LETTRE XXX
Mademoiselle, s'il ne m'est pas bien séant d'avoir quelque contentement en ne vous voyant pas, ce m'est au moins quelque excuse de ce que je n'en ay pas un que vous ne me donniez. C'est vous qui faites icy toutes mes joyes; et, quoy que j'aye esté voir depuis peu l'Escurial et TAranjuez, et que je me sois trouvé à desfestes de taureaux et de carias, je n'aurois rien d'agréable en Espagne si je n'y avois receu de vos lettres. Vos soins m'ostent la plus grande partie des miens, et j'oublie que je sois mal-heureux quand je songe que vous ne m'avez pas oublié. Cette obligation est si grande que je doute qu'un autre que moy y pust satisfaire. Mais, s'il vous plaist d'y songer, vous trouverez
DE VOITURE Cp
qu'il y a long-temps que j'ay payé tout cela par avance; et, dès le moment que j'ay eu l'honneur de vous connoistre, il ne s'est point passé de jour que je n'aye mérité tout le bien que vous sçauriez me faire. Je sçay bien, Mademoiselle, que vous n'attribuerez pas cecy à vanité, mais à une estime extrême de la passion avec laquelle je vous honore, et à une créance que j'ay qu'une affection parfaite vaut mieux que toutes choses. Celle que j'ay tousjours à vous servir est à un si haut poinct qu'il n'y a plus que la vostre qui la puisse recompenser; et, quant vous m'auriez donné cent fois la vie, et avec elle tous les biens du monde, vous me devrez tousjours beaucoup de reste tant que vous ne m'aimerez pas. Et, certes, en cela au moins estes-vous bien juste, que, ne me pouvant donner ce qui m'est deu, vous taschez à me contenter d'ailleurs, et à couvrir une injustice avec beaucoup de civilité. Mais toutes les belles paroles ne valent pas un peu de volonté; et, s'il y en avoit quelques-unes qui pussent estre de ce prix-là, ce seroient sans doute les vostres, et vous n'auriez pas besoin d'employer celles des autres pour cela. Je suis surpris toutes les fois qu'en recevant de vous un gros paquet je trouve qu'il n'y a qu'une petite lettre, et que ce qui est de vostre main ne fait que la moindre partie de ce qui vient de vostre part. Comme il me souvient que je n'ay quasi jamais eu l'honneur de vous voir chez vous qu'il n'y ait eu cinq ou six personnes dans vostre chambre, vous avez trouvé moyen d'en mettre autant dans vos lettres, et de ne me plus
escrire qu'en public. Ne croyez pas pourtant m'obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse. Je prendray pour confidens ceux qu'il semble que vous me vouliez donner pour juges, et j'aimerois mieux leur déclarer mon secret que de vous le cacher. Mais, pour parler sérieusement (car je sçay bien, Mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j'eusse dit ainsi tout ce que vous venez de dire) , au lieu de me plaindre de cela, j'ay à vous en rendre mille grâces tres-humbles, et à vous remercier de l'extrême honneur que vous me faites recevoir de tant d'honnêtes personnes, et que je ne pourrois jamais mériter sans vous. Je vous avoue que je ne puis souhaiter de plus grand contentement que de voir de vos lettres; mais je suis bien aise qu'en cela vous passiez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n'en sçaurois désirer. Si je ne me trompe, j'ay reconnu dans vostre dernière quelques lignes de la meilleure main du monde, et je les ai receùesavec la mesme vénération que l'on recueilloit les fueilles où la sybille escrivoit ses oracles. J'estime plus ces quatre vers que toutes les œuvres de Malherbe; et moyquien ay veu autresfois d'amour et qui estoient à ma louange, je vous asseure que je n'ay jamais leu de poésie qui irisait esté si agréable. Je ne sçay de quelle sorte est l'affection que j'ay pour cette personne, mais je n'entens ni ne voy rien de sa part qui ne me touche jusqu'au fond de Famé, et je ne puis comprendre comment il arrive que l'estime et le respect fassent en moy les mesmes effets qu'une passion bien vio-
