LETTRE XIX
Mademoiselle, je vous remercie tres-humblement de ce que vous ne vous plaignez point de moy, et je vous asseure aussi que vous en avez moins de raison que qui que ce soit au monde. Je m'estonne de ce que vous dites, que les personnes qui me font l'honneur de m'aimer me blasment de ma paresse, et qu'elles-mesmes en ont tant qu'elles me font reprocher cela par un autre. En Testât où je suis, il seroit bien plus raisonnable de m'envoyer des consolations que des plaintes; et ce ne sont gueres ceux qui sont affligez, qui sont bannis, et qui perdent leurs biens, qui divertissent les autres.
En disant cecy, ne croyez pas, s'il vous plaist, que je me plaigne de cette rare personne que son mérite et son peu de santé mettent au dessus de toutes sortes de devoirs; mais celles qui escrivent de gayeté de cœur, et seulement pour dire des gentillesses, ne sont pas, ce me semble, excusables de ne m'avoir pas fait cet honneur. Je vous asseure qu'il n'y eut jamais une tristesse pareille à la mienne ; et, si j'osois écrire des lettres pitoyables, je dirois des choses qui vous feroient fendre le cœur. Mais, pour vous dire le vray, je seray bien-aise qu'il demeure entier, et je craindrois que, s'il estoit une fois en deux, il ne fust partagé en mon absence. Vous voyez comme je me sçay bien servir des jolies choses que j'entens dire. Mais vous, Mademoiselle, de qui je tiens celle-cy, et dont je n'oublie pas un bon mot deux ans après que je l'ay oùy dire, ayez soin de m'en mander quelques-uns, puisque j'en sçay si bien profiter, et envoyez-moy quelques paroles dont je me doive souvenir aussi long-temps que de celles-là. Toutes celles que j'ay veuës jusques icy de vostre part sont si indifférentes qu'elles n'ont rien diminué de mon ennuy, et je vous supplie tres-humblement de m'en envoyer qui ayent plus de vertu, vous qui sçavez donner aux vostres toute celle qu'il vous plaist. Sinon, je croiray que cette reconciliation si précipitée qui fut faite si peu de temps devant mon départ fut fausse, et qu'il n'y a eu rien de sincère en vous que vostre froideur et vostre indifférence. Vous pouvez juger s'il est possible que je vive avec cette imagination,
et si vous n'estes pas la plus meschante personne du monde si vous me mettez en ce hazard. Je vous conjure d'avoir plus de soin de moy : car vous y estes extrêmement obligée, puis qu'il est vray que je suis plus que jamais, Mademoiselle, etc.
Après avoir escrit cette lettre, il m'a semblé qu'il y avoit cinq ou six dragmes d'amour. Mais il y a si long-temps que je n'en ay parlé que je n'ay pu m'en retenir; et puis je suis si petit que vous sçavez bien qu'il n'y a pas de danger de moy. Au reste, cet homme dont vous parlez est mort il y a long-temps. Il ne reste qu'à l'enterrer; mais on le laisse là par négligence. Vostre, etc.
A la mesme.
Mademoiselle, ce fut un grand bonheur pour moy de recevoir vostre lettre devant que de partir de Bruxelles, et de recevoir tant de consolation à la veille d'avoir tant de peine. Depuis, je n'ay eu aucun déplaisir, quoy que j'aye eu beaucoup de mal : car je ne veux pas qu'il soit dit qu'un homme dont vous avez soin puisse estre malheureux, et j'aurois honte que la fortune eust sur moy plus de pouvoir que vous. J'ay cheminé douze jours sans m'arrester depuis le matin jusqu'au soir. J'ay passé
par des païs où le bled est une plante rare, et où Ton conserve les pommiers avec autant de soin que les orangers en France. Je me suis trouvé en des lieux où les plus vieilles personnes ne se souviennent pas d'avoir jamais veu de lict; et, pour me rafraischir, je me trouve à cette heure dans une armée où les plus robustes sont fatiguez. Cependant je vis encore, et je ne vois icy personne qui se porte mieux que moy. Je ne sçay pas à quoy attribuer une force si extraordinaire, qu'à l'effet de vostre lettre; et il me semble que je suis comme ces hommes qui font des choses surnaturelles après avoir avalé un billet. En arrivant, je me suis fait enroller, par la faveur de monsieur de Chaudebonne, dans une compagnie de Cravates, et je vous puis dire sans vanité, Mademoiselle, qu'il n'y a personne qui y fasse mieux que moy. Je n'ay point pourtant encore enlevé de femme ny de fille, pource que je me suis trouvé un peu las du voyage et que je n'estois pas en trop bonne consistance, et tout ce que j'ay pu faire a esté de mettre le feu à trois ou quatre maisons. Mais je me fortifie tous les jours, et je suis plus déterminé qu'il n'est possible de croire. Tout de bon, je suis tout autre que vous ne m'avez veu, et telle personne s'est sauvée autresfois de mes mains qui ne m'eschaperoit pas à cette heure. Je croy pourtant, quelque meschant que je me fasse, que vous ne croyez pas que je le sois tant, et que vous ne pensez pas que l'on me doive beaucoup craindre; et mesmement vous, Mademoiselle, puis que vous sçavez bien que vous
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avez toute sorte de pouvoir sur moy, et que je suis de tout mon cœur, Mademoiselle, etc.
En partant de Bruxelles j'envoyay quelques tableaux à celuy qui vous doit donner cette lettre. Je le priay de vous les porter, et je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de les donner à la personne à qui vous jugez que je les envoyé, et de luy dire que c'est une partie de mon pillage, et que je luy donne cela en rabattant sur ce que je luy dois de la mourre. Vostre, etc.
Le 27 juin, du Port d'Igoin sur la Loire, que nous allons passer.
A la mesme.