirent à rire, comme si j'eusse dit une chose impossible, et recommencèrent à me faire sauter mieux que devant. Il arriva un accident estrange et qui semblera incroyable à ceux qui ne l'ont point veu. Une fois qu'ils m'avoient eslevé fort haut, en descendant, je me trouvay dans un nuage, lequel estant fort épais et moy extrêmement léger, je fus un grand espace embarrassé dedans sans retomber. De sorte qu'ils demeurèrent long-temps en bas, tendant la couverture et regardant en haut, sans se pouvoir imaginer ce que j'estois devenu. De bonne fortune, il ne faisoit point du tout de vent: car, s'il y en eust eu, la nuée, en cheminant, m'eust porté de costé ou d'autre, et

ainsi je fusse tombé à terre, ce qui ne me pouvoit arriver sans que je me blessasse bien fort. Mais il survint un plus dangereux accident : le dernier coup qu'ils me jetterent en l'air, je me trouvay dans une troupe de grues, lesquelles d'abord furent estonnées de me voir si haut; mais, quand elles m'eurent approché, elles me prirent pour un des pigmées avec lesquels vous sçavez bien, Mademoiselle, qu'elles ont guerre de tout temps, et crûrent que je les estois venu épier jusques dans la moyenne région de l'air. Aussitost elles vinrent fondre sur moy à grands coups de bec, et d'une telle violence que je creus estre percé de cent coups de poignard; et une d'elles, qui m'avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniâtrement qu'elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit appréhender à ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la mercy de mes ennemis : car elies s'estoient amassées en grand nombre et se tenoient suspendues en l'air, attendant que Ton m'y renvoyast. On me reporta donc en mon logis dans la mesme couverture, si abbattu qu'il n'est pas possible de l'estre plus. Aussi, à dire le vray, cet exercice est un peu violent pour un homme aussi foible que je suis. Vous pouvez juger, Mademoiselle, combien cette action est tyrannique, et par combien de raisons vous estes obligée de la desapprouver; et, sans mentir, à vous qui estes née avec tant de qualitez pour commander, il vous importe extrêmement de vous accoustumer de bonne heure de haïr l'injustice et de prendre ceux qu'on op~

prime en vostre protection. Je vous supplie donc, Mademoiselle, de déclarer premièrement cette entreprise un attentat que vous des-avoùez, et, pour réparation de mon honneur et de mes forces, d'ordonner qu'un grand pavillon de gaze me sera dressé dans la chambre bleue de l'hostel de Rambouillet, où je seray servy et traitté magnifiquement huict jours durant par deux demoiselles qui m'ont esté cause de ce malheur; qu'à un des coins delà chambre on fera à toute heure des confitures; qu'une d'elles soufflera le fourneau, et l'autre ne fera autre chose que mettre du syrop sur des assiettes pour le faire refroidir et me l'apporter de temps en temps. Ainsi, Mademoiselle, vous ferez une action de justice et digne d'une aussi grande et aussi belle princesse que vous estes ; et je seray obligé d'estre avec plus de respect et de vérité que personne du monde, Mademoiselle, vostre, etc.

A Monseigneur le cardinal de La Valette.

Monseigneur, je voy bien que les anciens cardinaux prennent une grande authorité sur les derniers receus, puisque, vous ayant écrit beaucoup de fois sans avoir receu une de vos lettres, vous vous plaignez de ma paresse. Cependant je voy tant d'honnestes gens qui m'asseurent que vous me fai-

tes trop d'honneur de vous souvenir de moy, et que je suis obligé de vous escrire pour vous en remercier tres-humblement, que je veux bien suivre leur conseil et passer par dessus ce qui peut estre en cela de mon interest. Vous sçaurezdonc, Monseigneur, que, six jours après l'éclypse, et quinze jours après ma mort, madame la Princesse, mademoiselle de Bourbon, madame du Vigean, madame Aubry, mademoiselle de Rambouillet, mademoiselle Paulet, et monsieur Chaude-bonne, et moy, partismes de Paris, sur les six heures du soii\ pour aller à la Barre, où madame du Vigean devoit donner la collation à madame la Princesse. Nous ne trouvasmes en chemin aucune chose digne d'estre remarquée, si ce n'est qu'à Ormesson nous vismes un grand chien qui vint à la portière du carrosse me faire feste. (Vous serez, s'il vous plaist, averty, Monseigneur, que, toutes les fois que je diray nous trouvasmes, nous vismes, nous allasmes, c'est en qualité de cardinal que je parle.) De là, nous arrivasmes à la Barre, et entrasmes dans une salle où l'on ne marchoit que sur des roses et de la fleur d'orange. Madame la Princesse, après avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs en attendant l'heure du souper. Le soleil se couchoit dans une nuée d'or et d'azur, et ne donnoit de ses rayons qu'autant qu'il en faut pour faire une lumière douce et agréable ; l'air estoit sans vent et sans chaleur, et il sembloit que la terre et le ciel, à l'envy de madame du Vigean, vouloient festoyer la plus belle princesse du monde. Après avoir passé