lente. Quoy que vous ne me disiez rien de madame de Clermont, je suis asseuré qu'elle ne peut m'avoir oublié, et je vous supplie tres-humblement , Mademoiselle, de me faire la faveur de luy dire que, pour me rendre digne de son affection, je tâche tous les jours à devenir meilleur. Les sermons que vous me faites et les livres que vous m'envoyez ne me servent pas peu à cela. Je vous remercie du pseaume. Mais pourquoy m'envoyer, en Testât où je suis, des choses si tristes? et quelle meilleure paraphrase peut-on voir du Miserere que moy-mesme ? J'ay eu enfin les Epistres de S. Paul. Les deux livres que vous m'avez envoyez, l'un au mois de décembre, et l'autre depuis six semaines, me sont arrivez en un mesme jour, et, à ce que je puis juger, cette personne que vous m'avez fait si petit est un des plus grands hommes de France. La préface, entre autres choses, m'a semblé parfaitement belle, et j'ay eu un extrême plaisir à la lire. J'endirois davantage, mais je ne puis rien admirer, pour cette heure, que mademoiselle de Rambouillet. Je vous l'avoùeray franchement, Mademoiselle, soit que ce soit stupidité ou présomption, j'avois veu sans jalousie toutes les belles choses que jusques icyvous aviez eu soin de me faire voir; mais, quand j'eus achevé de lire la response de l'infante Fortune à messire Lac , je fus en peine qui la pouvoit avoir faite, et eus, sans meniir, un extrême dépit de ce que c'estoit un autre que moy. Je cherchay longtemps, parmy les personnes plus galantes, qui en seroit l'autheur, sans jamais pouvoir m'en imaginer
pas une; mais, quand j'eus trouvé dans vostre lettre qui c'estoit (car je la garde tousjours pour la dernière), je vous confesse que j'eus une des grandes joyes que j'aye eue il y a long-temps. J'eus un extrême soulagement, et fus consolé de sçavoir que cette gloire estoit deuë à une personne que j'honorois desja tant, et à qui j'ay donné une si grande partie de mon esprit que je puis douter si c'est du sien ou du mien qu'elle s'est servie à faire une si jolie lettre. Tout de bon, il semble qu'elle ait celuy de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose; et, outre que personne n'en a tant qu'elle, il n'y en a point qui ait tant de differens lustres ny qui soit si beau à toutes sortes de jours comme le sien. Peut-estre qu'elle le trouvera mauvais; mais je ne puis m'empescherde vous dire que j'ay pensé demeurer dans cette mesme incrédulité où je fus une fois pour un autre miracle de son esprit, et je ne pouvois croire qu'il fust possible qu'elle eust rencontré à escrire si bien de cette sorte, n'ayant jamais leu de cette manière de livres. Mais c'est par foy qu'il la faut connoistre, et non pas par raison ; et, comme elle compose des histoires où toutes les passions sont représentées sans que jamais elle en ait esprouvé pas une, qu'elle fait la description de l'Italie et d'Espagne sans en avoir veu la carte de sa vie, et qu'elle connoist toute la terre n'ayant jamais esté que jusqu'à Chartres, de la mesme sorte, sans avoir veu de vieux romans, elle parle le langage de Lancelot du Lac mieux que n'eust sceu faire la reyne Genièvre,
et je croy qu'elle parleroit arabe si elle Pavoit entrepris. Il faut avouer que c'est une personne bien difficile à comprendre, et que, si madame de Rambouillet est la plus parfaite chose du monde, mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez tousjours, s'il vous plaist, Mademoiselle, les louanges que je donne avec la restriction que je dois mettre, vous connoissant comme je fais. C'a esté, au reste, un grand bon-heur pour moy de n'avoir veu ce tesmoignage de son esprit qu'en un temps où j'en ay un autre de sa civilité : car ce m'eust esté une extrême peine de ne pas aymer une personne qu'il m'est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m'escrire ont esté receuës de moy avec tout le respect, l'affection et la joye qu'elle peut penser, et ont effacé le ressentiment que j'avois de l'autre lettre. C'est un des avantages que les méchantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas que toutes les bontés qu'elles font sont beaucoup mieux receuës, et qu'il semble que la rareté donne encore quelque prix à l'action. Quoy que je sçache qu'elle ne m'ait fait cette faveur que pour me faire mieux sentir un dépit dans quelque temps, je ne puis pas m'empescher de m'y laisser attraper, et je l'aime, pour cette heure, autant que si c'estoit la meilleure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu'elle reserve à me faire quelque jour, cette menace ne me fait pas moins désirer d'avoir l'honneur de la voir, et je me sçauray défendre de sorte qu'elle connoistra que j'ay mérité dans les choses mesmes
