‹ Lettres de V. VoitureChapitre 55 sur 101 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

Monsieur, en cinq ou six lignes vous avez compris tout ce que je pouvois oùir de plus agréable au monde, et, en me promettant en la présence de mon maistre vostre conversation et vostre amitié, vous avez touché tous mes souhaits. Me proposant cette espérance, il n'y a point de difficultez que je ne trouve supportables. La mer me semblera aisée à passer pour aller jouir de tant de biens, et tous les plus honnestes gens de la terre s'embarquèrent autrefois pour un moindre prix que celuy-là. Mais il faut rompre premièrement les enchantemens de Madrid, et surmonter le destin de cette Cour, qui veut que chacun y soit arresté dix ou douze mois après le dernier [jour qu'il pensoit y estre. Cela, Monsieur, est si vray, qu'ayant fait cet hyver un effort pour en échaper devant ce terme, la force du charme me ramena de quarante lieues loin, et je m'y trouve aujourd'huy aussi pris que jamais. J'attens pourtant quelques effets de ce que vous dites que vous avez escrit en ma faveur, et, si cette aventure doit estre achevée par un des plus honnestes hommes du monde, j'espère que je vous devray ma délivrance. Je sçay, Monsieur, que ce ne sera pas la plus belle que vous ayez mise à fin; mais ce sera, je vous asseure, une des plus difficiles et des plus justes: car, sans mentir, vous

avez quelque interest d'avoir soin d'une personne qui vous honore si véritablement que je fais ; ety tenant le lieu où vous estes, il n'y a rien que vous ne trouviez plus aisément que des affections aussi pures que la mienne. Ceux qui occupent des places %comme la vostre sont d'ordinaire traittez comme des dieux. Plusieurs les craignent, tous leur sacrifient; mais il y en a peu qui les aiment, et ils trouvent plus aisément des adorateurs que des amis. Pour moy, Monsieur, je vous ay tousjours considéré vous-mesme, séparé de tout ce qui n'en est pas. Je voy des choses en vous plus grandes et plus éclatantes que vostre fortune, et des qualitez avec lesquelles vous ne sçauriez jamais estre un homme ordinaire.Vousjugerezquejedis cecy avec beaucoup de connoissance, si vous vous souvenez de l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec vous dans cette prairie de Chirac où, m'ayant ouvert vostre cœur, j'y vis tant de resolution, de force et de générosité, que vous achevastes de gagner le mien. Je connus alors que vous aviez de si saines opinions de tout ce qui a accoustumé de tromper les hommes que les choses qu'ils consideroient le plus en vous estoient celles que vous jugiez le moins, et que personne ne juge d'un tiers avec moins de passion que vous jugiez de vous-mesme. Je vous avoue, Monsieur, qu'en ce temps-là, vous voyant tous les jours marcher sur des précipices avec une contenance gaye et asseurée, et ne jugeant pas que la constance pûst aller jusques-là, je trouvois quelque sujet de croire que vous ne les apperceviez pas tous. Mais vous m'ap-

pristes qu'il n'yavoit rien en vostre personne, ny à l'entour, que vous ne connussiez avec une clarté merveilleuse, et que, voyant à deux pas de vous la prison et la mort, et tant d'autres accidens qui vous menaçoient, et d'autre costé les honneurs, la gloire et les plus hautes recompenses, vous regardiez tout cela sans agitation, et voyiez des raisons de ne pas trop envier les uns et de ne point craindre les autres. Je fus estonné qu'un homme nourry toute sa vie entre les bras de la fortune sceust tous les secrets de la philosophie, et que vous eussiez appris la sagesse en un lieu où tous les autres la perdent. Dès ce moment, Monsieur, je vous mis au nombre de trois ou quatre personnes que j'ayme et que j'honore sur tout le reste du monde, et adjoustay beaucoup de respect et d'estime à la passion que j'avois tousjours eue pour vous. J'en formay une autre affection beaucoup plus grande : c'est celle-là que j'ay encore et que je conserveray toute ma vie en un si haut poinct qu'il est vray que vous devez la reconnoistre et témoigner que ce vous est quelque contentement que je sois, autant que je suis, Monsieur, vostre, etc.

De Madrid, ce 8 juin 1 63 3 .

A Monsieur du Far gis.

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