un grand parterre et de grands jardins tous pleins d'orangers, elle arriva en un bois où il y avoit plus de cent ans que le jour n'estoit entré qu'à cette heurelà qu'il y entra avec elle. Au bout d'une allée grande à perte de veuë, nous trouvasmes une fontaine qui jettoit toute seule plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour estoient rangez vingt-quatre violons, qui avoient de la peine à surmonter le bruit qu'elle faisoit en tombant. Quand nous nous en fusmes approchez, nous descouvrismes dans une niche qui estoit dans une palissade une Diane à l'âge d'onze ou douze ans, et plus belle que les forests de Grèce et de Thessalie ne Favoient jamais veuë. Elle portoit son arc et ses flèches dans ses yeux, et avoit tous les rayons de son frère à l'entour d'elle. Dans une autre niche auprès estoit une de ses nymphes, assez belle et assez gentille pour estre de sa suite. Ceux qui ne croyent pas les fables creurent que c'estoit mademoiselle de Bourbon et la pucelle Priande; et, à la vérité, elles leur ressemblent extrêmement. Tout le monde estoit sans proférer une parole, en admiration de tant d'objets qui estonnoient en mesme temps les yeux et les oreilles, quand tout à coup la déesse sauta de sa niche, et, avec une grâce qui ne se peut représenter, commença un bal qui dura quelque temps à l'entour de la fontaine. Cela est estrange, Monseigneur, qu'au milieu de tant de plaisirs, qui dévoient remplir entièrement et attacher l'esprit de ceux qui en jouissoient, on ne laissa pas de se souvenir de vous, et que tout le monde dist que quel-

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que chose manquoit à tant de contentemens, puisque vous et madame de Rambouillet n'y estiez pas. Alors je pris une harpe, et chantay :

Pues quiso mi suerte dura, Que faltando mi Seiior Tambien faltase mi dama.

Et continuay le reste si mélodieusement et si tristement qu'il n'y eut personne en la compagnie à qui les larmes n'en vinssent aux yeux et qui ne pleurast abondamment ; et cela eust duré trop longtemps, si les violons n'eussent vistement sonné une sarabande si gaye que tout le monde se leva aussi joyeux que si de rien n'eût esté. Et ainsi sautant, dansant, voltigeant, pirouettant, capriolant, nous arrivasmes au logis, où nous trouvasmes une table qui sembloit avoir esté servie par les fées. Cecy, Monseigneur, est un endroit de l'avanture qui ne se peut descrire; et, certes, il n'y a point de couleurs ny de figures en la rhétorique qui puissent représenter six potages, qui d'abord se présentèrent à nos yeux. Cela y fut particulièrement remarquable que, n'y ayant que des déesses à la table et deux demy-dieux, à sçavoir monsieur de Chaudebonne et moy, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que si c'eussent esté véritablement des personnes mortelles. Aussi, à dire le vray, jamais rien ne fut mieux servy, et, entre autres choses, il y eut douze sortes de viandes et de deguisemens dont personne n'a encore jamais oûy parler, et dont on ne sçait pas encore le nom. Cette particularité,

Monseigneur, a esté rapportée par mal-heur à madame la mareschalle de Saint-Luc, et, quoy qu'on luy ait donné vingt dragmes d'opium plus que d'ordinaire, elle n'a jamais pu dormir depuis. Au commencement du souper, on ne beut point à vostre santé, pource que l'on fut fort diverty, et à la fin on n'en fit rien non-plus, pource qu'à mon avis on ne s'en avisa pas. Souffrez, s'il vous plaist, Monseigneur, que je ne vous flatte point, et qu'en fidelle historien je raconte nuëment les choses comme elles sont : car je ne voudrois pas que la postérité prist une chose pour l'autre, et que, d'icy à deux mille ans, on creust que l'on eust beu à vous, cela n'ayant point esté. Il est vray que je suis obligé de rendre le témoignage à la vérité que ce ne fut pas manque de souvenir, car durant le souper on parla fort de vous, et les dames vous y souhaitterent, et quelques-unes de fort bon cœur, ou je ne m'y connois pas. Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l'on trouva une chambre si bien éclairée qu'il sembloit que le jour, qui n'estoit plus dessus la terre, s'y fust retiré tout entier. Là, le bal recommença en meilleur ordre, et plus beau qu'il n'avoit esté autour de la fontaine; et la plus magnifique chose qui y fust, c'est, Monseigneur, que j'y dansay. Mademoiselle de Bourbon jugea qu'à la vérité je dansois mal, mais que je tirois bien des armes, pource qu'à la fin de toutes les cadences il sembloit que je me misse en garde. Le bal continuoit avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l'on enten-

