LETTRE XXXII
Mademoiselle, à un si grand malheur que le mien il ne falloit pas une moindre consolation que celle que vous m'avez donnée, et j'ay receu vostre lettre comme une grâce que le Ciel m'envoyoit après ma condamnation. Je ne sçaurois pas appeller d'un autre nom que celuy-là la nouvelle qui m'a contraint de revenir icy, et je vous asseure qu'il y a beaucoup d'arrests de mort qui sont moins rigoureux. Mais, au milieu de tous mes maux, il me sieroit mal de me plaindre, puis que j'ay l'honneur d'estre dans vostre souvenir, et l'on se peut, ce me semble, passer des faveurs de la fortune quand on est si heureux que d'avoir des vostres. Ce sera donc par cette raison que je me consoleray de demeurer icy, et non par celle que vous dites, qu'il vaut
mieux estre exilé en païs estrangerque d'estre captif en sa patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon malheur si vous ne considérez que je suis l'un et l'autre tout ensemble, et, si vous y songez bien, vous trouverez que deux choses qui semblent incompatibles se rencontrent en moy, d'estre banny et prisonnier en mesme temps. Vous aurez de la peine', Mademoiselle, à entendre cet énigme, si vous ne vous souvenez que j'ay accoustumé de parler un peu d'amour en toutes mes lettres. Que si, comme vous dites, je dois avoir icy quelque liberté que je n'aurois pas en France, je vous supplie tres-humblement que ce soit celle-là, et trouvez bon que je vous asseure qu'il y a beaucoup de passion dans l'affection que j'ay de vous servir. Je serois trop ingrat si, pour une personne qui fait des choses si extraordinaires pour moy, je n'avois qu'une amitié ordinaire, et tout au moins je dois estre amoureux de vostre générosité. L'on m'a mandé l'obligation que j'avois à un gentil-homme et aune dame à qui j'en ai déjà beaucoup d'autres, et le soin qu'ils ont d'envoyer quelques-fois sçavoir de mes nouvelles. Pour tous les autres, ils sont demeurez dans un si profond silence qu'il y a six mois que je ne les ay pas seulement oùy nommer. Je ne sçay si c'est oubly ou prudence, et, pour dire le vray, je ne voy gueres de chose en cela. Encore me semble-t-il estre plus excusable de ne rien dire à une personne dont on ne se souvient point que de s'en souvenir et ne luy en donner aucun témoignage. Je vous laisse à juger, Mademoi-
IOÔ LETTRES
selle, quel lustre cela donne à ce que vous avez fait pour moy, et combien je vous suis obligé de m'avoir escrit une grande lettre en un temps où les autres ne m'oseroient pas faire une recommandation. Aussi je vous jure que, si je ne puis reconnoistre cette bonté comme je voudrois, je la loue au moins et l'estime comme elle mérite, et que je suis, autant qu'il m'est possible, Mademoiselle, vostre, etc.
A Monsieur de Puy-Laurens.