Ijniversf?^ BIBLIOTi-tfCA
où elle croit que j'aye failly. Parmy une infinité de choses qui m'ont donné beaucoup de contentement .dans vostre lettre, j'y ay veu avec une joye tresparticuliere ce que vous me mandez, que, lors que vous m'escrivistes, un honneste homme se faschoit de se retirer à une heure après minuict sans m'avoir veu. Il y a long-temps que je desirois ardemment un témoignage de l'honneur de son sou- ' venir. Je ne craindray point de vous dire qu'il n'y a point d'homme au monde que je respecte tant que luy; mais je n'oserois vous avouer combien je l'aime, de peur que l'interest de vostre mary ne vous le fasse trouver mauvais, et que vous ne me reprochiez de régler mal mes affections. Vous qui tenez pour règle certaine que toutes les personnes de cette sorte ne peuvent aimer, vous devez pourtant faire quelque exception pour luy; et, comme je vous ay oùy dire beaucoup de fois qu'il avoit plus de générosité que les autres, vous pouvez croire qu'il a aussi plus d'amitié. Mais, quand cela ne seroit point et qu'il m'auroit entièrement oublié, il est vray qu'il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j'ay pour luy. Je ne puis non plus résister à cette inclination qu'à celle que j'ay pour vous, et vous ne devriez pas trouver estrange que j'aymasse un ingrat, vous qui sçavez qu'il y a si long-temps que j'ayme une ingrate. Sans mentir, au temps mesme où jecroyois qu'il ne se souvenoit point du tout de moy, je n'ay passé pas une belle nuict dans le Prade que je ne l'y aye souhaitté. Les gros-d'eau seroient aussi
DE VOITURE IOI
beaux à faire dans Madrid que dans Paris, et, si je le tenois icy, je le menerois chanter devant des portes qui s'ouvrent plus aisément que la vostre, et où nous serions mieux receus que nous ne Testions chez vous. Il y a en ce lieu certains animaux, que ceux du païs nomment morenistes, qui ont la forme du corps fort agréable et la peau extrêmement douce, souples, esveillées et plaisantes, fort aisées à apprivoiser, et naturellement amies des hommes. La fraischeur de la nuict, dont elles aiment à jouir, fait qu'en ce temps on en trouve communément dans les rues, et, selon qu'il est curieux de cette sorte de choses, je sçay qu'il seroit bien aise d'en voir. Je vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, vous qui me procurez toutes sortes de biens, d'employer tout le crédit que vous avez auprès de luy pour faire qu'il me fasse l'honneur de se souvenir de moy; et, si vous pouvez faire qu'il m'aime, je vous donne respit de six mois pour ce que vous me devez. Je ne sçay si vostre serviteur m'a fait l'honneur de m'escrire quelque chose. Je suis toujours le sien tres-humble, avec autant de passion que jamais, et il n'y a pas trois jours que je m'enfermay dans une chambre, et qu'en souvenance de luy je chantay une demie-heure Père Chambaut. Il y a au bas de vostre lettre trois escritures différentes, que je n'ay pu reconnoistre et que je croy que je n'ay jamais connues. J'avois résolu d'y faire respondre par trois Espagnols de mes amis; mais je n'en ay pas eu le loisir, estant à la veille de mon partement. J'espère sortir d'icy dans trois ou quatre
jours pour commencer la promenade dont je vous avois escrit et aller voir le Portugal et PAndalousie. Quelques-uns m'en vouloient dissuader, pour les chaleurs qu'il y aura en ce temps. Mais, afin de me déniaiser, je suis résolu de voir un peu le monde; et, pour me remettre d'un hyver que j'ay esté icy sans me chauffer, je m'en vay chercher les jours caniculaires en Afrique et passer Pesté en un païs où les hyrondelles passent l'hyver. Les périls que j'ay à courre en ce voyage ne m'estonnent point, et peut-estre que j'en trouverois de plus grands auprès de vous. Il me fasche seulement que, si je meurs, mademoiselle de Rambouillet aura du plaisir à dire qu'il y avoit desja trois ans qu'elle m'avoit prédit que je mourrois dans quatre. Mais, Mademoiselle, une personne qui est dans vos prières doit espérer un meilleur succez que cela. Je ne sçay pas si j'ay encore beaucoup de temps à vivre, mais il me semble qu'il me reste beaucoup d'années à vous aimer; et, mon affection estant si grande et si parfaite, je m'imagine qu'il n'est pas possible que je cesse si tost d'estre, Mademoiselle, vostre, etc.
A la mesme.