dit dehors obligea toutes les dames à mettre la teste à la fenestre, et Ton vit sortir d'un grand bois, qui estoit à trois cens pas de la maison, un tel nombre de feux d'artifice qu'il sembloit que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées, que toutes les estoilles du ciel tombassent, et que la sphère du feu voulût prendre la place de la moyenne région de l'air. Ce sont, Monseigneur, trois hyperboles, lesquelles, appréciées et réduites à la juste valeur des choses, valent trois douzaines de fusées. Après s'estre remis de l'estonnement où cette surprise avoit mis un chacun, on se résolut de partir, et on reprit le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux. Nous traversâmes tout l'Ormessonnois, les grandes plaines d'Espinay, et passasmes sans aucune résistance par le milieu de Saint-Denis. M'estant trouvé dans le carrosse auprès de madame du Vigean, je luy dis de vostre part, Monseigneur, un Miserere tout entier, auquel elle repondit avec beaucoup de gentillesse et de civilité. Nous chantasmes en chemin une infinité de Sçavans, de Petits-dois, de Bon-soirs, dePon-Bretons. Nous estions environ une lieuë par delà Saint-Denis, et il estoit deux heures après minuit. Le travail du chemin, le veiller, l'exercice du bal et de la promenade, m'avoient extrêmement appesanty, quand il arriva un accident que je creus devoir estre cause de ma totale destruction. Il y a une petite bourgade, entre Paris et Saint-Denis, que l'on nomme la Vilette. Au sortir de là, nous rencontrasmes trois carrosses dans lesquels s'en re-

tournoient les violons que nous avions fait jouer tout le jour. Voicy, Monseigneur, qui est horrible! le diable alla mettre en Pesprit de mademoiselle de Rambouillet de leur faire commander de nous suivre et d'aller donner des sérénades toute la nuit. Cette proposition me fit dresser les cheveux en la teste; cependant tout le monde l'approuva. On fit arrester les carrosses, on leur alla dire le commandement. Mais, de bonne fortune, les bonnes gens avoient laissé leurs violons à la Barre, et Dieu les bénie! Par là, Monseigneur, vous pouvez juger que mademoiselle de Rambouillet est une aussi dangereuse demoiselle pour la nuit qu'il y en ait au monde, et que j'avois grande raison, chez madame Aubri, de dire qu'il falloit faire sortir les violons, et qu'il ne falloit rien pour se rembarquer tant qu'on les voyoit presens. Nous continuasmes nostre chemin assez heureusement, si ce n'est qu'en entrant dans le faux-bourg nous trouvasmes six grands plastriers tous nuds, qui passèrent devant le carrosse où nous estions. Enfin nous arrivasmes à Paris, et ce que je m'en vay vous dire est plus épouvantable que tout le reste : nous vismes qu'une grande obscurité couvroit toute la ville, et , au lieu que nous l'avions laissée, il n'y avoit que sept heures, pleine de bruit, d'hommes, de chevaux et de carrosses, nous trouvasmes un grand silence et une effroyable solitude par tout, et les rues tellement despeuplées que nous n'y rencontrasmes pas un homme, et vismes seulement quelques animaux, qui à la lueur des flambeaux se cachoient. Mais, Mon-

seigneur, je vous diray le reste de cette avanture une autre fois,

Qui è'1 fin del Canto, e torno ad Orlando. A dio Signor, a voi mi raccomando.

A Mademoiselle Paulet.

Mademoiselle, il n'y eut jamais de si beaux enchantemens que les vostres , et tous les magiciens qui se sont servis d'images de cire n'en ont point fait de si estranges effets que vous. Celle que vous avez envoyée a rempli d'estonnement tous ceux qui l'ont veuë, et, ce qui est beaucoup plus admirable et que je pense que toute la magie ne peut faire, elle a donné de l'amour à madame la marquise de Rambouillet, et à moy de la joye, le mesme jour que vous estes partie. Je ne comprens pas comme cela vous est pu arriver; mais la lettre et le présent qui vinrent de vostre part me firent oublier tous mes maux, et je receus la petite Europe avec autant de contentement que si l'on m'eust donné celle qui fait une des trois parties du monde et que l'on divise en plusieurs royaumes. Aussi vaut-elle davantage, puisqu'elle vous ressemble; et madame la marquise, sous ce prétexte, me l'osta par force, et jura Stix qu'elle ne sortiroit point de son cabinet. Ainsi Europe a esté ravie

pour la seconde fois, et beaucoup plus glorieusement, ce me semble, que lors qu'elle fut enlevée par Jupiter. Il est vray que pour m'appaiser Ton m'a donné deux chiens qui ont le museau si long qu'à mon advis ils valent bien une demoiselle, et je ne sçay s'il y en a une dans Paris pour qui je les voulusse donner. Aussi bien, en l'humeur où je me trouve, je ne dois plus converser avec les créatures raisonnables, et, dans le desespoir où je suis, je voudrois estre en un désert, entre les griffes du plus cruel des lyons, moy qui disois que l'on ne devoit aymer que les chiens. Vous qui les avez rendus galans, faites, s'il vous plaist, aussi qu'ils soient reconnoissans et qu'ils se souviennent quelquefois de moy, puis que je les honore plus que personne du monde, et que je suis, Mademoiselle, vostre, etc.

A Madame du Vigean,

En iuy envoyant une élégie qu'il avoit faite, et qu'elle luy avoit demandée plusieurs fois.

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